Au risque de paraître snob et d'en choquer plusieurs, je dois avouer que j'évite généralement les émissions de radio traitant spécifiquement de sujets historiques et anthropologiques au Québec. Plus particulièrement, j'évite les émissions de Serge Bouchard: ce n'est pas un secret, je l'ai dit il y a plusieurs mois. J'avais promis de consacrer un billet sur le sujet - on me l'a par la suite rappelé à plusieurs reprises. Comme il est malheureusement difficile de naviguer à travers les sources radiophoniques, je n'ai pas encore pu produire de recherche exhaustive. En revanche, à l'aide de plusieurs exemples et d'une comparaison avec d'autres types de podcasts, je souhaite pouvoir montrer les failles importantes dans la réalisation de ces émissions radio-canadiennes.
Le mythe de l'historien et du vieux sage au Québec
Nous avons, au Québec, une indécrottable tendance à détester les intellectuel-le-s, et de leur préférer quelques figures de grands sages âgés. Parmi eux, bien entendu, quelques historiens et anthropologues (et quelquefois sociologues) ont une place de choix, mais ils ne sont pas seuls. Pensons seulement à Jacques Languirand et Hubert Reeves, dont la crédibilité dépasse largement leurs sphères de compétences. Ils sont philosophes, observateurs, analystes, des hommes érudits qui sont écoutés quand ils sonnent l'alarme sur un phénomène inquiétant. Ils peuvent dire n'importe quelle connerie, les gens les écoutent avec un air imbécile et rempli d'admiration béate.
Il me semble parfois qu'on fait assez peu de place, ici, à d'autres personnes que ce type de sages à la science infuse et à l'expérience centenaire. Ce que nous appelons souvent (et peut-être à tort) l'élite intellectuelle, au Québec, est une gérontocratie masculine. Personne n'est écouté de la même façon que ceux-là, personne ne peut se donner le droit de dire comme eux des monologues de plusieurs heures à la radio et de renouveler l'expérience à chaque semaine (mis à part les animateurs de la radio-poubelle). Et l'avenir ne promet pas de changements brusques. Serge Bouchard et André Champagne seront assurément un jour remplacés par Mathieu Bock-Côté, Éric Bédard et compagnie. Sans surprise, et malgré l'abondance de femmes sociologues et d'historiennes d'un grand talent, c'est le même type d'hommes bien conformes et souvent conservateurs qui formeront les bases de l'establishment. Les femmes de radio sont plutôt reléguées au rôle d'intervieweuses - elles ont du pouvoir mais pas d'autorité. Elles posent des questions mais ne possèdent pas de réponses.
En bref: pas de place, à la radio, pour l'histoire culturelle et sociale, ni pour les femmes « sages », ni vraiment pour les idées jeunes.
Serge Bouchard et l'histoire à Radio-Can
Serge Bouchard fait partie du groupe d'hommes à la crédibilité immortelle. Loin des chantiers de recherche et des laboratoires, loin du terrain, il peut se permettre de déballer l'histoire de ce que lui et ses recherchistes jugent important. Il est extrêmement rare que son émission soit motivée par la publication récente d'études - ou quand ça arrive, il le mentionne peu ou pas - et il est impossible de savoir si son émission n'est que le pâle résumé d'une seule source: la plupart du temps, il ne fait que parler d'un sujet sans s'arrêter, ne donnant la parole à presque personne. Dans «les Remarquables oublié-e-s», les invité-e-s sont rares, les citations d'auteur-e-s aussi. Il faut souvent se fier à la seule autorité de Serge Bouchard, à son savoir encyclopédique et surtout à ses choix parfois douteux en matière de références. Le fait est: Bouchard ne sait pas tout. On ne peut être spécialiste (et c'est le cas en histoire comme ailleurs) de tous les personnages, de tous les thèmes. Bouchard en donne pourtant l'impression.
Mais quand on est payé-e grassement, quand on a une équipe de recherchistes avec nous, il est essentiel de lire beaucoup, et surtout de lire des articles et livres diversifiés. Or, dans les bibliographies fournies sur le site de les Remarquables Oubliés, non seulement on rencontre un nombre anormalement élevé de trucs écrits par Denis Vaugeois, mais la plupart des références sont datées ou de mauvaise qualité. Plusieurs liens sont maintenant brisés (ce ne serait pas le cas si les sites vers lesquels menaient les liens étaient scientifiques) et se limitent à des synthèses minables, parfois produites par des non-scientifiques souvent très biaisé-e-s[1]. Ce genre de bibliographies, dont les références sont d'ailleurs souvent partielles (pas de nombre de pages, souvent pas de date de publication, ou pas de nom d'édition) n'est même pas digne d'un travail de première année de cégep.
Prenons l'exemple de Sacajawea. N'importe quel-le chercheur-e en histoire, si on lui donnait le mandat de faire une recherche rapide sur elle, aurait le réflexe de consulter immédiatement deux moteurs de recherche: celui de sa bibliothèque universitaire et un autre, plus direct, menant vers des articles numérisés et disponibles en ligne. En quelques minutes, on peut donc trouver des dizaines de titres. Par exemple, avec Jstor et le site de la bibliothèque de l'UQAM. On peut se rendre compte qu'il s'est écrit des choses bien plus récentes sur Sacajawea et son contexte que les livres de Denfenbach (1929) et de Herbard (1933). J'en profite pour vous faire remarquer que le nombre incroyable de références montre assez bien que Sacajawea ne fait pas partie des « oubliées » dans la tête de tout le monde, ni Jeanne Mance, à laquelle Serge Bouchard consacre aussi une émission (apparemment un collage de résumés de deux ou trois livres, comme les autres).
Serge Bouchard ne joue pas le rôle qu'il se donne dans cette émission, celui d'une espèce de justicier de l'histoire qui en montre « l'envers ». Il fait comme on a toujours fait pour soi-disant élever le public à l'amour de la Nation: des biographies clinquantes et criardes d'aventuriers/ères, avec en prime un générique tout droit sorti d'un film de Ridley Scott. Ça fait des années que les historien-ne-s ne font plus ça. L'art de la biographie lui-même ne correspond plus à cela. Vouloir nous faire connaître tous et toutes les héros et héroïnes de la colonisation, d'Étienne Brûlé à Marie-Josèphe-Angélique, c'était à la mode dans les manuels scolaires... des années cinquante, dans lesquels on passait plus de pages à montrer les exploits formidables de Dollar-des-Ormeaux que de parler de l'industrialisation ou de mouvements migratoires. C'était des biographies idéalisées, peu critiques, peu analytiques. C'est exactement ce que Serge Bouchard fait dans son émission.
On me dira que c'est une émission de vulgarisation, et que je devrais peut-être faire preuve de compréhension. Mais le fait est: quand on vulgarise la science, ce n'est généralement avec une métho vieille de soixante ans. Les journalistes scientifiques qui essaient d'expliquer l'atome à des non-initié-e-s ne vont en général pas se limiter au modèle de Thomson. Pourquoi? Parce que nous n'en sommes plus là et que tout le monde parle du boson de Higgs depuis des mois. Pourquoi devrait-on tolérer, en sciences sociales, que les vulgarisateurs/trices, de un, passent outre le travail récent des chercheurs/res, mais en plus, accaparent personnellement autant d'attention, se présentant presque comme les seul-e-s interlocuteurs/trices fiables avec qui parler d'anthropo, d'histoire et de socio?
L'autre principale émission de Bouchard, «Les Chemins de travers», m'énerve encore plus, malgré l'absence de plate biographie cette fois. Il passe une heure entière à parler tout seul avant d'interroger finalement des invité-e-s, parfois assez mal choisi-e-s en deuxième heure. Dans son émission sur «le scotch, whisky et cie», à cours d'inspiration musicale - peut-être que les recherchistes devraient fouiller davantage! - il a même eu le front de faire jouer «la Tribu de Dana» et de se plaindre, plus tard, qu'on « ne donne pas assez d'importance à la traite des fourrures dans l'histoire du Canada ».
Sans commentaires.
Les autres
Les autres émissions de radio traitant d'histoire, à la Première Chaîne, sont à peine mieux, excluant les documentaires, qui sont souvent bien réalisés. «C'est une autre histoire» est aussi nettement supérieure aux autres: Jean-François Nadeau ne fait pas semblant d'être LE spécialiste, il pose des questions à ses invité-e-s, qui sont présenté-e-s comme les interlocuteurs/trices crédibles et qui sont souvent les auteur-e-s des ouvrages dont Serge Bouchard, ailleurs, ne ferait que «s'inspirer».
En revanche, Histoires d'objets est une vraie blague qui traite plus de faits divers que de l'histoire matérielle. C'est tout à fait adapté à la tangente de divertissement que semble prendre SRC depuis un bout de temps[2]. Par ailleurs, la présentation de l'émission, sur le site web, est ridicule. En voici un exemple:
«Un historien dit tout sur la monnaie de carte. »
Ah ouais? Quel historien?
«Un criminologue parle de l'énorme marché des cartes de crédit volées.»
Quel criminoloooooogue?
L'émission ne manque pourtant pas de nommer les reporters, et toutes leurs activités ludiques:
«Marie-Michèle Giguère suit un cours d'orienteering,
un sport très en vogue dans plusieurs parties du monde. Le but : gagner
une course en pleine forêt armé simplement d'une boussole et d'une
carte géographique.»
Note aux lecteurs/trices intéressé-e-s: quand tu fais une émission de radio, tu nommes tes invité-e-s sur ton site web.
Quant à la première de «C'est toujours la même histoire», ce fut relativement décevant. On a invité les mêmes historiens que d'hab, et on a traité du sujet avec une totale absence de profondeur. Peut-être cependant que ça peut s'améliorer.
Ailleurs
Il y a des podcasts d'historien-ne-s partout dans le monde, mais il est facile de comparer les émissions de SRC avec «Le Salon Noir», «La Fabrique de l'histoire» et «Les lundis de l'histoire» à France Culture. Une émission plus vulgarisée est également diffusée à France Inter. Dans tous les cas, l'accent est mis sur l'invité-e, même quand l'animateur (c'est généralement un homme) est un monument vivant comme Jacques le Goff. Même quand le sujet touche directement à l'époque étudiée par l'animateur. Les sujets d'émissions touchent aux recherches actuelles. Les interlocuteurs/trices (et des femmes invitées, il y en a beaucoup cette fois) sont des spécialistes du sujet traité. Toujours. On peut penser que cela peut amener des complications: en effet, ne parler que de recherches actuelles suppose qu'on limite le nombre de thématiques. Pourtant, les émissions susnommées traitent de toutes les époques, de toutes les régions du monde. On n'y retrouve pas la même étroitesse d'esprit qu'à Radio-Can, où l'accent est mis presque uniquement sur l'histoire du Québec/Canada.
Avec le nombre de profs d'histoire, au Québec, et de thésards/ardes provenant de tous les champs, il serait possible de nous payer des émissions d'histoire rigoureuses, intéressantes et au contenu diversifié, qui ne mettent pas en vedette qu'un seul et unique vieux raconteur adoptant toujours la même et plate approche.
_________________
[1] Dont un lien par exemple vers nul autre que l'Autjournal!
[2] Message aux décideurs/euses de Radio-Can: vos niaiseries sont aussi divertissantes que des jokes de pets.
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mercredi 3 juillet 2013
mercredi 8 mai 2013
Imposer l'histoire.
Le gouvernement du PQ s'est lancé à la fois dans une réforme néolibérale des cégeps (par exemple en faisant disparaître les programmes d'arts et lettres, renommés « culture et communication » à la grandeur du Québec, afin «d'arrimer l'éducation au marché», j'imagine) et national-conservatrice, avec ce dangereux projet d'ajouter un cours d'histoire obligatoire à l'intérieur du tronc commun. J'en profite pour faire la synthèse de mon avis sur la question de l'histoire, telle qu'on projette de l'enseigner dans les établissements scolaires.
L'histoire, oui, mais laquelle?
On sait depuis quelques mois que le gouvernement subit l'influence d'un mouvement d'historien-ne-s et de zélotes conservateurs/trices, la Coalition pour l'histoire. Or, cette coalition, dont la controversée Fondation Lionel-Groulx fait partie, a on le sait un projet politique bien précis.
Ce ne serait pas étonnant que l'importance qu'on donne à ces charlatan-e-s de l'histoire relève du même phénomène que l'idée d'imposer des cours d'histoire au cégep. Il s'agit de contrer le rapprochement alarmant de l'histoire telle qu'elle est enseignée à l'école de l'histoire telle qu'elle est... pratiquée par les historien-ne-s en général! C'est-à-dire diversifiée, et prenant en considération non seulement la politique, mais aussi la société, l'économie et la culture.
L'histoire nationale, mise de l'avant par le gouvernement, a une approche bien plus traditionnelle que ce à quoi la fameuse réforme nous a habitué-e-s. C'est une histoire qui ne sortirait du Québec que pour valoriser celui-ci et insister sur une certaine singularité du fait canadien-français. L'histoire nationale telle que la perçoit le gouvernement est une histoire profondément nationaliste, et donc biaisée avant toute chose. Biaisée dans son propos tout d'abord, mais aussi biaisée intrinsèquement, dans sa méthodologie même. Simplement parce que tout phénomène historique n'est pas strictement limité à des frontières étatiques et ethniques.
Cette histoire nationale risque fort d'être ni plus ni moins que le moteur d'une identité au caractère chauvain. L'histoire telle qu'enseignée à l'école, depuis toujours, a d'ailleurs non pas un objectif de croissance de la curiosité philosophique et scientifique. Elle a des visées politiques. Comme le dit l'APHCQ, (l’Association des professeures et des professeurs d’histoire des collèges du Québec) il s'agit de « mieux les préparer [les jeunes] à jouer un rôle actif et positif à titre de citoyens du Québec. » Ce discours peut paraître anodin, mais j'y vois une profonde dérive. Peut-on former des citoyen-ne-s sans avoir en tête l'image arrêtée d'un-e citoyen-ne modèle et conforme à certaines exigences politiques? On veut que les jeunes citoyen-ne-s connaissent nos institutions, mais on peut lire entre les lignes que l'objectif est en fait de les amener à y souscrire.
De plus, et de nombreux/se historien-ne-s le diront, l'histoire nationale telle qu'on la conçoit est archaïque. Depuis déjà plusieurs décennies (près d'un siècle dans certains cas), il est question d'approches nouvelles et diverses: l'histoire croisée, comparée, globale, connectée, etc. Nous ne sommes plus non plus à l'époque où l'histoire n'était qu'un enchaînement d'évènements énumérés chronologiquement et surtout, mécaniquement. Pourtant, c'est ce plat historique indigeste qu'on tente de nous servir.
L'histoire et les mathématiques
Je crois qu'idéalement, l'histoire devrait être enseignée comme les mathématiques. Ce qui est formidable, avec cette discipline, c'est qu'elle fonctionne par problème. Ces problèmes ne sont pas hiérarchisés selon une quelconque importance politique abstraite pour le destin d'une nation quelconque, mais selon leur degré de complexité. Les mathématiques ne dédaignent pas le microscopique, mais chaque nouvelle découverte personnelle, dans ce domaine, nous aide pourtant à nourrir nos facultés d'observation.
Les mathématiques, telles qu'enseignées, nous permettent d'adapter nos connaissances à toutes les situations. A contrario, on souhaite revenir à une idée plus chronologique de l'histoire, et, par conséquent, moins critique. Il s'agit de ne plus embrasser des problèmes, mais d'apprendre des faits. C'est un peu comme si on demandait aux élèves, dans un cours de mathématiques, de n'apprendre à réciter que des équations particulières: 72x84, 18-2, 65+23. En espérant que la logique des formules imprégnera le cerveau des jeunes par osmose.
Pourquoi obliger?
Notez bien: je suis au doctorat en histoire. Je n'ai ni bourse d'excellence ni d'emploi. J'ai toutes les raisons du monde d'exiger une offre supérieure au niveau collégial: cela signifierait un avenir en or pour moi. Mais mon intérêt corporatiste de prof d'histoire n'obscurcit pas mon jugement au point où je me réjouis à l'idée d'enfoncer de la matière de force dans la gorge des étudiant-e-s.
Le tronc commun est une affaire bien laide. Toutes les disciplines touchant à la culture et les sciences humaines se valent à peu près: je ne vois pas pourquoi on devrait en favoriser trois ou quatre. De plus, les cours obligatoires de conditionnement physique sont une insulte à l'autonomie des étudiant-e-s. Les cégepien-ne-s sont presque tous et toutes des adultes. Même selon les critères un peu vieillots et autoritaires de nos gouvernant-e-s, les forcer à courir 3000 mètres conserve une saveur ridiculement tyrannique.
Ajouter une nouvelle matière obligatoire serait, par ailleurs, vraiment vache. Tout d'abord parce que ce serait l'ajout d'un nouveau critère de conformité des acquis. Or, le cégep n'est certainement pas une usine à produits identiques: c'est souvent la seule chance - et une chance assez pauvre d'ailleurs - qu'un jeune puisse avoir, au cours de son cheminement académique, de se découvrir en tant qu'individu, de se tester, d'assumer ses désirs et d'aller au fond de sa curiosité. Le cégep devrait pour cela stimuler la diversité. Car le conformisme a un important travers: il favorise les gens qui sont moyens en tout, et qui sont à l'aise avec l'académisme en général. C'est une sorte particulièrement cruelle de nivelage par le bas, qui exclut de facto tous ceux et celles qui ont développé un talent extraordinaire, mais qui ont le malheur de ne pas connaître tous les secrets, par exemple, de la dissertation.
Ni obligatoire, ni nationale.
Le gouvernement a une approche simpliste et unidimensionnelle vis-à-vis de nombreux problèmes concernant, particulièrement, la jeunesse et son éducation. Les solutions aux problèmes sociaux se résument ainsi: interdire, obliger. Il est plus rarement question d'inciter et d'encourager: et cela montre bien à quel point le contrôle qu'on veut exercer sur certains groupes est coercitif. On devine, de plus, que les profs d'histoire du collégial devront payer cher leurs nouveaux privilèges. Un cours obligatoire vient nécessairement avec l'imposition d'un corpus commun, voire d'un manuel dont le contenu sera, au minimum, vaguement contrôlé par les intérêts supérieurs de la Nation. Le discours de Pierre Duchesne, à ce sujet, est ambigu. Mais l'emploi même du terme « histoire nationale » n'est pas innocent. Il faut selon moi nous attendre à ce que la flexibilité dans l'enseignement soit amoindrie.
L'histoire, oui, mais laquelle?
On sait depuis quelques mois que le gouvernement subit l'influence d'un mouvement d'historien-ne-s et de zélotes conservateurs/trices, la Coalition pour l'histoire. Or, cette coalition, dont la controversée Fondation Lionel-Groulx fait partie, a on le sait un projet politique bien précis.
Ce ne serait pas étonnant que l'importance qu'on donne à ces charlatan-e-s de l'histoire relève du même phénomène que l'idée d'imposer des cours d'histoire au cégep. Il s'agit de contrer le rapprochement alarmant de l'histoire telle qu'elle est enseignée à l'école de l'histoire telle qu'elle est... pratiquée par les historien-ne-s en général! C'est-à-dire diversifiée, et prenant en considération non seulement la politique, mais aussi la société, l'économie et la culture.
L'histoire nationale, mise de l'avant par le gouvernement, a une approche bien plus traditionnelle que ce à quoi la fameuse réforme nous a habitué-e-s. C'est une histoire qui ne sortirait du Québec que pour valoriser celui-ci et insister sur une certaine singularité du fait canadien-français. L'histoire nationale telle que la perçoit le gouvernement est une histoire profondément nationaliste, et donc biaisée avant toute chose. Biaisée dans son propos tout d'abord, mais aussi biaisée intrinsèquement, dans sa méthodologie même. Simplement parce que tout phénomène historique n'est pas strictement limité à des frontières étatiques et ethniques.
Cette histoire nationale risque fort d'être ni plus ni moins que le moteur d'une identité au caractère chauvain. L'histoire telle qu'enseignée à l'école, depuis toujours, a d'ailleurs non pas un objectif de croissance de la curiosité philosophique et scientifique. Elle a des visées politiques. Comme le dit l'APHCQ, (l’Association des professeures et des professeurs d’histoire des collèges du Québec) il s'agit de « mieux les préparer [les jeunes] à jouer un rôle actif et positif à titre de citoyens du Québec. » Ce discours peut paraître anodin, mais j'y vois une profonde dérive. Peut-on former des citoyen-ne-s sans avoir en tête l'image arrêtée d'un-e citoyen-ne modèle et conforme à certaines exigences politiques? On veut que les jeunes citoyen-ne-s connaissent nos institutions, mais on peut lire entre les lignes que l'objectif est en fait de les amener à y souscrire.
De plus, et de nombreux/se historien-ne-s le diront, l'histoire nationale telle qu'on la conçoit est archaïque. Depuis déjà plusieurs décennies (près d'un siècle dans certains cas), il est question d'approches nouvelles et diverses: l'histoire croisée, comparée, globale, connectée, etc. Nous ne sommes plus non plus à l'époque où l'histoire n'était qu'un enchaînement d'évènements énumérés chronologiquement et surtout, mécaniquement. Pourtant, c'est ce plat historique indigeste qu'on tente de nous servir.
L'histoire et les mathématiques
Je crois qu'idéalement, l'histoire devrait être enseignée comme les mathématiques. Ce qui est formidable, avec cette discipline, c'est qu'elle fonctionne par problème. Ces problèmes ne sont pas hiérarchisés selon une quelconque importance politique abstraite pour le destin d'une nation quelconque, mais selon leur degré de complexité. Les mathématiques ne dédaignent pas le microscopique, mais chaque nouvelle découverte personnelle, dans ce domaine, nous aide pourtant à nourrir nos facultés d'observation.
Les mathématiques, telles qu'enseignées, nous permettent d'adapter nos connaissances à toutes les situations. A contrario, on souhaite revenir à une idée plus chronologique de l'histoire, et, par conséquent, moins critique. Il s'agit de ne plus embrasser des problèmes, mais d'apprendre des faits. C'est un peu comme si on demandait aux élèves, dans un cours de mathématiques, de n'apprendre à réciter que des équations particulières: 72x84, 18-2, 65+23. En espérant que la logique des formules imprégnera le cerveau des jeunes par osmose.
Pourquoi obliger?
Notez bien: je suis au doctorat en histoire. Je n'ai ni bourse d'excellence ni d'emploi. J'ai toutes les raisons du monde d'exiger une offre supérieure au niveau collégial: cela signifierait un avenir en or pour moi. Mais mon intérêt corporatiste de prof d'histoire n'obscurcit pas mon jugement au point où je me réjouis à l'idée d'enfoncer de la matière de force dans la gorge des étudiant-e-s.
Le tronc commun est une affaire bien laide. Toutes les disciplines touchant à la culture et les sciences humaines se valent à peu près: je ne vois pas pourquoi on devrait en favoriser trois ou quatre. De plus, les cours obligatoires de conditionnement physique sont une insulte à l'autonomie des étudiant-e-s. Les cégepien-ne-s sont presque tous et toutes des adultes. Même selon les critères un peu vieillots et autoritaires de nos gouvernant-e-s, les forcer à courir 3000 mètres conserve une saveur ridiculement tyrannique.
Ajouter une nouvelle matière obligatoire serait, par ailleurs, vraiment vache. Tout d'abord parce que ce serait l'ajout d'un nouveau critère de conformité des acquis. Or, le cégep n'est certainement pas une usine à produits identiques: c'est souvent la seule chance - et une chance assez pauvre d'ailleurs - qu'un jeune puisse avoir, au cours de son cheminement académique, de se découvrir en tant qu'individu, de se tester, d'assumer ses désirs et d'aller au fond de sa curiosité. Le cégep devrait pour cela stimuler la diversité. Car le conformisme a un important travers: il favorise les gens qui sont moyens en tout, et qui sont à l'aise avec l'académisme en général. C'est une sorte particulièrement cruelle de nivelage par le bas, qui exclut de facto tous ceux et celles qui ont développé un talent extraordinaire, mais qui ont le malheur de ne pas connaître tous les secrets, par exemple, de la dissertation.
Ni obligatoire, ni nationale.
Le gouvernement a une approche simpliste et unidimensionnelle vis-à-vis de nombreux problèmes concernant, particulièrement, la jeunesse et son éducation. Les solutions aux problèmes sociaux se résument ainsi: interdire, obliger. Il est plus rarement question d'inciter et d'encourager: et cela montre bien à quel point le contrôle qu'on veut exercer sur certains groupes est coercitif. On devine, de plus, que les profs d'histoire du collégial devront payer cher leurs nouveaux privilèges. Un cours obligatoire vient nécessairement avec l'imposition d'un corpus commun, voire d'un manuel dont le contenu sera, au minimum, vaguement contrôlé par les intérêts supérieurs de la Nation. Le discours de Pierre Duchesne, à ce sujet, est ambigu. Mais l'emploi même du terme « histoire nationale » n'est pas innocent. Il faut selon moi nous attendre à ce que la flexibilité dans l'enseignement soit amoindrie.
jeudi 4 avril 2013
Une horizontalité du haut vers le bas.
Ça m'exaspère un peu d'entendre parler ces jours-ci du prétendu rôle héroïque ou névralgique des auteurs de l'essai De l'école à la rue[1], qu'on entend depuis un moment sur toutes les tribunes, particulièrement à Radio-Canada. Et malgré leurs précisions et leurs professions de foi remplies d'humilité[2], mon impression est que les auteurs se sont autoproclamés Grands Timoniers du Printemps Érable. La préface du livre est la plus évocatrice et la plus ridicule dans sa glorification du travail des archontes de l'ASSÉ. Le reste: des lieux communs, pour la plupart, et beaucoup d'interprétations peu rigoureuses[3]. Mais je passe rapidement sur la critique du livre en question. Je préfère vous renvoyer à un commentaire féministe de l'ouvrage, écrit par plusieurs militantes: j'appuie celui-ci en grande partie et je vous encourage à le lire sur jesuisféministe.com ou sur le blogue de Pwel. J'appuie aussi l'action qui a été posée par ces mêmes militantes le jour du lancement, le 22 mars dernier. Il paraît que ça a mis Écosociété en furie que des femmes se présentent avec une bannière et des tracts critiques. Tant mieux.
Sans écarter nécessairement le discours tenu par les auteurs de De l'école à la Rue, je vais me concentrer sur ce que je perçois de l'argumentation qui accompagne les commentaires généraux sur la militance et le rôle prétendument central de quelques individus dans le mouvement de contestation du Printemps 2012.
Parce que ce qui m'énerve vraiment, c'est l'incapacité de plusieurs à se rendre compte de leur propre impuissance, de leur profonde insignifiance dans un mouvement qui les dépasse.
Je ne remets pas totalement en question l'importance de la militance et de la « tactique » dans la mobilisation. Mais le fait est que oui, il y a eu de la spontanéité dans le mouvement du printemps dernier, et une grande multiplicité. Cinquante ans après la fin du règne de la « peur multiforme »: la révolte multiforme.
La grève ne s'est de plus pas tant construite sur des années de mobilisation, sur du tractage massif, sur des kiosques dans tous les cégeps, que sur la base de la réaction face au grand choc que constituait le fameux 1625$, et ensuite le projet de loi 78. Ça, je n'en démordrai pas. Il est vrai que je n'ai assisté à aucun congrès de la CLASSE et que j'ai pour ainsi dire été pratiquement invisible pendant tout le printemps 2012 (malgré mon activité réelle et quotidienne). Je n'ai représenté personne, j'ai foxé mes AG, j'ai eu un comportement atypique, erratique, voire désagréable et particulièrement indépendant pour un activiste ordinaire. Mais cela ne me donne pas un très gros handicap en tant qu'observateur, je le crois fermement.
Peut-être, ça oui, que la CLASSE a surfé sur une vague. Mais sous-entendre que ses stratèges sont responsables de la mobilisation initiale, c'est d'une grande naïveté et d'une arrogance sans bornes. Suggérer, seulement, que quelqu'un avait le contrôle sur ce qui s'est passé est également d'une grande inconscience. Et affirmer ensuite que la base a dépassé le sommet (on parle «d'appropriation du discours» dans De l'école à la rue[4]) ne parvient pas à nuancer les exagérations courantes à ce sujet. Les choses ne se contrôlent pas; elles arrivent, un point c'est tout, et au milieu de l'immense tas de participations individuelles, la CLASSE et son conseil exécutif n'étaient qu'une pièce de l'engrenage.
J'entendais souvent des militant-e-s, en 2012, faire référence à l'échec de la grève de 2007, et avertir le troupeau contre des erreurs stratégiques qui auraient pu nous être fatales et qui nous ont supposément coûté un printemps hâtif, voilà cinq ans. Ben oui, pourquoi on a perdu nos votes de grève en 2007 déjà?
Parce que la hausse était pas assez élevée. Parce qu'on était pas en crise économique. Parce que la réponse de l'État n'a pas été aussi ridiculement radicale. Parce. que. le. contexte.
En histoire sociale et culturelle, le rôle des grands hommes politiques, comme se plaît à les appeler Mathieu Bock-Côté, est dilué. Ce n'est pas pour rien: si on se rend compte que dans certaines circonstances, des leaders musclé-e-s parviennent par eux-mêmes à influencer le cours de l'histoire, il n'en reste pas moins que les sociétés humaines constituent un fleuve impossible à harnacher convenablement. Les gens sont guidés par les normes, par leur personnalité, leur expérience individuelle, ce qu'ils perçoivent comme leurs intérêts immédiats, et caetera, bien plus que par une discussion avec un-e mobbeur/mobbeuse, par un discours enflammé, ou par la beauté d'un sex-symbol. Et cela est d'autant plus vrai à cette époque d'éclatement des médias et des influences, maintenant qu'on n'a plus les yeux rivés vers le discours unique de la télé ou de la propagande universelle de l'Église. En un éclair, une rumeur née à Montréal se répand à Chicoutimi. Un embryon d'idée n'a plus besoin de passer par les canaux ordinaires et la hiérarchie avant d'être approfondie et mise en pratique. Avec les avantages et les désavantages que ça porte.
Je me doute aussi des raisons qui ont motivé le fait de tant parler de tactiques (ou plutôt de tacticiens) et si peu de logistique, un élément qui est pourtant de loin plus important à mon sens. Ce choix de vocabulaire n'est pas innocent. J'y vois, entre autres choses, une dichotomie malsaine liée aux rôles genrés: les tactiques ou, exprimons-nous plus clairement, la supervision est traditionnellement un rôle masculin, alors que la logistique est davantage associée aux femmes, et c'est le cas à l'ASSÉ depuis une éternité, malgré ses positions féministes. Je ne pense pas être le premier à le dire. On ignore l'importance de la logistique comme on sous-estime l'importance d'autres secteurs traditionnellement associés aux femmes, comme les soins infirmiers, au profit des secteurs d'encadrement.
Bien franchement d'ailleurs, les tactiques je m'en crisse. Ces dernières changent selon le contexte, et quelque soit la force de la directive, elles peuvent être défiées ou mal appliquées, même à l'insu des dirigeant-e-s. Mais quand tu veux trouver un autobus pour te rendre à Victoriaville, il y a toujours un prix, un nombre de kilomètres, et un numéro de téléphone pour la réservation.
La grève, ce n'était pas Austerlitz ou Waterloo. Les contestataires ont pour la plupart avancé dans une confusion totale, par essai-erreur - et cela d'ailleurs ne me déplaisait pas. Il y avait bien un squelette, une structure avec trois ou quatre membres, avec cinq doigts ordinaires et symétriques sur chaque main qui décidait des dates des grandes manifs: mais cette image aux rayons-X était une illusion. Dans la chair du mouvement, il y avait réellement cent mille yeux, dix mille tentacules.
Nous passerons des décennies à extrapoler (modérément quand même, étant donné que le recul risque fort de nous permettre de relativiser l'importance historique du printemps dernier) sur les causes et conséquences de 2012, à soupeser l'importance ou l'insignifiance de certains facteurs, et surtout à ne rien y comprendre. Parce qu'il n'y avait pas de petit Napoléon, de régiments en ordre de bataille et scrupuleusement obéissants, et encore moins de colline à partir de laquelle on pouvait tout observer. Chacun, chacune a fait des choix tactiques. Chacun, chacune a possédé le potentiel d'un facteur déterminant.
________________
[1] J'ai terminé la lecture, mais je devrais m'attarder davantage sur certains passages, je l'admets.
[2] Je me souviens de les avoir entendu spécifier que non, le livre ne visait pas à mettre des individus de l'avant, et que non, l'objectif n'était pas de créer une Bible de la contestation.
[3] Par exemple, on pense que c'est « l'incapacité à pouvoir rivaliser avec les arguments des représentantes et des représentants du mouvement étudiant » qui est la cause principale du déclin du MÉSRQ (p. 159). C'est à la fois présomptueux et peu probable qu'un ou deux débats télévisés aient pu à ce point provoquer l'impopularité des carrés verts.
[4] p. 138.
Sans écarter nécessairement le discours tenu par les auteurs de De l'école à la Rue, je vais me concentrer sur ce que je perçois de l'argumentation qui accompagne les commentaires généraux sur la militance et le rôle prétendument central de quelques individus dans le mouvement de contestation du Printemps 2012.
Parce que ce qui m'énerve vraiment, c'est l'incapacité de plusieurs à se rendre compte de leur propre impuissance, de leur profonde insignifiance dans un mouvement qui les dépasse.
Je ne remets pas totalement en question l'importance de la militance et de la « tactique » dans la mobilisation. Mais le fait est que oui, il y a eu de la spontanéité dans le mouvement du printemps dernier, et une grande multiplicité. Cinquante ans après la fin du règne de la « peur multiforme »: la révolte multiforme.
La grève ne s'est de plus pas tant construite sur des années de mobilisation, sur du tractage massif, sur des kiosques dans tous les cégeps, que sur la base de la réaction face au grand choc que constituait le fameux 1625$, et ensuite le projet de loi 78. Ça, je n'en démordrai pas. Il est vrai que je n'ai assisté à aucun congrès de la CLASSE et que j'ai pour ainsi dire été pratiquement invisible pendant tout le printemps 2012 (malgré mon activité réelle et quotidienne). Je n'ai représenté personne, j'ai foxé mes AG, j'ai eu un comportement atypique, erratique, voire désagréable et particulièrement indépendant pour un activiste ordinaire. Mais cela ne me donne pas un très gros handicap en tant qu'observateur, je le crois fermement.
Peut-être, ça oui, que la CLASSE a surfé sur une vague. Mais sous-entendre que ses stratèges sont responsables de la mobilisation initiale, c'est d'une grande naïveté et d'une arrogance sans bornes. Suggérer, seulement, que quelqu'un avait le contrôle sur ce qui s'est passé est également d'une grande inconscience. Et affirmer ensuite que la base a dépassé le sommet (on parle «d'appropriation du discours» dans De l'école à la rue[4]) ne parvient pas à nuancer les exagérations courantes à ce sujet. Les choses ne se contrôlent pas; elles arrivent, un point c'est tout, et au milieu de l'immense tas de participations individuelles, la CLASSE et son conseil exécutif n'étaient qu'une pièce de l'engrenage.
J'entendais souvent des militant-e-s, en 2012, faire référence à l'échec de la grève de 2007, et avertir le troupeau contre des erreurs stratégiques qui auraient pu nous être fatales et qui nous ont supposément coûté un printemps hâtif, voilà cinq ans. Ben oui, pourquoi on a perdu nos votes de grève en 2007 déjà?
Parce que la hausse était pas assez élevée. Parce qu'on était pas en crise économique. Parce que la réponse de l'État n'a pas été aussi ridiculement radicale. Parce. que. le. contexte.
En histoire sociale et culturelle, le rôle des grands hommes politiques, comme se plaît à les appeler Mathieu Bock-Côté, est dilué. Ce n'est pas pour rien: si on se rend compte que dans certaines circonstances, des leaders musclé-e-s parviennent par eux-mêmes à influencer le cours de l'histoire, il n'en reste pas moins que les sociétés humaines constituent un fleuve impossible à harnacher convenablement. Les gens sont guidés par les normes, par leur personnalité, leur expérience individuelle, ce qu'ils perçoivent comme leurs intérêts immédiats, et caetera, bien plus que par une discussion avec un-e mobbeur/mobbeuse, par un discours enflammé, ou par la beauté d'un sex-symbol. Et cela est d'autant plus vrai à cette époque d'éclatement des médias et des influences, maintenant qu'on n'a plus les yeux rivés vers le discours unique de la télé ou de la propagande universelle de l'Église. En un éclair, une rumeur née à Montréal se répand à Chicoutimi. Un embryon d'idée n'a plus besoin de passer par les canaux ordinaires et la hiérarchie avant d'être approfondie et mise en pratique. Avec les avantages et les désavantages que ça porte.
Je me doute aussi des raisons qui ont motivé le fait de tant parler de tactiques (ou plutôt de tacticiens) et si peu de logistique, un élément qui est pourtant de loin plus important à mon sens. Ce choix de vocabulaire n'est pas innocent. J'y vois, entre autres choses, une dichotomie malsaine liée aux rôles genrés: les tactiques ou, exprimons-nous plus clairement, la supervision est traditionnellement un rôle masculin, alors que la logistique est davantage associée aux femmes, et c'est le cas à l'ASSÉ depuis une éternité, malgré ses positions féministes. Je ne pense pas être le premier à le dire. On ignore l'importance de la logistique comme on sous-estime l'importance d'autres secteurs traditionnellement associés aux femmes, comme les soins infirmiers, au profit des secteurs d'encadrement.
Bien franchement d'ailleurs, les tactiques je m'en crisse. Ces dernières changent selon le contexte, et quelque soit la force de la directive, elles peuvent être défiées ou mal appliquées, même à l'insu des dirigeant-e-s. Mais quand tu veux trouver un autobus pour te rendre à Victoriaville, il y a toujours un prix, un nombre de kilomètres, et un numéro de téléphone pour la réservation.
La grève, ce n'était pas Austerlitz ou Waterloo. Les contestataires ont pour la plupart avancé dans une confusion totale, par essai-erreur - et cela d'ailleurs ne me déplaisait pas. Il y avait bien un squelette, une structure avec trois ou quatre membres, avec cinq doigts ordinaires et symétriques sur chaque main qui décidait des dates des grandes manifs: mais cette image aux rayons-X était une illusion. Dans la chair du mouvement, il y avait réellement cent mille yeux, dix mille tentacules.
Nous passerons des décennies à extrapoler (modérément quand même, étant donné que le recul risque fort de nous permettre de relativiser l'importance historique du printemps dernier) sur les causes et conséquences de 2012, à soupeser l'importance ou l'insignifiance de certains facteurs, et surtout à ne rien y comprendre. Parce qu'il n'y avait pas de petit Napoléon, de régiments en ordre de bataille et scrupuleusement obéissants, et encore moins de colline à partir de laquelle on pouvait tout observer. Chacun, chacune a fait des choix tactiques. Chacun, chacune a possédé le potentiel d'un facteur déterminant.
________________
[1] J'ai terminé la lecture, mais je devrais m'attarder davantage sur certains passages, je l'admets.
[2] Je me souviens de les avoir entendu spécifier que non, le livre ne visait pas à mettre des individus de l'avant, et que non, l'objectif n'était pas de créer une Bible de la contestation.
[3] Par exemple, on pense que c'est « l'incapacité à pouvoir rivaliser avec les arguments des représentantes et des représentants du mouvement étudiant » qui est la cause principale du déclin du MÉSRQ (p. 159). C'est à la fois présomptueux et peu probable qu'un ou deux débats télévisés aient pu à ce point provoquer l'impopularité des carrés verts.
[4] p. 138.
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lundi 3 décembre 2012
Une libération.
Mandy Hiscocks, accusée dans les suites du G-20 de Toronto et emprisonnée pendant presque un an par des oppresseurs dans la prison pour femmes Vanier, a finalement été libérée. Vous pouvez lire de ses commentaires sur ce blog.
Notez que plusieurs accusé-e-s du G-20 n'ont pas encore reçu leur sentence et sont toujours en procès. Non, ce n'est pas terminé. Cette histoire ne sera terminée que quand nous aurons l'anarchie.
Fuck la prison, fuck l'État, fuck le capitalisme et toute forme d'autorité.
« So thanks to you, state, for giving me some of the information and tools i need to be more of a pain in your ass. »
- Mandy Hiscocks
Notez que plusieurs accusé-e-s du G-20 n'ont pas encore reçu leur sentence et sont toujours en procès. Non, ce n'est pas terminé. Cette histoire ne sera terminée que quand nous aurons l'anarchie.
Fuck la prison, fuck l'État, fuck le capitalisme et toute forme d'autorité.
« So thanks to you, state, for giving me some of the information and tools i need to be more of a pain in your ass. »
- Mandy Hiscocks
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dimanche 4 novembre 2012
Éric Bédard et l'histoire
« Les gens qui ont beaucoup vu, vécu et lu sans en
tirer la moindre leçon font sans doute partie de la classe la plus désagréable
d'imbéciles. »
Éric Bédard, historien de la même trempe que Marc Simard[1], lance son Histoire du Québec pour les Nuls. Je n'ai bien entendu pas l'intention de le lire pour le moment, et j'ai plutôt envie de parler de son auteur et d'un débat dans lequel je ne me positionne pas souvent: la perception de l'histoire, et son enseignement.
Mais tout d'abord, j'aimerais déboulonner un important mythe sur les historien-ne-s du Québec.
NON, les historien-ne-s ne sont pas particulièrement nationalistes. Tout d'abord, parce que les historien-ne-s ne sont pas tous et toutes spécialisé-e-s en histoire du Québec. Ensuite parce que l'étude aiguë d'une société permet normalement aux individus d'acquérir une certaine distance face à l'objet, et non un amour aveugle et irrationnel. Le savoir, d'une manière générale, n'encourage pas les croyances religieuses[2]. Sauf s'il est particulièrement sélectif, ce que l'histoire, enseignée à l'école ou dans les émissions de radio infâmes qu'on nous sert à Radio-Canada (avec quelques exceptions), ne se lasse pas d'être. Les historien-ne-s professionnel-le-s n'ont pas le choix de se mettre en contact avec toutes les nuances qu'on ne présente pas dans la sphère publique au drapeau laqué et exempt de toute tache de sang. En ce qui me concerne, mon nationalisme (pourtant fervent) est tombé après seulement une session universitaire. Une des plus grandes historiennes de la Nouvelle-France, Louise Dechêne, a planté à titre posthume le dernier clou dans le cercueil des mythes que j'avais entretenus sur l'histoire de notre nation. Mais ce n'est jamais d'elle dont on parle dans les médias; ce sont toujours de vieux crétins conservateurs qui prennent la parole au nom des historien-ne-s (et aussi des anthropologues). Nous ne nommerons que quelques-uns de ces illustres hurluberlus. Par exemple Serge Bouchard, qui dans Les remarquables oubliés, prétendait faire l'histoire de ce qui a été mis de côté. En fait, il n'a qu'encouragé cette tendance ridicule à héroïciser des personnages, obscurs ou pas. Étonnant pour un anthropologue, non? Il y a aussi ce docteur Mailloux de l'histoire qu'est Jacques Lacoursière, qu'on décrit souvent comme le plus grand historien du Québec, en compétition avec Denis Vaugeois et pourquoi pas, Monsieur Craquepoutte. Dans la courte entrevue diffusée hier à Radio-Canada, l'animateur a même qualifié Lacoursière de « Pape », ce qui montre bien à quel point l'ignorance est profonde.
Il faut aussi comprendre que l'histoire, en tant que discipline, n'est pas une somme de connaissances en lien avec le passé. C'est une méthode de recherche. Aussi, on peut bien connaître des centaines de faits précis, personnages et dates sans être davantage qu'une machine à cracher de l'information. Comme on peut connaître le tableau périodique par coeur sans être chimiste. Et être historien-ne n'a surtout pas de lien avec le fait d'avoir lu l'hostie de biographie d'Hitler par Ian Kershaw.
Parfois, j'ai l'impression pourtant que c'est là la vision de l'histoire encouragée par la société, avec comme chefs de file les fanatiques de la Fondation Lionel-Groulx. Une histoire par ailleurs entièrement politique, qui met en relief seulement le rôle des grands personnages. Dans la courte entrevue citée plus tôt, on en voit d'ailleurs un symptôme chez Éric Bédard: quand il parle de la Révolution Tranquille, il pointe intuitivement du doigt le rôle joué par des politiciens et leurs lois, alors que ce mouvement s'étend dans toute la société : arts et culture, économie, religion, travail, éducation, etc. Or, Adélard Godbout n'a pas écrit Le Refus Global, ni déclenché la grève d'Asbestos, ni plus tard décidé de porter la minijupe et de prendre la pilule.
Éric Bédard s'est donc distingué, au cours des dernières années, par son mépris vis-à-vis de l'histoire sociale et culturelle. En bon conservateur, il veut s'en tenir à la politique, aux guerres et surtout, à l'élite. Récemment il me semble - et je n'arrive malheureusement plus à retrouver la source - il s'attaquait de front à l'histoire sociale telle qu'écrite au Québec, arguant qu'on lui faisait trop de place, et qu'il est impossible de trouver du financement pour une histoire politique prétendument en déliquescence. Il prenait en exemple des travaux faits au sujet de l'histoire des égouts à Montréal. Mais comme c'est insignifiant de choisir de tels sujets d'étude, n'est-ce pas?
Et c'est là que l'ignominie se déploie dans toute son envergure. Toute personne qui connaît un peu l'histoire de Montréal admettra que la salubrité était un enjeu incontournable au début du XXe siècle, la ville comptant parmi les plus invivables du monde occidental en raison de son bilan sanitaire[3]. Pourquoi Bédard s'est-il donc scandalisé de l'existence de ce sujet de recherche, si ce n'est que parce qu'il savait que son argument fallacieux ferait sensation auprès d'ignorant-e-s gesticulant pour entendre plus parler de Papineau[4]? Heureusement, des historien-ne-s lui ont répondu. Hélas, avec un ton trop poli.
Ce ne fut pas là sa seule tentative de tordre la vérité. Tout a en fait commencé quand l'an dernier, la Coalition pour l'Histoire a publié un rapport, signé bien sûr Éric Bédard. Il prétendait sans surprises que l'histoire sociale prenait trop de place dans les universités, comparativement à l'histoire politique nationale. Cela dit, il refuse de catégoriser le travail de Serge Bouchard et de ses Remarquables oubliés comme de l'histoire nationale! Un historien de l'UQAM, Martin Petitclerc, a répondu à ses mensonges. Vous pouvez lire son article ici. Il nous donne un aperçu du caractère manipulateur de l'argumentation du Prof Bédard.
On pourrait en dire long sur le débat entre historien-ne-s du national et leurs adversaires, dont je fais partie. C'est d'autant plus important que Marie Malavoy, ministre de l'éducation au PQ, a décidé de réformer l'histoire afin de la rendre à nouveau plus nationaliste. On en reviendrait, pourrait-on dire, à un rôle plus traditionnel de l'enseignement de l'histoire: exciter la haine, assurer la fidélité. Bien que l'histoire telle qu'enseignée au secondaire actuellement reste tout de même teintée de propagande. Enfin. Nous y reviendrons.
Comme la plupart des gens, je ne remets pas en question la pertinence de l'histoire politique. Elle a son importance, quoique bien en-deçà des prétentions de Bédard. Mais la clique de ce dernier, dans sa critique de l'histoire, a presque un siècle de retard. Pas étonnant qu'elle tourne autour de la Fondation Lionel-Groulx. Son nom est celui d'un nationaliste-conservateur zélé et xénophobe!
__________
[1] « Historien » de Québec, qui je le rappelle, avait dit: "Le système [des enclosures] a été la cause de la mort de plusieurs personnes, de l'expropriation et de l'urbanisation forcée de la population. [...] Il faut accepter le changement, malgré ces sacrifices. [...] Il y a eu des morts, mais c'était pour des changements."
http://moutonmarron.blogspot.ca/2008/07/entendu-linstitut-fraser-2.html
[2] Une étude sans doute valable seulement aux États-Unis affirme que les athées et agnostiques connaissent mieux la religion que les gens religieux eux-mêmes. Je peux concevoir que l'étude de l'histoire puisse avoir des effets divers chez beaucoup. Mais j'en connais assez peu chez qui la connaissance de l'histoire québécoise a renforcé un sentiment d'appartenance envers la nation québécoise.
[3] « Au début du 20e siècle, le taux de mortalité infantile à Montréal est supérieur à celui de toutes les grandes villes occidentales. »
[4] Accessoirement un esclavagiste misogyne que son père lui-même devait trouver attardé.
Éric Bédard, historien de la même trempe que Marc Simard[1], lance son Histoire du Québec pour les Nuls. Je n'ai bien entendu pas l'intention de le lire pour le moment, et j'ai plutôt envie de parler de son auteur et d'un débat dans lequel je ne me positionne pas souvent: la perception de l'histoire, et son enseignement.
Mais tout d'abord, j'aimerais déboulonner un important mythe sur les historien-ne-s du Québec.
NON, les historien-ne-s ne sont pas particulièrement nationalistes. Tout d'abord, parce que les historien-ne-s ne sont pas tous et toutes spécialisé-e-s en histoire du Québec. Ensuite parce que l'étude aiguë d'une société permet normalement aux individus d'acquérir une certaine distance face à l'objet, et non un amour aveugle et irrationnel. Le savoir, d'une manière générale, n'encourage pas les croyances religieuses[2]. Sauf s'il est particulièrement sélectif, ce que l'histoire, enseignée à l'école ou dans les émissions de radio infâmes qu'on nous sert à Radio-Canada (avec quelques exceptions), ne se lasse pas d'être. Les historien-ne-s professionnel-le-s n'ont pas le choix de se mettre en contact avec toutes les nuances qu'on ne présente pas dans la sphère publique au drapeau laqué et exempt de toute tache de sang. En ce qui me concerne, mon nationalisme (pourtant fervent) est tombé après seulement une session universitaire. Une des plus grandes historiennes de la Nouvelle-France, Louise Dechêne, a planté à titre posthume le dernier clou dans le cercueil des mythes que j'avais entretenus sur l'histoire de notre nation. Mais ce n'est jamais d'elle dont on parle dans les médias; ce sont toujours de vieux crétins conservateurs qui prennent la parole au nom des historien-ne-s (et aussi des anthropologues). Nous ne nommerons que quelques-uns de ces illustres hurluberlus. Par exemple Serge Bouchard, qui dans Les remarquables oubliés, prétendait faire l'histoire de ce qui a été mis de côté. En fait, il n'a qu'encouragé cette tendance ridicule à héroïciser des personnages, obscurs ou pas. Étonnant pour un anthropologue, non? Il y a aussi ce docteur Mailloux de l'histoire qu'est Jacques Lacoursière, qu'on décrit souvent comme le plus grand historien du Québec, en compétition avec Denis Vaugeois et pourquoi pas, Monsieur Craquepoutte. Dans la courte entrevue diffusée hier à Radio-Canada, l'animateur a même qualifié Lacoursière de « Pape », ce qui montre bien à quel point l'ignorance est profonde.
Il faut aussi comprendre que l'histoire, en tant que discipline, n'est pas une somme de connaissances en lien avec le passé. C'est une méthode de recherche. Aussi, on peut bien connaître des centaines de faits précis, personnages et dates sans être davantage qu'une machine à cracher de l'information. Comme on peut connaître le tableau périodique par coeur sans être chimiste. Et être historien-ne n'a surtout pas de lien avec le fait d'avoir lu l'hostie de biographie d'Hitler par Ian Kershaw.
Parfois, j'ai l'impression pourtant que c'est là la vision de l'histoire encouragée par la société, avec comme chefs de file les fanatiques de la Fondation Lionel-Groulx. Une histoire par ailleurs entièrement politique, qui met en relief seulement le rôle des grands personnages. Dans la courte entrevue citée plus tôt, on en voit d'ailleurs un symptôme chez Éric Bédard: quand il parle de la Révolution Tranquille, il pointe intuitivement du doigt le rôle joué par des politiciens et leurs lois, alors que ce mouvement s'étend dans toute la société : arts et culture, économie, religion, travail, éducation, etc. Or, Adélard Godbout n'a pas écrit Le Refus Global, ni déclenché la grève d'Asbestos, ni plus tard décidé de porter la minijupe et de prendre la pilule.
Éric Bédard s'est donc distingué, au cours des dernières années, par son mépris vis-à-vis de l'histoire sociale et culturelle. En bon conservateur, il veut s'en tenir à la politique, aux guerres et surtout, à l'élite. Récemment il me semble - et je n'arrive malheureusement plus à retrouver la source - il s'attaquait de front à l'histoire sociale telle qu'écrite au Québec, arguant qu'on lui faisait trop de place, et qu'il est impossible de trouver du financement pour une histoire politique prétendument en déliquescence. Il prenait en exemple des travaux faits au sujet de l'histoire des égouts à Montréal. Mais comme c'est insignifiant de choisir de tels sujets d'étude, n'est-ce pas?
Et c'est là que l'ignominie se déploie dans toute son envergure. Toute personne qui connaît un peu l'histoire de Montréal admettra que la salubrité était un enjeu incontournable au début du XXe siècle, la ville comptant parmi les plus invivables du monde occidental en raison de son bilan sanitaire[3]. Pourquoi Bédard s'est-il donc scandalisé de l'existence de ce sujet de recherche, si ce n'est que parce qu'il savait que son argument fallacieux ferait sensation auprès d'ignorant-e-s gesticulant pour entendre plus parler de Papineau[4]? Heureusement, des historien-ne-s lui ont répondu. Hélas, avec un ton trop poli.
Ce ne fut pas là sa seule tentative de tordre la vérité. Tout a en fait commencé quand l'an dernier, la Coalition pour l'Histoire a publié un rapport, signé bien sûr Éric Bédard. Il prétendait sans surprises que l'histoire sociale prenait trop de place dans les universités, comparativement à l'histoire politique nationale. Cela dit, il refuse de catégoriser le travail de Serge Bouchard et de ses Remarquables oubliés comme de l'histoire nationale! Un historien de l'UQAM, Martin Petitclerc, a répondu à ses mensonges. Vous pouvez lire son article ici. Il nous donne un aperçu du caractère manipulateur de l'argumentation du Prof Bédard.
On pourrait en dire long sur le débat entre historien-ne-s du national et leurs adversaires, dont je fais partie. C'est d'autant plus important que Marie Malavoy, ministre de l'éducation au PQ, a décidé de réformer l'histoire afin de la rendre à nouveau plus nationaliste. On en reviendrait, pourrait-on dire, à un rôle plus traditionnel de l'enseignement de l'histoire: exciter la haine, assurer la fidélité. Bien que l'histoire telle qu'enseignée au secondaire actuellement reste tout de même teintée de propagande. Enfin. Nous y reviendrons.
Comme la plupart des gens, je ne remets pas en question la pertinence de l'histoire politique. Elle a son importance, quoique bien en-deçà des prétentions de Bédard. Mais la clique de ce dernier, dans sa critique de l'histoire, a presque un siècle de retard. Pas étonnant qu'elle tourne autour de la Fondation Lionel-Groulx. Son nom est celui d'un nationaliste-conservateur zélé et xénophobe!
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[1] « Historien » de Québec, qui je le rappelle, avait dit: "Le système [des enclosures] a été la cause de la mort de plusieurs personnes, de l'expropriation et de l'urbanisation forcée de la population. [...] Il faut accepter le changement, malgré ces sacrifices. [...] Il y a eu des morts, mais c'était pour des changements."
http://moutonmarron.blogspot.ca/2008/07/entendu-linstitut-fraser-2.html
[2] Une étude sans doute valable seulement aux États-Unis affirme que les athées et agnostiques connaissent mieux la religion que les gens religieux eux-mêmes. Je peux concevoir que l'étude de l'histoire puisse avoir des effets divers chez beaucoup. Mais j'en connais assez peu chez qui la connaissance de l'histoire québécoise a renforcé un sentiment d'appartenance envers la nation québécoise.
[3] « Au début du 20e siècle, le taux de mortalité infantile à Montréal est supérieur à celui de toutes les grandes villes occidentales. »
[4] Accessoirement un esclavagiste misogyne que son père lui-même devait trouver attardé.
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samedi 20 octobre 2012
Ces morts que je déteste.
René Lévesque n'en finit pas de mourir et de se retourner dans sa tombe. C'est une agonie qui a commencé avant même que je naisse. Illes sont innombrables à vouloir le ressusciter ou à voir descendre du ciel un « nouveau » René Lévesque qui guiderait le peuple québécois vers la lumière.
Ce politicien, dont je me serais en d'autres câlissé, m'énerve au plus haut point dans son statut de légende immortelle.
Heureusement, il y a Mise en Demeure pour attaquer cette icône dans toute sa majesté.
Je défie également quiconque de profaner la statue de l'ancien premier ministre devant l'édifice d'Hydro-Québec lors de la prochaine manif.
***
Demain, la très anonyme autochtone Kateri Tekakwitha sera canonisée par le Pape Benoît XVI. Un personnage que j'ai toujours trouvé sympathique, surtout à travers l'excellent Catherine Tekakwitha et les Jésuites, de l'historien Alan Greer.
Le fait de la voir récupérée pour de bon par l'Église catholique et dépossédant de ce fait en quelque sorte l'Histoire, ça me dégoûte. Je sens que je vais profondément détester cette nouvelle Sainte Kateri, comme je déteste René Lévesque.
Ce politicien, dont je me serais en d'autres câlissé, m'énerve au plus haut point dans son statut de légende immortelle.
Heureusement, il y a Mise en Demeure pour attaquer cette icône dans toute sa majesté.
Je défie également quiconque de profaner la statue de l'ancien premier ministre devant l'édifice d'Hydro-Québec lors de la prochaine manif.
***
Demain, la très anonyme autochtone Kateri Tekakwitha sera canonisée par le Pape Benoît XVI. Un personnage que j'ai toujours trouvé sympathique, surtout à travers l'excellent Catherine Tekakwitha et les Jésuites, de l'historien Alan Greer.
Le fait de la voir récupérée pour de bon par l'Église catholique et dépossédant de ce fait en quelque sorte l'Histoire, ça me dégoûte. Je sens que je vais profondément détester cette nouvelle Sainte Kateri, comme je déteste René Lévesque.
vendredi 20 juillet 2012
Une troisième voie ? [3]
Dans cette série de billets, nous avons pu constater un bon nombre de
choses. Tout d'abord, nous avons vu que la droite conservatrice pouvait
partager un vocabulaire et des constats communs avec la gauche
socialiste. Est-ce une preuve de collaboration? Absolument pas. L'Église
catholique, par exemple, a toujours combattu une gauche radicale qu'elle jugeait dangereuse et
mécréante[1]. On pourrait d'ailleurs voir dans leur utilisation du langage
ouvrier un signe de la peur de plus en plus vive du communisme. Et il
fallait bien en concurrencer le modèle.
À ce propos, j'ai remarqué que près de chez nous, à l'oratoire Saint-Joseph, des murales gigantesques dépeignent l'époux de la Vierge Marie comme le « protecteur des travailleurs ». Une des peintures reprend des thèmes proches du réalisme socialiste. Coïncidence?
Nous avons aussi vu que le corporatisme était un courant bien distinct de celui des idéologies typiques de la gauche. On ne prêche pas, à travers elles, un contrôle ouvrier sur les moyens de production, mais bien une association des travailleurs de différents corps de métier, souvent forcée, et un arbitrage ou un patronage de l'État ou du clergé. Dans aucun cas, les propriétaires capitalistes des entreprises ne perdent vraiment leurs privilèges, même quand l'industrie est mise au service de l'État. Ce corporatisme, contrairement au socialisme, ne provoque pas la disparition des classes sociales. Au contraire, il cristallise l'ordre établi et hiérarchique, organise une collaboration entre les classes.
Nous avons aussi vu que les fascistes, bien qu'ils soient considérés comme étant de gauche par plusieurs individus un peu tordus, ont toujours cherché des alliances en priorité avec la droite. La plupart du temps avec succès.
Nous avons vu que la troisième voie était souvent utilisée par la droite ultraconservatrice ou l'extrême-droite pour se placer sur le spectre politique, entre la déception du communisme et l'injustice capitaliste. Si ce «spectre» existait réellement, voulait décrire les interactions entre ces idéologies et pouvait se résumer par un seul trait de crayon, ce ne serait pas un cercle, ni une ligne droite, mais bien un triangle.
Et finalement, nous avons pu voir que ce n'est pas l'emprunt du discours de gauche qui caractérise le plus les fascismes. Ce sont essentiellement deux choses:
- l'autoritarisme
- l'ultranationalisme
C'est évident. C'est un lieu commun. Tout le monde le sait.
Mais alors, pourquoi personne ne le dit...
La CLASSE là-dedans?
La CLASSE ne partage aucune de ces valeurs. Ses idées témoignent au contraire d'une prudence face au nationalisme québécois (pratiquement jamais de mention à la question nationale dans les textes de l'ASSÉ et de la CLASSE)[2], tout en irritant la presse par son modèle de démocratie décentralisée. Et plus largement, le mouvement de contestation printanier entier en est un de désobéissance, alors que l'extrême-droite fait la promotion de l'ordre, de la discipline et de la hiérarchie.
Pour le reste, il y a une explication simple. Pourquoi l'Église catholique, une partie (l'aile gauche) de l'extrême-droite et la gauche ont-ils partagé une même critique du libéralisme économique? Eh bien simplement parce qu'ils ne sont pas libéraux sur le plan économique. Inversement, l'Église catholique, l'extrême-droite et les libéraux tiennent un discours presque identique sur la question du communisme. Parallèlement, l'Église catholique, les libéraux et les communistes critiquent les fachos à peu près de la même manière.
Faut-il s'en étonner?
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______________________
[1] Des exemples de collaboration, il y en a quelques-uns, en revanche. Nazis et communistes étaient par exemple en faveur de la grève des transports de Berlin en 1932. Cependant, au lendemain des élections, les Nazis donnèrent l'ordre aux travailleurs de retourner au travail alors même que les syndicats augmentaient leurs moyens de pression. Simone Weil qualifia ce comportement de « démagogie révolutionnaire ». (La Révolution prolétarienne, 8e année, n° 140, 25 novembre 1932.) Les élections de juillet montrent aussi à quel point le parti national-socialiste allemand (NSDAP) était alors dégoûté par la gauche. Des négociations avaient alors apparemment lieu entre Schleicher (haut-gradé et chancelier à partir de décembre) et l'aile gauche des Nazis pour agir « contre tout moyen d'action offensive que les "gauchistes" pourraient prendre après les élections parlementaires du 31 juillet » (Richard Breitman, « On German Social Democracy and General Schleicher 1932-33 ». Central European History, vol 9, no 4, déc. 1976, p. 355). On parle ici d'une action conjointe de militaires et de paramilitaires.
[2] Louis Fournier annonce avec stupeur que la CLASSE ne fait pas la promotion de l'indépendance dans un article du Devoir, qui a choqué l'UCL. Selon Louis Fournier, ce silence sur la question nationale serait relié au fait que des groupuscules anarchistes mystérieux y seraient influents...
À ce propos, j'ai remarqué que près de chez nous, à l'oratoire Saint-Joseph, des murales gigantesques dépeignent l'époux de la Vierge Marie comme le « protecteur des travailleurs ». Une des peintures reprend des thèmes proches du réalisme socialiste. Coïncidence?
Nous avons aussi vu que le corporatisme était un courant bien distinct de celui des idéologies typiques de la gauche. On ne prêche pas, à travers elles, un contrôle ouvrier sur les moyens de production, mais bien une association des travailleurs de différents corps de métier, souvent forcée, et un arbitrage ou un patronage de l'État ou du clergé. Dans aucun cas, les propriétaires capitalistes des entreprises ne perdent vraiment leurs privilèges, même quand l'industrie est mise au service de l'État. Ce corporatisme, contrairement au socialisme, ne provoque pas la disparition des classes sociales. Au contraire, il cristallise l'ordre établi et hiérarchique, organise une collaboration entre les classes.
Nous avons aussi vu que les fascistes, bien qu'ils soient considérés comme étant de gauche par plusieurs individus un peu tordus, ont toujours cherché des alliances en priorité avec la droite. La plupart du temps avec succès.
Nous avons vu que la troisième voie était souvent utilisée par la droite ultraconservatrice ou l'extrême-droite pour se placer sur le spectre politique, entre la déception du communisme et l'injustice capitaliste. Si ce «spectre» existait réellement, voulait décrire les interactions entre ces idéologies et pouvait se résumer par un seul trait de crayon, ce ne serait pas un cercle, ni une ligne droite, mais bien un triangle.
Et finalement, nous avons pu voir que ce n'est pas l'emprunt du discours de gauche qui caractérise le plus les fascismes. Ce sont essentiellement deux choses:
- l'autoritarisme
- l'ultranationalisme
C'est évident. C'est un lieu commun. Tout le monde le sait.
Mais alors, pourquoi personne ne le dit...
La CLASSE là-dedans?
La CLASSE ne partage aucune de ces valeurs. Ses idées témoignent au contraire d'une prudence face au nationalisme québécois (pratiquement jamais de mention à la question nationale dans les textes de l'ASSÉ et de la CLASSE)[2], tout en irritant la presse par son modèle de démocratie décentralisée. Et plus largement, le mouvement de contestation printanier entier en est un de désobéissance, alors que l'extrême-droite fait la promotion de l'ordre, de la discipline et de la hiérarchie.
Pour le reste, il y a une explication simple. Pourquoi l'Église catholique, une partie (l'aile gauche) de l'extrême-droite et la gauche ont-ils partagé une même critique du libéralisme économique? Eh bien simplement parce qu'ils ne sont pas libéraux sur le plan économique. Inversement, l'Église catholique, l'extrême-droite et les libéraux tiennent un discours presque identique sur la question du communisme. Parallèlement, l'Église catholique, les libéraux et les communistes critiquent les fachos à peu près de la même manière.
Faut-il s'en étonner?
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Retour à la partie 2
______________________
[1] Des exemples de collaboration, il y en a quelques-uns, en revanche. Nazis et communistes étaient par exemple en faveur de la grève des transports de Berlin en 1932. Cependant, au lendemain des élections, les Nazis donnèrent l'ordre aux travailleurs de retourner au travail alors même que les syndicats augmentaient leurs moyens de pression. Simone Weil qualifia ce comportement de « démagogie révolutionnaire ». (La Révolution prolétarienne, 8e année, n° 140, 25 novembre 1932.) Les élections de juillet montrent aussi à quel point le parti national-socialiste allemand (NSDAP) était alors dégoûté par la gauche. Des négociations avaient alors apparemment lieu entre Schleicher (haut-gradé et chancelier à partir de décembre) et l'aile gauche des Nazis pour agir « contre tout moyen d'action offensive que les "gauchistes" pourraient prendre après les élections parlementaires du 31 juillet » (Richard Breitman, « On German Social Democracy and General Schleicher 1932-33 ». Central European History, vol 9, no 4, déc. 1976, p. 355). On parle ici d'une action conjointe de militaires et de paramilitaires.
[2] Louis Fournier annonce avec stupeur que la CLASSE ne fait pas la promotion de l'indépendance dans un article du Devoir, qui a choqué l'UCL. Selon Louis Fournier, ce silence sur la question nationale serait relié au fait que des groupuscules anarchistes mystérieux y seraient influents...
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jeudi 19 juillet 2012
Une troisième voie? [2]
Normand Lester, dans son texte imbécile
que j'espère être de tout coeur plein de deuxième degré (mais j'en
doute), cite Jacques Doriot, fasciste français, afin de faire le
rapprochement entre la démocratie directe et Mussolini. Mais voyons,
c'est évident que la démocratie directe est l'apanage du fascisme! Clair
comme de l'eau de roche.
Le problème, c'est que Lester ne dit pas d'où vient cette citation. Je n'ai pas réussi moi-même à la retrouver. Si vous savez d'où elle vient, merci de le signaler.
Il faut aussi connaître l'histoire de Doriot et de son parti, le Parti Populaire Français (PPF). Et surtout une de ses composantes idéologiques majeures qui est fondamentale au fascisme: l'exaltation de la Nation. Par ailleurs, il est essentiel de noter que Doriot n'est pas qu'un ancien communiste (à l'instar de plusieurs autres membres de son parti): c'est aussi un anticommuniste véhément dans les années 30. Certaines de ses citations illustrent très bien ce que j'essaie de prouver à l'intérieur de cette série de billets:
« Il faut lutter sur deux fronts. Contre les deux cents familles capitalistes et contre l'état-major communiste, parfois complices contre le pays.»[1]
Comme l'Église catholique avant lui, il s'attaque donc aux deux autres voies et n'épargne surtout pas le libéralisme politique. La solution de son parti? Le corporatisme. Le spécialiste Jean-Paul Brunet cite Loustau, un autre théoricien du parti: « La solution est dans une collaboration des patrons et des ouvriers, dégagée des influences politiques et soumise à l'arbitrage d'un État inspiré du souci de l'économie nationale et de la justice sociale. [2] » Bien entendu, cette collaboration ne s'obtient pas sans l'abolition du droit de grève. Notons également que le PPF a sévèrement dénoncé le Front Populaire, cette coalition de gauche - menée par Léon Blum - arrivée au pouvoir en France en 1936.
Selon Wikipédia: « L’objectif selon le leader du Parti populaire français est de défendre les libertés prétendument bafouées par le Front populaire »... par une alliance des droites.
En résumé des deux derniers billets: les fascistes des années 30 ne sont pas de gauche, ni socialistes. Beaucoup sont cependant issus des milieux communistes et socialistes; pourtant, ils ne gardent que peu de liens avec leurs idéaux de jeunesse, sauf le rejet du capitalisme libéral. Par ailleurs, beaucoup de fascistes proviennent aussi de milieux conservateurs, ultramontains, de droite, etc. Ça, on en parle moins. La mécanique de la montée en puissance de cette idéologie n'est pas aussi simple que le croient plusieurs partisan-e-s de la droite. Simon Sabiani, un bon pote de Doriot, disait d'ailleurs: « Ni gauche, ni droite: France d'abord! » Tous ces autoritaires, issus des milieux bourgeois ou prolétaires, se rejoignent sur un point:
La nation! Pour le reste, c'est flou. Sans doute volontairement.
La Troisième Voie ressuscitée
Aujourd'hui, plusieurs mouvements ont revendiqué cette appellation de "troisième voie", ou du moins occupé ce rôle d'alternative située entre le gauchisme d'orientation socialiste ou sociale-démocrate, et la droite libérale ou conservatrice. Le populisme est un des attributs principaux de ces regroupements. On n'a qu'à mentionner le Crédit social au Québec, et son descendant lointain l'ADQ.
Mais plus récemment, cette expression a été revendiquée par des groupuscules bien plus radicaux. Très nationalistes et racistes, ils se disent néanmoins solidaristes. Ici, aucune comparaison à faire avec Québec Solidaire. Les solidaristes sont des nationalistes révolutionnaires qui, comme leurs prédécesseurs fascistes, populistes, corporatistes chrétiens, etc., refusent à la fois le communisme et le libéralisme économique et s'imposent comme une voie non pas intermédiaire comme les centristes classiques ou les modéré-e-s, mais comme alternative, située sur un autre plan. Leur utilisation du terme «socialisme» a la même valeur que son utilisation dans le mot «nazi». C'est un socialisme sans internationalisme, sans aide aux immigrant-e-s, contre l'émancipation des femmes, pour la famille et les valeurs traditionnelles, et qui ostracise tout ce qui bouge. Ce n'est en bref pas du socialisme.
Plusieurs contestent la xénophobie et le néonazisme de Troisième Voie. C'est ridicule. Troisième Voie (France) vient d'annoncer un week-end d'activités pendant lequel se tiendra un concert du groupe français Lemovice.Voici un des extraits d'une de leurs chansons:
« Depuis le débarquement des Alliés
La France est endoctrinée
Mai 68 et guerre d'Algérie
La population blanche est meurtrie
[...]
Mais nous ne baisserons pas les bras
Les gauchistes ne vaincront pas.»
Cela n'empêche pas Troisième Voie Québec et Alain Soral d'appuyer le mouvement étudiant pour des raisons assez spéciales. Un appui qui dépasse bien entendu la question de l'accessibilité aux études, et que Soral transforme en guerre de civilisation qui ferait rage entre modèle anglo-saxon et pan-francisme. Un appui, finalement, qui ne sort pas d'un certain cadre racial. Détrompez-vous. Il ne s'agit pas d'un appui réel, mais d'une tentative de récupération.
Rappelons aussi que de nombreux néonazis, en revanche, menacent le mouvement de contestation depuis le début de la grève étudiante. Nous en avons déjà parlé. Il ne faut pas non plus se leurrer: les fachos ne sont pas du côté des gauchistes. Pratiquement jamais. Leur socialisme, s'il y a lieu, n'est pas de gauche. Pour mieux l'illustrer, l'ancêtre d'un organisme fasciste français, le Parti Solidaire français, se nommait Droite Socialiste.
***
Pour en savoir plus sur Troisième Voie Québec.
Pour en savoir plus sur le Parti Solidaire.
Dans le prochain article, la conclusion de cette série de billets.
Retour à la Partie 1.
Partie 3 et conclusion
__________
[1] « Notre lutte », éditorial de Doriot, L'Émancipation (de Saint-Denis), 4 juillet 1936. Cité dans Jean-Paul Brunet, un fascisme français: le Parti Populaire Français de Doriot (1936-1939). Revue française de science politique, 33e année, no 2, 1983, pp. 255-280.
[2] Ibid, p. 262.
Le problème, c'est que Lester ne dit pas d'où vient cette citation. Je n'ai pas réussi moi-même à la retrouver. Si vous savez d'où elle vient, merci de le signaler.
Il faut aussi connaître l'histoire de Doriot et de son parti, le Parti Populaire Français (PPF). Et surtout une de ses composantes idéologiques majeures qui est fondamentale au fascisme: l'exaltation de la Nation. Par ailleurs, il est essentiel de noter que Doriot n'est pas qu'un ancien communiste (à l'instar de plusieurs autres membres de son parti): c'est aussi un anticommuniste véhément dans les années 30. Certaines de ses citations illustrent très bien ce que j'essaie de prouver à l'intérieur de cette série de billets:
« Il faut lutter sur deux fronts. Contre les deux cents familles capitalistes et contre l'état-major communiste, parfois complices contre le pays.»[1]
Comme l'Église catholique avant lui, il s'attaque donc aux deux autres voies et n'épargne surtout pas le libéralisme politique. La solution de son parti? Le corporatisme. Le spécialiste Jean-Paul Brunet cite Loustau, un autre théoricien du parti: « La solution est dans une collaboration des patrons et des ouvriers, dégagée des influences politiques et soumise à l'arbitrage d'un État inspiré du souci de l'économie nationale et de la justice sociale. [2] » Bien entendu, cette collaboration ne s'obtient pas sans l'abolition du droit de grève. Notons également que le PPF a sévèrement dénoncé le Front Populaire, cette coalition de gauche - menée par Léon Blum - arrivée au pouvoir en France en 1936.
Selon Wikipédia: « L’objectif selon le leader du Parti populaire français est de défendre les libertés prétendument bafouées par le Front populaire »... par une alliance des droites.
En résumé des deux derniers billets: les fascistes des années 30 ne sont pas de gauche, ni socialistes. Beaucoup sont cependant issus des milieux communistes et socialistes; pourtant, ils ne gardent que peu de liens avec leurs idéaux de jeunesse, sauf le rejet du capitalisme libéral. Par ailleurs, beaucoup de fascistes proviennent aussi de milieux conservateurs, ultramontains, de droite, etc. Ça, on en parle moins. La mécanique de la montée en puissance de cette idéologie n'est pas aussi simple que le croient plusieurs partisan-e-s de la droite. Simon Sabiani, un bon pote de Doriot, disait d'ailleurs: « Ni gauche, ni droite: France d'abord! » Tous ces autoritaires, issus des milieux bourgeois ou prolétaires, se rejoignent sur un point:
La nation! Pour le reste, c'est flou. Sans doute volontairement.
La Troisième Voie ressuscitée
Aujourd'hui, plusieurs mouvements ont revendiqué cette appellation de "troisième voie", ou du moins occupé ce rôle d'alternative située entre le gauchisme d'orientation socialiste ou sociale-démocrate, et la droite libérale ou conservatrice. Le populisme est un des attributs principaux de ces regroupements. On n'a qu'à mentionner le Crédit social au Québec, et son descendant lointain l'ADQ.
Mais plus récemment, cette expression a été revendiquée par des groupuscules bien plus radicaux. Très nationalistes et racistes, ils se disent néanmoins solidaristes. Ici, aucune comparaison à faire avec Québec Solidaire. Les solidaristes sont des nationalistes révolutionnaires qui, comme leurs prédécesseurs fascistes, populistes, corporatistes chrétiens, etc., refusent à la fois le communisme et le libéralisme économique et s'imposent comme une voie non pas intermédiaire comme les centristes classiques ou les modéré-e-s, mais comme alternative, située sur un autre plan. Leur utilisation du terme «socialisme» a la même valeur que son utilisation dans le mot «nazi». C'est un socialisme sans internationalisme, sans aide aux immigrant-e-s, contre l'émancipation des femmes, pour la famille et les valeurs traditionnelles, et qui ostracise tout ce qui bouge. Ce n'est en bref pas du socialisme.
Plusieurs contestent la xénophobie et le néonazisme de Troisième Voie. C'est ridicule. Troisième Voie (France) vient d'annoncer un week-end d'activités pendant lequel se tiendra un concert du groupe français Lemovice.Voici un des extraits d'une de leurs chansons:
« Depuis le débarquement des Alliés
La France est endoctrinée
Mai 68 et guerre d'Algérie
La population blanche est meurtrie
[...]
Mais nous ne baisserons pas les bras
Les gauchistes ne vaincront pas.»
Cela n'empêche pas Troisième Voie Québec et Alain Soral d'appuyer le mouvement étudiant pour des raisons assez spéciales. Un appui qui dépasse bien entendu la question de l'accessibilité aux études, et que Soral transforme en guerre de civilisation qui ferait rage entre modèle anglo-saxon et pan-francisme. Un appui, finalement, qui ne sort pas d'un certain cadre racial. Détrompez-vous. Il ne s'agit pas d'un appui réel, mais d'une tentative de récupération.
Rappelons aussi que de nombreux néonazis, en revanche, menacent le mouvement de contestation depuis le début de la grève étudiante. Nous en avons déjà parlé. Il ne faut pas non plus se leurrer: les fachos ne sont pas du côté des gauchistes. Pratiquement jamais. Leur socialisme, s'il y a lieu, n'est pas de gauche. Pour mieux l'illustrer, l'ancêtre d'un organisme fasciste français, le Parti Solidaire français, se nommait Droite Socialiste.
***
Pour en savoir plus sur Troisième Voie Québec.
Pour en savoir plus sur le Parti Solidaire.
Dans le prochain article, la conclusion de cette série de billets.
Retour à la Partie 1.
Partie 3 et conclusion
__________
[1] « Notre lutte », éditorial de Doriot, L'Émancipation (de Saint-Denis), 4 juillet 1936. Cité dans Jean-Paul Brunet, un fascisme français: le Parti Populaire Français de Doriot (1936-1939). Revue française de science politique, 33e année, no 2, 1983, pp. 255-280.
[2] Ibid, p. 262.
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Que-sont-mes-amis-devenus
mardi 17 juillet 2012
Une troisième voie? [1]
Depuis toujours, l'expression revient sur la table afin de proposer une alternative à deux autres idéaux politiques et qui se trouve quelque part à mi-chemin entre ces deux opposés sans nécessairement être au milieu. L'ancienne ADQ est un excellent exemple de troisième voie. De droite, nationaliste, conservatrice, mais en même temps d'un populisme à faire pâlir Chavez et qui vise à instrumentaliser des ensembles qui ne sont pas nécessairement financièrement confortables. Proche de la bourgeoisie, mais surtout de la petite; proche du peuple, mais surtout de la classe moyenne, que Dumont appelait le « vrai monde ». On pourrait discuter longtemps de ce que signifie ce « vrai monde ». Banlieusard-e-s sans soucis sévère, autre que la circulation sur le pont et le fait que leurs taxes servent à payer des fonctionnaires incompétent-e-s? Hommes blancs hétéros qui aiment le hockey et qui passent la tondeuse en bedaine? Everyday Normal Guy[1]?
Les deux autres « voies » sont généralement toujours les mêmes idéologies opposées: le capitalisme, mêlant idéaux libéraux et conservateurs, et le socialisme ou ses déclinaisons plus modérées. La troisième voie offre une possibilité aux gens qui se sentent lésés dans les deux schèmes idéologiques. Et c'est exactement pour cela qu'elle se surnomme elle-même la « troisième voie ».
Les riches sentent qu'illes n'ont absolument rien à gagner dans la perspective de la création d'un État socialiste. Inversement, les pauvres ne bénéficient pas du libre-marché capitaliste. En revanche, les classes moyennes peuvent avoir peur de disparaître sous un régime capitaliste sauvage, et de perdre leurs privilèges en cas de révolution socialiste ruinant l'économie. Voilà bien pourquoi la social-démocratie a remporté autant de succès par le passé! Mais qu'arrive-t-il quand on perd confiance en cette social-démocratie, ou que cette option n'existe tout simplement pas dans le cas de figure présenté? Vers qui peuvent se retourner les classes moyennes?
Séduire ce public, c'est ce à quoi aspire la troisième voie.
L'exemple le plus ancien et le plus inspirant pour les troisièmes voies contemporaines est sans doute contenu dans le Rerum Novarum[2], encyclique du Pape Léon XIII, qui date de la fin du XIXe siècle. On peut affirmer avec assez certitude que les solidaristes d'aujourd'hui, genre de néonazis soft, et les nationaux révolutionnaires qui tiennent un discours prolétarien sont d'authentiques héritiers spirituels de cette vision. Même l'ADQ partageait parfois des accents avec ce courant fondateur.
Le RERUM NOVARUM? De quessé?
Le Rerum Novarum est un texte assez long publié en 1891. C'est un des manifestes, en quelque sorte, de la Doctrine sociale de l'Église, qui aurait eu pour objectif, chez le clergé catholique, de réduire la misère sociale. Le postulat de départ est très clair:
« Les travailleurs isolés et sans défense se
sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité
d'une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue accroître encore
le mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l'Église, elle n'a
cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et
d'une insatiable cupidité. À tout cela, il faut ajouter la concentration entre
les mains de quelques-uns de l'industrie et du commerce devenus le partage d'un
petit nombre d'hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug
presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. »
Il faut donc réagir promptement, se dit le clergé. Non seulement en raison de cette injustice, mais aussi et surtout par appréhension d'un conflit de classes. Même si le constat de départ contient plusieurs données communes à celui des socialistes de tout crin - le champ lexical est pratiquement identique - les solutions ne sont pas du tout les mêmes, et le Rerum Novarum se hisse en critique acerbe de la gauche, tout particulièrement socialiste.
Pour le clergé, en effet, la propriété est un droit sacré:
« Mais, et ceci paraît plus grave encore, le
remède proposé [par les socialistes] est en opposition flagrante avec la justice, car la propriété
privée et personnelle est pour l'homme de droit naturel. »
Les socialistes nient, selon l'encyclique du pape, ce droit naturel et divin de disposer de soi-même. Il n'y a absolument rien de bon dans le socialisme: « Ce serait la confusion et le bouleversement de
toutes les classes de la société, l'asservissement tyrannique et odieux des
citoyens. La porte serait grande ouverte à l'envie réciproque, aux manoeuvres
diffamatoires, à la discorde. Le talent et l'esprit d'initiative personnels
étant privés de leurs stimulants, la richesse, par une conséquence nécessaire,
serait tarie dans sa source même. Enfin le mythe tant caressé de l'égalité ne serait
pas autre chose, en fait, qu'un nivellement absolu de tous les hommes dans une
commune misère et dans une commune médiocrité. »
Pour éviter ces conflits, l'Église propose un tout autre mode de fonctionnement. Elle fait appel à l'alliance entre les classes sociales. Elle propose aussi que les ouvriers de tous les métiers puissent être libres de s'associer et de former des « corporations »:
« Si donc, comme il est certain, les citoyens sont
libres de s'associer, ils doivent l'être également de se donner les statuts et
règlements qui leur paraissent les plus appropriés au but qu'ils poursuivent. »
Cette citation en apparence libérale rejoint le discours de Jacques Doriot, cité par Normand Lester qui n'indique pas sa source: « Notre vision, c’est celle d’une démocratie directe sollicitée à chaque instant. » Sauf qu'il y a un hic. En effet, dans le Rerum Novarum, « Les évêques, de leur côté, encouragent ces
efforts et les mettent sous leur haut patronage. » C'est réellement un corporatisme géré par l'Église que propose la jeune Doctrine sociale. Il y a certes une sorte de « démocratie ouvrière », mais elle est parrainée par des autorités qui rejettent l'égalité de fait entre les êtres humains, et reconnaît la préséance des gens de lois et des gens de guerre sur le peuple et les capitalistes[3]. Et c'est là le principal point qu'il faut saisir de ce texte. Hiérarchie. Chez les fascistes, c'est plus ou moins la même rengaine.
Malgré le constat de départ semblable, le projet de l'Église est fondamentalement différent de celui des socialistes. Il ne s'agit pas de donner le pouvoir aux soviets. Il ne s'agit pas de renverser l'ordre établi. Il s'agit de réconcilier les classes sociales par le patronage. Les rôles sociaux sont inchangés. L'homme reste le chef du foyer. Le patron reste le patron, le flic reste un flic, le pauvre reste pauvre. Seulement, une structure autoritaire chapeaute les relations entre les différentes classes qu'on ne se risquerait jamais à qualifier de « médiation ». Et cela permettrait en principe aux ouvriers de voir leurs droits respectés, comme aux patrons de se débarrasser de la menace socialiste.
L'application de la doctrine sociale de l'Église
Cette Doctrine sociale a été mise en pratique de manière diverse. Au Québec, on ne peut nier le rôle qu'ont joué les syndicats catholiques dans l'histoire ouvrière. Moins connu: les coopératives, parfois fondées ou parrainées par des prêtres. Et bien entendu les Caisses pop. Dans le catéchisme des caisses populaires, l’abbé
Peters, par exemple, cite directement Léon XIII[4]. De la même manière, Jean Toussaint fait référence au même pape pour justifier son recours à la création de coopératives, cette fois-ci de producteurs[5]. Ce ne sont que des exemples d'une vaste opération dont nous avons encore des échos maintenant.
Aujourd'hui, le modèle coopératif est revendiqué par la gauche, souvent proche du socialisme. Les mutuelles et le mutuellisme, dont les principes sont très proches, ont été défendus par un célèbre contemporain de Léon XIII: Proudhon. L'implication du clergé dans les coopératives et dans les syndicats semble naître d'un mauvais compromis originel consenti par la religion aux classes ouvrières, malgré que plusieurs curés se soient lancés avec grand enthousiasme dans la promotion de ce modèle.
En revanche, ces initiatives ont cohabité avec une vision radicale et parallèle du saint patronage de l'Église telle qu'imaginée dans le Rerum Novarum, qui s'inscrirait en opposition totale avec le socialisme: c'est le corporatisme fasciste de Mussolini[6], qui ne tire pas ses origines que dans les encycliques du pape. C'est une autre troisième voie qui rejette à la fois le socialisme, et à la fois la libre-entreprise du capitalisme. Sauf que dans le cas de l'Italie, ce n'est pas le saint patronage de l'Église qui tyrannise le secteur économique, mais un État autrefois conspué par le pape susmentionné.
À suivre:
_______________
[1] Je sais que je sors du contexte mais je trouve ça marrant. Dans ce clip de rap, Jon Lajoie se positionne non pas en tant que type moyen, mais bien en tant qu'homme ayant une vie beaucoup moins confortable que la moyenne. Le salaire médian au Québec est en effet bien au-dessus des 12$ de l'heure que son personnage gagne (il se tenait autour de 17$ en 2007, alors que le salaire horaire moyen est de 24$ en 2010). Et par ailleurs, il souffre de douleurs récurrentes au dos.
[2]Léon XIII. Rerum Novarum, lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Léon XIII. Vatican, 1891.
[3] Lest termes exacts: « A tout prix, il faut des hommes qui gouvernent,
qui fassent des lois, qui rendent la justice, qui enfin de conseil ou
d'autorité administrent les affaires de la paix et les choses de la guerre. A
n'en pas douter, ces hommes doivent avoir la prééminence dans toute société et
y tenir le premier rang, puisqu'ils travaillent directement au bien commun et
d'une manière si excellente. »
[4] Lefranc, Jean-Philippe. Catéchisme des caisses populaires. Imprimerie Laflamme, deuxième édition, Québec,
1918. p. 7.
[5] Toussaint, J. Les
coopératives des pêcheurs de la Gaspésie, p. 78.
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Le manifeste de la CLASSE et Normand Lester.
Sans doute dans l'objectif de se faire de la publicité, le «journaliste» Normand Lester a décidé de comparer la CLASSE aux fascistes italiens dans une de ses chroniques publiées sur Yahoo. Il relève quelques prétendus points en commun entre le Manifeste de la CLASSE et le discours de Mussolini, dont des références à une certaine critique du capitalisme. Très choquant et qui vaut aussi la peine d'être noté: la moitié de l'article, ou presque, qui vise à dénoncer le féminisme.
Je n'ai pas l'intention de reprendre l'argumentation de Lester point par point: elle est de toute façon pitoyable. Je souhaite seulement rappeler qu'au cours des derniers mois, on a reproché à beaucoup de personnes appuyant les contestataires de faire un rapprochement entre Hitler et Charest, une comparaison qui est, bien certainement, également exagérée. Ce rapprochement, notamment fait sur Twitter par des quidams, mais aussi par les Justiciers Masqués sous le couvert de l'humour, a fait réagir les médias de masse. Des manifestant-e-s ont aussi fait des saluts nazis aux policiers pour dénoncer leurs abus. Plusieurs ont trouvé ça inacceptable, dont le B'nai Brith, sans surprises.
Mais il me semble maintenant que les anti-printemps devraient se regarder en face. Leurs tenant-e-s, libéraux/ales ou pas, utilisent aussi ce type de comparaison quotidiennement[1]. Cette enflure verbale a déjà fait l'objet d'un article du Devoir sur lequel Lester aurait peut-être dû méditer, bien que l'auteur, Antoine Robitaille, tourne décidément les coins rond et manque de profondeur dans ses analyses[2]. La différence la plus majeure? Eh bien les anti-printemps qui se livrent à cet exercice méprisant sont souvent des personnalités publiques qui écrivent dans de grands quotidiens. Vachement plus visibles que quelques individus avec trois abonné-e-s sur Twitter, ou même Dan Bigras.
Quelques détails sur la gauche et le discours fasciste
Ceci est une très courte synthèse de ce que je pense des supposés liens entre la gauche et les fascismes. Désolé de ne pas être davantage documenté.
Faire un rapprochement entre quelques éléments de discours n'est pas suffisant pour déterminer si une institution est l'héritière du fascisme. Tout d'abord parce que les fascismes sont nombreux et les écrits phares de ces courants divers comportent des incohérences multiples. Les fascismes tirent dans tous les sens. Les fascismes détestent tout, incluant le capitalisme... qu'ils pratiquent pourtant, dans les faits, avec entrain.
Par ailleurs, cette critique du capitalisme est ostentatoire mais pas mise en pratique. Elle est essentiellement de nature démagogique et sert d'outil de séduction des classes populaires. (Et pourtant, selon Bourrin - et repris ici par Wikipédia - ces classes populaires étaient sous-représentées dans l'électorat nazi. Ce sont en effet les classes moyennes qui semblent le plus attirées par ce type de discours haineux et manipulateur, de même que certaines élites, dont les étudiants de l'époque - qui provenaient bien entendu pour la plupart de milieux aisés; rappelons que nous sommes dans les années 30).
Pour en finir avec les gauchistes et les nazis, on suggère un peu partout que plusieurs des membres du KPD (Parti Communiste d'Allemagne) faisaient des allers-retours entre leur parti et le parti national-socialiste avant la prise de pouvoir par Hitler. Selon plusieurs, c'est suffisant pour affirmer que, hors de tout doute, « les extrêmes se rejoignent ». Or, lors des jeux d'alliance de partis politiques qui ont caractérisé les années 30 en Allemagne, seule la gauche (SPD et KPD) s'est réellement opposée à Hitler. Qu'ont fait la droite conservatrice et le centre catholique? Eh bien ils se sont ralliés à lui et à son parti, votant en faveur de la loi des pleins pouvoirs. Dire que les « extrêmes se rejoignent » est selon moi un sophisme. J'ai une autre théorie: il y a plus qu'un axe dans le spectre politique. Le célèbre Political Compass que je ressors des boules à mites se limite à deux[3]: l'axe gauche/droite bien sûr, mais aussi l'axe autoritaire/antiautoritaire. Si vous êtes un-e autoritaire, que vous êtes un peu à gauche ou à droite et que par-dessus tout, vous êtes nationaliste et un peu con-ne, il y a de fortes chances pour que vous soyez en mesure de fréquenter, dans la même mesure, des néonazi-e-s et des stalinien-ne-s. Parce que ce qui vous touche, en fait, ce n'est pas vraiment la justice sociale ou la prétendue libre-entreprise, mais l'Ordre. Les extrêmes qui se rejoignent n'est qu'une vue de l'esprit. Les autoritarismes se rejoignent. C'est tout. Mais tous les « extrémistes » n'en sont pas.
D'autres cas
La droite - et parmi elle Normand Lester - associe souvent Mussolini à la gauche, notant sa jeunesse pendant laquelle il s'affiche socialiste. Un tel argument est assez pathétique, voire irrecevable, d'autant plus que le célèbre Duce a été expulsé du Parti Socialiste Italien. Et il semble lui avoir rendu la monnaie de sa pièce: comme Hitler plus tard, il exécute les gauchistes, les force à l'exil. Je ne nie pas que plusieurs gauchistes - dont beaucoup de «socialistes» - aient pu être mouillés dans des affaires dégueulasses sous son règne. Mais on retrouve réellement chez la dictature fasciste italienne les éléments de la gouvernance de droite habituelle: complaisance des autorités traditionnelles, séduction de la grande bourgeoisie, glorification irrationnelle du patriotisme, colonialisme, loi et ordre. Dire que Mussolini était de gauche, et faire de la CLASSE son nouvel avatar, c'est d'un ridicule absolu.
Et qu'en est-il du fascisme à la Franco? Pendant la guerre civile espagnole, les camps étaient bien divisés: la gauche était anti-franquiste. Mais qu'était Franco au juste, à l'origine? Ah oui, j'avais oublié.
Un simple nationaliste conservateur.
La question cruelle
Si on veut comparer la CLASSE à Mussolini et autres fascistes, il faut en quelque sorte faire fi du contexte et donc du canyon qui sépare 1924, 1933 et 1939 de 2012. Mais si on faisait un pont?
Alors il faudrait peut-être se poser la question: est-ce que la CLASSE aurait appuyé Mussolini en 1924? Aurait-elle été du côté de Franco? Aurait-elle engagé ses manifestant-e-s dans une grande marche de chemises brunes en Allemagne?
La réponse, c'est que c'est fort peu probable. La CLASSE s'est toujours posée en ennemie de l'autoritarisme. Et elle n'aime pas les chefs; surtout pas les siens. Elle ne cherche pas à prendre le pouvoir et ne soutient aucun parti politique. C'est d'ailleurs ce qu'on lui reproche le plus souvent - par incompréhension, mais aussi par conservatisme. Souvenons-nous que même une faiseuse d'opinion de centre-gauche a enjoint la CLASSE à abandonner la démocratie directe afin de mettre tous les pouvoirs dans les mains de Gabriel Nadeau-Dubois, ce qui est d'une stupidité rare.
Et si on poursuivait la transposition? Si un-e leader charismatique se présentait aux élections en désignant un groupe ethnique quelconque comme responsable de nos souffrances et/ou prônait le retour à l'Ordre, à grands renforts de flics et de militaires, qui serait susceptible de l'appuyer? Qui est assez parano, déconnecté-e et assoiffé-e de répression pour se laisser prendre? La gauche?
Ou...
___________
[1] Un autre exemple: rappelez-vous l'article ignoble de Joseph Facal, suggérant qu'il serait condamné à mort sous le régime de Québec Solidaire.
[2] Il aurait été par exemple honnête d'avouer que d'authentiques néonazis ont encouragé le recours à la violence contre les grévistes, dont le fameux haut-fonctionnaire dont plus personne ne parle depuis qu'il a été « sanctionné », des militaires canadiens, d'autres individus un peu glauques, etc. Et puis des informations récentes nous révèlent qu'Alain Soral, ce néonazi qui s'assume très mal, « soutient » le mouvement de contestation, essentiellement pour des raisons raciales. Il y aurait en effet une guerre de civilisation entre « monde anglo-saxon » et « système égalitaire chrétien catholique à la française ». Adaptant Hitler, il fait la promotion du pan-francisme, et dépeint la lutte étudiante comme héritière du Gaullisme, une troisième voie rejetant à la fois le soviétisme russe et le capitalisme anglo-saxon! Nous reparlerons peut-être de cette notion de 3e voie.
[3] Mais on pourrait en ajouter plusieurs.
Je n'ai pas l'intention de reprendre l'argumentation de Lester point par point: elle est de toute façon pitoyable. Je souhaite seulement rappeler qu'au cours des derniers mois, on a reproché à beaucoup de personnes appuyant les contestataires de faire un rapprochement entre Hitler et Charest, une comparaison qui est, bien certainement, également exagérée. Ce rapprochement, notamment fait sur Twitter par des quidams, mais aussi par les Justiciers Masqués sous le couvert de l'humour, a fait réagir les médias de masse. Des manifestant-e-s ont aussi fait des saluts nazis aux policiers pour dénoncer leurs abus. Plusieurs ont trouvé ça inacceptable, dont le B'nai Brith, sans surprises.
Mais il me semble maintenant que les anti-printemps devraient se regarder en face. Leurs tenant-e-s, libéraux/ales ou pas, utilisent aussi ce type de comparaison quotidiennement[1]. Cette enflure verbale a déjà fait l'objet d'un article du Devoir sur lequel Lester aurait peut-être dû méditer, bien que l'auteur, Antoine Robitaille, tourne décidément les coins rond et manque de profondeur dans ses analyses[2]. La différence la plus majeure? Eh bien les anti-printemps qui se livrent à cet exercice méprisant sont souvent des personnalités publiques qui écrivent dans de grands quotidiens. Vachement plus visibles que quelques individus avec trois abonné-e-s sur Twitter, ou même Dan Bigras.
Quelques détails sur la gauche et le discours fasciste
Ceci est une très courte synthèse de ce que je pense des supposés liens entre la gauche et les fascismes. Désolé de ne pas être davantage documenté.
Faire un rapprochement entre quelques éléments de discours n'est pas suffisant pour déterminer si une institution est l'héritière du fascisme. Tout d'abord parce que les fascismes sont nombreux et les écrits phares de ces courants divers comportent des incohérences multiples. Les fascismes tirent dans tous les sens. Les fascismes détestent tout, incluant le capitalisme... qu'ils pratiquent pourtant, dans les faits, avec entrain.
Par ailleurs, cette critique du capitalisme est ostentatoire mais pas mise en pratique. Elle est essentiellement de nature démagogique et sert d'outil de séduction des classes populaires. (Et pourtant, selon Bourrin - et repris ici par Wikipédia - ces classes populaires étaient sous-représentées dans l'électorat nazi. Ce sont en effet les classes moyennes qui semblent le plus attirées par ce type de discours haineux et manipulateur, de même que certaines élites, dont les étudiants de l'époque - qui provenaient bien entendu pour la plupart de milieux aisés; rappelons que nous sommes dans les années 30).
Pour en finir avec les gauchistes et les nazis, on suggère un peu partout que plusieurs des membres du KPD (Parti Communiste d'Allemagne) faisaient des allers-retours entre leur parti et le parti national-socialiste avant la prise de pouvoir par Hitler. Selon plusieurs, c'est suffisant pour affirmer que, hors de tout doute, « les extrêmes se rejoignent ». Or, lors des jeux d'alliance de partis politiques qui ont caractérisé les années 30 en Allemagne, seule la gauche (SPD et KPD) s'est réellement opposée à Hitler. Qu'ont fait la droite conservatrice et le centre catholique? Eh bien ils se sont ralliés à lui et à son parti, votant en faveur de la loi des pleins pouvoirs. Dire que les « extrêmes se rejoignent » est selon moi un sophisme. J'ai une autre théorie: il y a plus qu'un axe dans le spectre politique. Le célèbre Political Compass que je ressors des boules à mites se limite à deux[3]: l'axe gauche/droite bien sûr, mais aussi l'axe autoritaire/antiautoritaire. Si vous êtes un-e autoritaire, que vous êtes un peu à gauche ou à droite et que par-dessus tout, vous êtes nationaliste et un peu con-ne, il y a de fortes chances pour que vous soyez en mesure de fréquenter, dans la même mesure, des néonazi-e-s et des stalinien-ne-s. Parce que ce qui vous touche, en fait, ce n'est pas vraiment la justice sociale ou la prétendue libre-entreprise, mais l'Ordre. Les extrêmes qui se rejoignent n'est qu'une vue de l'esprit. Les autoritarismes se rejoignent. C'est tout. Mais tous les « extrémistes » n'en sont pas.
D'autres cas
La droite - et parmi elle Normand Lester - associe souvent Mussolini à la gauche, notant sa jeunesse pendant laquelle il s'affiche socialiste. Un tel argument est assez pathétique, voire irrecevable, d'autant plus que le célèbre Duce a été expulsé du Parti Socialiste Italien. Et il semble lui avoir rendu la monnaie de sa pièce: comme Hitler plus tard, il exécute les gauchistes, les force à l'exil. Je ne nie pas que plusieurs gauchistes - dont beaucoup de «socialistes» - aient pu être mouillés dans des affaires dégueulasses sous son règne. Mais on retrouve réellement chez la dictature fasciste italienne les éléments de la gouvernance de droite habituelle: complaisance des autorités traditionnelles, séduction de la grande bourgeoisie, glorification irrationnelle du patriotisme, colonialisme, loi et ordre. Dire que Mussolini était de gauche, et faire de la CLASSE son nouvel avatar, c'est d'un ridicule absolu.
Et qu'en est-il du fascisme à la Franco? Pendant la guerre civile espagnole, les camps étaient bien divisés: la gauche était anti-franquiste. Mais qu'était Franco au juste, à l'origine? Ah oui, j'avais oublié.
Un simple nationaliste conservateur.
La question cruelle
Si on veut comparer la CLASSE à Mussolini et autres fascistes, il faut en quelque sorte faire fi du contexte et donc du canyon qui sépare 1924, 1933 et 1939 de 2012. Mais si on faisait un pont?
Alors il faudrait peut-être se poser la question: est-ce que la CLASSE aurait appuyé Mussolini en 1924? Aurait-elle été du côté de Franco? Aurait-elle engagé ses manifestant-e-s dans une grande marche de chemises brunes en Allemagne?
La réponse, c'est que c'est fort peu probable. La CLASSE s'est toujours posée en ennemie de l'autoritarisme. Et elle n'aime pas les chefs; surtout pas les siens. Elle ne cherche pas à prendre le pouvoir et ne soutient aucun parti politique. C'est d'ailleurs ce qu'on lui reproche le plus souvent - par incompréhension, mais aussi par conservatisme. Souvenons-nous que même une faiseuse d'opinion de centre-gauche a enjoint la CLASSE à abandonner la démocratie directe afin de mettre tous les pouvoirs dans les mains de Gabriel Nadeau-Dubois, ce qui est d'une stupidité rare.
Et si on poursuivait la transposition? Si un-e leader charismatique se présentait aux élections en désignant un groupe ethnique quelconque comme responsable de nos souffrances et/ou prônait le retour à l'Ordre, à grands renforts de flics et de militaires, qui serait susceptible de l'appuyer? Qui est assez parano, déconnecté-e et assoiffé-e de répression pour se laisser prendre? La gauche?
Ou...
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[1] Un autre exemple: rappelez-vous l'article ignoble de Joseph Facal, suggérant qu'il serait condamné à mort sous le régime de Québec Solidaire.
[2] Il aurait été par exemple honnête d'avouer que d'authentiques néonazis ont encouragé le recours à la violence contre les grévistes, dont le fameux haut-fonctionnaire dont plus personne ne parle depuis qu'il a été « sanctionné », des militaires canadiens, d'autres individus un peu glauques, etc. Et puis des informations récentes nous révèlent qu'Alain Soral, ce néonazi qui s'assume très mal, « soutient » le mouvement de contestation, essentiellement pour des raisons raciales. Il y aurait en effet une guerre de civilisation entre « monde anglo-saxon » et « système égalitaire chrétien catholique à la française ». Adaptant Hitler, il fait la promotion du pan-francisme, et dépeint la lutte étudiante comme héritière du Gaullisme, une troisième voie rejetant à la fois le soviétisme russe et le capitalisme anglo-saxon! Nous reparlerons peut-être de cette notion de 3e voie.
[3] Mais on pourrait en ajouter plusieurs.
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Que-sont-mes-amis-devenus
lundi 23 avril 2012
Procès, prison et négos.
Il y a beaucoup de choses à dire aujourd'hui. Navré d'enterrer ce
blogue de textes. Notez cependant que j'ai plus ou moins pris congé
aujourd'hui, et que beaucoup de choses se passent.
Une activiste qui paiera plus que 1625$ en cas de défaite.
Je souhaitais tout d'abord livrer un vibrant texte en soutien aux personnes arrêtées samedi dernier, tout particulièrement V... qui a payé plus que sa juste part dans ce conflit. Tout d'abord arrêtée au cours de l'été 2011 par ce que plusieurs pensent être l'escouade GAMMA - je pense cependant que la police n'a pas besoin de cette section du SPVM pour opprimer le peuple - elle a ensuite été prise en souricière par les flics, avec 90 autres personnes, dans le cadre d'une manifestation pacifique. Contrairement au reste de ses co-détenu-e-s, elle a été gardée deux jours en prison avant d'être accusée au criminel pour bris de condition. Peu importe le verdict final, le harcèlement policier dont elle est victime est tout à fait inacceptable.
Marc-André Cyr, sur Voir.ca, parle de près de 700 arrestations depuis le début de la grève, sans compter les suspensions, blessures, conditions, injonctions et retenues qui privent aussi plusieurs citoyen-ne-s de leur liberté.
Toutes ces luttes contre l'autorité judiciaire ne doivent pas occulter, bien entendu, le fait que des procès en cours concernent toujours des accusé-e-s du G-20, de manifs antérieures à la grève ou d'actions directes. Je vous épargne les noms, surtout un qui me vient en tête.
Vaut mieux regarder la réalité en face quand on doit subir un procès au criminel: ça peut durer de longues années. Des années pendant lesquelles, malgré la "présomption" d'innocence, on n'est jamais vraiment libre. Ces procès sont une forme de "dette" de l'activiste, qui épuise ses énergies et le/la traîne dans la boue. La colère que nous devons ressentir face à la répression ne doit pas se limiter à dénoncer les coups de matraque, ni même les arrestations, mais aussi les procès qui n'en finissent pas.
Mon soutien sincère à toutes les personnes qui doivent passer par ce genre d'épreuves. L'histoire vous rendra un jour hommage.
Aux journalistes: Gab = pas notre chef.
À ceux et celles qui continuent de voir en Gabriel Nadeau-Dubois un grand leader étudiant, notez qu'il ne fait pas partie de l'équipe devant se rendre à la table de négociation, malgré ce que les médias ignorants laissent parfois entendre. S'il n'a pas proposé sa candidature au comité de négociation, ce n'est même sans doute pas parce qu'il est surchargé de travail, mais parce qu'il existe déjà des négociateurs/trices qui sont doué-e-s à la CLASSE. Gabriel Nadeau-Dubois n'est pas le chef de la grève. Il n'est pas le chef de l'ASSÉ. La CLASSE est loin d'être parfaite sur le plan décisionnel (c'est pas l'anarchie), mais il y a bien ça de vrai : elle n'a pas de chef-fe, de président-e ou de P.D.G. Le conseil exécutif n'est pas hiérarchisé à proprement dit. Vous pensez que ça se peut pas?
Ben ça se peut.
Une activiste qui paiera plus que 1625$ en cas de défaite.
Je souhaitais tout d'abord livrer un vibrant texte en soutien aux personnes arrêtées samedi dernier, tout particulièrement V... qui a payé plus que sa juste part dans ce conflit. Tout d'abord arrêtée au cours de l'été 2011 par ce que plusieurs pensent être l'escouade GAMMA - je pense cependant que la police n'a pas besoin de cette section du SPVM pour opprimer le peuple - elle a ensuite été prise en souricière par les flics, avec 90 autres personnes, dans le cadre d'une manifestation pacifique. Contrairement au reste de ses co-détenu-e-s, elle a été gardée deux jours en prison avant d'être accusée au criminel pour bris de condition. Peu importe le verdict final, le harcèlement policier dont elle est victime est tout à fait inacceptable.
Marc-André Cyr, sur Voir.ca, parle de près de 700 arrestations depuis le début de la grève, sans compter les suspensions, blessures, conditions, injonctions et retenues qui privent aussi plusieurs citoyen-ne-s de leur liberté.
Toutes ces luttes contre l'autorité judiciaire ne doivent pas occulter, bien entendu, le fait que des procès en cours concernent toujours des accusé-e-s du G-20, de manifs antérieures à la grève ou d'actions directes. Je vous épargne les noms, surtout un qui me vient en tête.
Vaut mieux regarder la réalité en face quand on doit subir un procès au criminel: ça peut durer de longues années. Des années pendant lesquelles, malgré la "présomption" d'innocence, on n'est jamais vraiment libre. Ces procès sont une forme de "dette" de l'activiste, qui épuise ses énergies et le/la traîne dans la boue. La colère que nous devons ressentir face à la répression ne doit pas se limiter à dénoncer les coups de matraque, ni même les arrestations, mais aussi les procès qui n'en finissent pas.
Mon soutien sincère à toutes les personnes qui doivent passer par ce genre d'épreuves. L'histoire vous rendra un jour hommage.
Aux journalistes: Gab = pas notre chef.
À ceux et celles qui continuent de voir en Gabriel Nadeau-Dubois un grand leader étudiant, notez qu'il ne fait pas partie de l'équipe devant se rendre à la table de négociation, malgré ce que les médias ignorants laissent parfois entendre. S'il n'a pas proposé sa candidature au comité de négociation, ce n'est même sans doute pas parce qu'il est surchargé de travail, mais parce qu'il existe déjà des négociateurs/trices qui sont doué-e-s à la CLASSE. Gabriel Nadeau-Dubois n'est pas le chef de la grève. Il n'est pas le chef de l'ASSÉ. La CLASSE est loin d'être parfaite sur le plan décisionnel (c'est pas l'anarchie), mais il y a bien ça de vrai : elle n'a pas de chef-fe, de président-e ou de P.D.G. Le conseil exécutif n'est pas hiérarchisé à proprement dit. Vous pensez que ça se peut pas?
Ben ça se peut.
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Que-sont-mes-amis-devenus
samedi 18 février 2012
Équité intergénérationnelle - frais de scolarité.
Mise à jour: Un texte bien mieux documenté (et me devançant d'un jour) a été rédigé par l'étudiant en droit Simon Crépeault sur le même sujet. Il répond aussi à plusieurs autres arguments du gouvernement sur la hausse des frais de scolarité.
***
Plusieurs observateurs/trices affirment que la hausse des frais de scolarité permet de rétablir l'équilibre entre les générations. Guy Breton, recteur de l'UdeM, affirme dans un texte d'opinion:
«Les droits de scolarité actuels et la proportion du coût de la formation qu'ils représentent sont, en dollars constants, une fraction de ce qu'ils étaient il y a 20, 40 ou 60 ans. Il y a ici une question d'équité intergénérationnelle. »
Marc Simard, mon grand insignifiant favori, en rajoute. Il dénonce le sophisme des étudiant-e-s... Mais si le Sophisme avait une mascotte, son costume serait certainement fait en peau de Marc Simard.
« Le graphique reproduit dans La Presse du 15 février démontre qu'avec les hausses de droits de scolarité décrétées par le gouvernement Charest, ceux-ci rejoindront en 2016-2017 le niveau qu'ils avaient en 1968 en tenant compte de l'inflation. »
Le problème avec cet argument, c'est que si la durée 1968-2018 est rigoureuse quand on veut tracer un portrait global de l'enseignement universitaire contemporain au Québec (l'UQÀM a été créée en 1969), elle ne tient pas quand on veut parler d'équité intergénérationnelle.
Les médias nous sortent régulièrement ce graphique depuis bientôt un an:
Donc, pour avoir connu des frais de scolarité équivalents à la fin de la présente période de hausse, il faut avoir étudié AVANT 1968.
Or, la plupart des leaders pro-hausse actuels ont fait leurs études APRÈS 1970. Quelques exemples:

En fait, pour avoir étudié dans une situation similaire aux étudiant-e-s de la fin de la présente décennie, il faudrait être né-e avant 1949. Ce qui nous amène aujourd'hui à un âge minimum de 63 ans, et 69 à la fin de la hausse.
Parmi ceux et celles qui ont payé l'éducation des jeunes ayant profité de frais de scolarité plus bas, il y en a énormément qui sont déjà mort-e-s, et la plupart sont à la retraite ou le seront assurément en 2018. Avec qui essaie-t-on donc d'être équitables? L'équité intergénérationnelle n'est pas rétroactive après la mort. De plus, comme les jeunes risquent de payer gros pour la retraite de leurs aîné-e-s, qui ont pour la plupart profité d'une meilleure accessibilité universitaire qu'eux, la hausse actuelle des frais de scolarité risque d'accentuer plutôt que de corriger les « écarts » observés.
Mais de toute façon, cette notion d'équité[1] intergénérationnelle est totalement creuse. Quand elle est utilisée, c'est non pas pour combattre une injustice, mais réellement pour revenir en arrière. C'est un concept profondément conservateur qui nie tout progrès social. Mais par-dessus tout, il nie l'intention première de tout parent: soit de s'assurer que sa progéniture vivra dans un monde meilleur que le sien.
Et je vais accepter que mes camarades qui débutent actuellement leurs études, qui traversent leur adolescence ou qui sont pas encore nés payent des frais de scolarité plus élevés quand les personnes qui devront bénéficier de cette équité aideront les premiers colons de la Nouvelle-France à défricher leurs terres.
_________
[1] Crisse que je hais ce mot-là.
***
Plusieurs observateurs/trices affirment que la hausse des frais de scolarité permet de rétablir l'équilibre entre les générations. Guy Breton, recteur de l'UdeM, affirme dans un texte d'opinion:
«Les droits de scolarité actuels et la proportion du coût de la formation qu'ils représentent sont, en dollars constants, une fraction de ce qu'ils étaient il y a 20, 40 ou 60 ans. Il y a ici une question d'équité intergénérationnelle. »
Marc Simard, mon grand insignifiant favori, en rajoute. Il dénonce le sophisme des étudiant-e-s... Mais si le Sophisme avait une mascotte, son costume serait certainement fait en peau de Marc Simard.
« Le graphique reproduit dans La Presse du 15 février démontre qu'avec les hausses de droits de scolarité décrétées par le gouvernement Charest, ceux-ci rejoindront en 2016-2017 le niveau qu'ils avaient en 1968 en tenant compte de l'inflation. »
Le problème avec cet argument, c'est que si la durée 1968-2018 est rigoureuse quand on veut tracer un portrait global de l'enseignement universitaire contemporain au Québec (l'UQÀM a été créée en 1969), elle ne tient pas quand on veut parler d'équité intergénérationnelle.
Les médias nous sortent régulièrement ce graphique depuis bientôt un an:
Donc, pour avoir connu des frais de scolarité équivalents à la fin de la présente période de hausse, il faut avoir étudié AVANT 1968.Or, la plupart des leaders pro-hausse actuels ont fait leurs études APRÈS 1970. Quelques exemples:

En fait, pour avoir étudié dans une situation similaire aux étudiant-e-s de la fin de la présente décennie, il faudrait être né-e avant 1949. Ce qui nous amène aujourd'hui à un âge minimum de 63 ans, et 69 à la fin de la hausse.
Parmi ceux et celles qui ont payé l'éducation des jeunes ayant profité de frais de scolarité plus bas, il y en a énormément qui sont déjà mort-e-s, et la plupart sont à la retraite ou le seront assurément en 2018. Avec qui essaie-t-on donc d'être équitables? L'équité intergénérationnelle n'est pas rétroactive après la mort. De plus, comme les jeunes risquent de payer gros pour la retraite de leurs aîné-e-s, qui ont pour la plupart profité d'une meilleure accessibilité universitaire qu'eux, la hausse actuelle des frais de scolarité risque d'accentuer plutôt que de corriger les « écarts » observés.
Mais de toute façon, cette notion d'équité[1] intergénérationnelle est totalement creuse. Quand elle est utilisée, c'est non pas pour combattre une injustice, mais réellement pour revenir en arrière. C'est un concept profondément conservateur qui nie tout progrès social. Mais par-dessus tout, il nie l'intention première de tout parent: soit de s'assurer que sa progéniture vivra dans un monde meilleur que le sien.
Et je vais accepter que mes camarades qui débutent actuellement leurs études, qui traversent leur adolescence ou qui sont pas encore nés payent des frais de scolarité plus élevés quand les personnes qui devront bénéficier de cette équité aideront les premiers colons de la Nouvelle-France à défricher leurs terres.
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[1] Crisse que je hais ce mot-là.
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mercredi 21 décembre 2011
Ils auront leur os, les chiens.
Henderson se prend 10 mois de prison dans la gueule, auxquels il faut ajouter le mois qu'elle a déjà passé en-dedans. Et elle n'est pas la seule. Ça continue. Je ne connais de mots en aucune langue pour exprimer mon mépris des hommes de loi.
Rappelons que la répression n'a jamais jusqu'à présent connu de fin. Les conditions sévères de remise en liberté et les procès de comédie se poursuivent.
Peu importe l'enfer que vivent et vivront les résistant-e-s, je reste persuadé que l'histoire rendra justice à ceux et celles qui ont désobéi. Les puissants sont effrayants quand ils sont en vie, mais le visage des oppresseurs prend avec les siècles une apparence de plus en plus grotesque et pathétique.
Rappelons que la répression n'a jamais jusqu'à présent connu de fin. Les conditions sévères de remise en liberté et les procès de comédie se poursuivent.
Peu importe l'enfer que vivent et vivront les résistant-e-s, je reste persuadé que l'histoire rendra justice à ceux et celles qui ont désobéi. Les puissants sont effrayants quand ils sont en vie, mais le visage des oppresseurs prend avec les siècles une apparence de plus en plus grotesque et pathétique.
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jeudi 8 décembre 2011
notes sur le keffieh
Depuis quelques années, le keffieh, foulard palestinien ou arafat est devenu un objet de mode tendance. Peu coûteux, pratique et esthétique, il est porté depuis peut-être 2008 par beaucoup de monde sans connotation politique marquée.
Seulement voilà, beaucoup d'activistes ne sont pas content-e-s, parce que maintenant, le keffieh vient dans toutes les couleurs et parce qu'il est devenu un objet de consommation comme un autre. Il y a même un groupe Facebook pour dénoncer le port apolitique du keffieh et insister sur sa valeur de symbole[1]. Un activiste québécois, dans un petit vidéo que je n'arrive plus à trouver (merci de poster un lien si vous savez duquel je parle), dénonçait ce phénomène dans les mêmes mesures.
Pour résumer ce qui se dit:
- les gens qui le portent sans connaître sa portée politique ont pas rapport;
- le keffieh est soit bleu et blanc, rouge et blanc, noir et blanc et à la limite, peut-être, noir et rouge. Le reste des keffiehs, eh bien ce sont pas des vrais.
- À la limite, vaut mieux pas le porter, parce que c'est devenu un objet de consommation.
Je ne l'ai pas porté avant 2008, le keffieh. Parce que c'était justement, auparavant, un objet de la mode militante, et que je sentais que le fait de le porter était en lien avec un certain conformisme, voire une pression normative. Avant d'être un objet de consommation de masse, c'était encore un objet de consommation... d'une sous-culture. Tout le monde en avait un, souvent bien jauni par le temps et la poussière. Je pense qu'en 2004, je devais connaître tout le monde qui portait un keffieh à Victoriaville, parce qu'on fréquentait plus ou moins les mêmes cercles. Montréal c'est une autre affaire, mais je suis pas mal certain que plusieurs activistes originaires de la métropole se sont déjà fait le même genre de réflexion. Le keffieh était un symbole d'identification très fort. Tu en portais un, tu croisais une autre personne qui le portait, et intuitivement, il y avait un lien qui se tissait.
Maintenant, la sous-culture boude parce qu'un de ses symboles a été récupéré par le capitalisme et la haute-couture.
Bien entendu, je trouve que l'instrumentalisation du keffieh dans l'article du Elle était pitoyable et scandaleuse. Mais il faut toujours s'attendre à ce genre de récupération par du monde qui nous disent quoi faire/comment le porter/où l'acheter.
Ce qui est peut-être dommage, c'est que le port du keffieh s'est élargi à partir d'une sous-culture politisée vers une masse plus ou moins consciente dans les pays d'Occident. La plupart des activistes le comprennent comme ça. On leur a volé quelque chose.
Sauf qu'à l'origine, il faut comprendre que le keffieh a toujours revêtu une grande variété de formes. Et qu'il y a plusieurs décennies, le keffieh a été récupéré politiquement par le peuple palestinien lui-même. Ce type de foulard existait déjà avec les motifs qu'on lui connaît: c'était un foulard bédouin généralement porté sur la tête (d'où le mot keffieh, qui vient probablement de koufia, "coiffe"; notons que le nom de l'objet a donc été emprunté aux Européens)[2].
Et, indépendamment de la cause palestinienne, les Bédouins ont continué de le porter jusqu'à aujourd'hui. De façon à ce qu'il s'étende à beaucoup de populations arabes du Mashreq et de l'Afrique du Nord-est, qui l'ont adopté soit par proximité avec les Bédouins, soit par mimétisme. La lutte pour la libération de la Palestine n'a pas grand-chose à voir là-dedans, même si plusieurs Égyptien-ne-s, Jordanien-ne-s et cie. le portent pour des raisons politiques.
Lors de mon premier voyage dans le sud de l'Égypte, j'ai pu observer que la moitié des jeunes hommes des classes populaires le portaient par-dessus leur galabyia, avec une des extrémités rejetée par-dessus l'épaule. Plus tard dans l'été, ils le portent sur la tête pour se protéger du soleil. Leur keffieh était généralement plus grand que ceux qu'on trouve dans le cou des activistes, et fait dans un coton plus épais.
Par ailleurs, un vrai keffieh ne se distingue pas par sa couleur, mais par sa fonction.
Ce que j'ai pu remarquer sur le sujet, c'est que les Égyptien-ne-s ne se gênent pas du tout (et même dans les bleds!) pour porter des keffiehs de toutes les couleurs. Violets, jaunes, gris, il y en a des variétés infinies. J'ai appris récemment que les Nubien-ne-s avaient leur propre version adaptée depuis des lunes, avec trois couleurs. Connaître ce détail a profondément dédramatisé pour moi le port du foulard "palestinien". Ça m'a aussi fait comprendre que plusieurs activistes d'aujourd'hui analysent la situation avec leurs yeux d'occidentaux amateur-e-s d'exotisme.
De la même manière, des amateur-e-s de thé font grand cas de certains arômes et considèrent la cérémonie du thé comme quasiment sacrée : alors qu'en réalité, 98% de la population mondiale[3] n'en a rien à foutre de la cérémonie du thé. Elle fait cramer les feuilles avec son eau trop chaude et boit dix-huit tasses par jour dans des théières sales. Le thé, c'est banal. C'est un breuvage du quotidien.
Le caractère sacré que donnent plusieurs personnes d'ici au thé et au keffieh est selon moi un signe de plus que l'orientalisme n'est pas mort, malgré la mondialisation. L'Occident fantasme toujours sur un Orient imaginaire et idéalisé.
Il paraît qu'inversement, des Japonais-e-s se laissent embobiner par des rumeurs idiotes concernant des produits d'Amérique du Nord. Comme quoi, je sais pas, le musc de chevreuil et le sirop d'érable seraient aphrodisiaques.
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[1] "Ce groupe n’est pas pour dire de cesser de porter un keffieh, BIEN AU CONTRAIRE ! Seulement, dites à vos amies qu’il s’agit d’un symbole palestinien."
[2] On pourrait aussi souligner que la récupération politique d'un objet ne vaut guère mieux que la dépolitisation d'un symbole.
[3] Les 2% = quelques Japonais-es.
Seulement voilà, beaucoup d'activistes ne sont pas content-e-s, parce que maintenant, le keffieh vient dans toutes les couleurs et parce qu'il est devenu un objet de consommation comme un autre. Il y a même un groupe Facebook pour dénoncer le port apolitique du keffieh et insister sur sa valeur de symbole[1]. Un activiste québécois, dans un petit vidéo que je n'arrive plus à trouver (merci de poster un lien si vous savez duquel je parle), dénonçait ce phénomène dans les mêmes mesures.
Pour résumer ce qui se dit:
- les gens qui le portent sans connaître sa portée politique ont pas rapport;
- le keffieh est soit bleu et blanc, rouge et blanc, noir et blanc et à la limite, peut-être, noir et rouge. Le reste des keffiehs, eh bien ce sont pas des vrais.
- À la limite, vaut mieux pas le porter, parce que c'est devenu un objet de consommation.
Je ne l'ai pas porté avant 2008, le keffieh. Parce que c'était justement, auparavant, un objet de la mode militante, et que je sentais que le fait de le porter était en lien avec un certain conformisme, voire une pression normative. Avant d'être un objet de consommation de masse, c'était encore un objet de consommation... d'une sous-culture. Tout le monde en avait un, souvent bien jauni par le temps et la poussière. Je pense qu'en 2004, je devais connaître tout le monde qui portait un keffieh à Victoriaville, parce qu'on fréquentait plus ou moins les mêmes cercles. Montréal c'est une autre affaire, mais je suis pas mal certain que plusieurs activistes originaires de la métropole se sont déjà fait le même genre de réflexion. Le keffieh était un symbole d'identification très fort. Tu en portais un, tu croisais une autre personne qui le portait, et intuitivement, il y avait un lien qui se tissait.
Maintenant, la sous-culture boude parce qu'un de ses symboles a été récupéré par le capitalisme et la haute-couture.
Bien entendu, je trouve que l'instrumentalisation du keffieh dans l'article du Elle était pitoyable et scandaleuse. Mais il faut toujours s'attendre à ce genre de récupération par du monde qui nous disent quoi faire/comment le porter/où l'acheter.
Ce qui est peut-être dommage, c'est que le port du keffieh s'est élargi à partir d'une sous-culture politisée vers une masse plus ou moins consciente dans les pays d'Occident. La plupart des activistes le comprennent comme ça. On leur a volé quelque chose.
Sauf qu'à l'origine, il faut comprendre que le keffieh a toujours revêtu une grande variété de formes. Et qu'il y a plusieurs décennies, le keffieh a été récupéré politiquement par le peuple palestinien lui-même. Ce type de foulard existait déjà avec les motifs qu'on lui connaît: c'était un foulard bédouin généralement porté sur la tête (d'où le mot keffieh, qui vient probablement de koufia, "coiffe"; notons que le nom de l'objet a donc été emprunté aux Européens)[2].
Et, indépendamment de la cause palestinienne, les Bédouins ont continué de le porter jusqu'à aujourd'hui. De façon à ce qu'il s'étende à beaucoup de populations arabes du Mashreq et de l'Afrique du Nord-est, qui l'ont adopté soit par proximité avec les Bédouins, soit par mimétisme. La lutte pour la libération de la Palestine n'a pas grand-chose à voir là-dedans, même si plusieurs Égyptien-ne-s, Jordanien-ne-s et cie. le portent pour des raisons politiques.
Lors de mon premier voyage dans le sud de l'Égypte, j'ai pu observer que la moitié des jeunes hommes des classes populaires le portaient par-dessus leur galabyia, avec une des extrémités rejetée par-dessus l'épaule. Plus tard dans l'été, ils le portent sur la tête pour se protéger du soleil. Leur keffieh était généralement plus grand que ceux qu'on trouve dans le cou des activistes, et fait dans un coton plus épais.
Par ailleurs, un vrai keffieh ne se distingue pas par sa couleur, mais par sa fonction.
Ce que j'ai pu remarquer sur le sujet, c'est que les Égyptien-ne-s ne se gênent pas du tout (et même dans les bleds!) pour porter des keffiehs de toutes les couleurs. Violets, jaunes, gris, il y en a des variétés infinies. J'ai appris récemment que les Nubien-ne-s avaient leur propre version adaptée depuis des lunes, avec trois couleurs. Connaître ce détail a profondément dédramatisé pour moi le port du foulard "palestinien". Ça m'a aussi fait comprendre que plusieurs activistes d'aujourd'hui analysent la situation avec leurs yeux d'occidentaux amateur-e-s d'exotisme.
De la même manière, des amateur-e-s de thé font grand cas de certains arômes et considèrent la cérémonie du thé comme quasiment sacrée : alors qu'en réalité, 98% de la population mondiale[3] n'en a rien à foutre de la cérémonie du thé. Elle fait cramer les feuilles avec son eau trop chaude et boit dix-huit tasses par jour dans des théières sales. Le thé, c'est banal. C'est un breuvage du quotidien.
Le caractère sacré que donnent plusieurs personnes d'ici au thé et au keffieh est selon moi un signe de plus que l'orientalisme n'est pas mort, malgré la mondialisation. L'Occident fantasme toujours sur un Orient imaginaire et idéalisé.
Il paraît qu'inversement, des Japonais-e-s se laissent embobiner par des rumeurs idiotes concernant des produits d'Amérique du Nord. Comme quoi, je sais pas, le musc de chevreuil et le sirop d'érable seraient aphrodisiaques.
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[1] "Ce groupe n’est pas pour dire de cesser de porter un keffieh, BIEN AU CONTRAIRE ! Seulement, dites à vos amies qu’il s’agit d’un symbole palestinien."
[2] On pourrait aussi souligner que la récupération politique d'un objet ne vaut guère mieux que la dépolitisation d'un symbole.
[3] Les 2% = quelques Japonais-es.
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