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lundi 26 août 2013

Communiqué contre l'armée égyptienne et toute forme de tyrannie.

Ceci est une (ma) traduction en français d'un communiqué récemment émis en anglais sur le site Void Mirror. Je réagis, par la publication de ce texte, au triste et inexplicable soutien à l'armée par un vaste pan de ma communauté.

Communiqué d'anarchistes d'Égypte (Tahrir-ICN), 17 août 2013

Les évènements des jours passés sont la dernière étape d'une séquence d'évènements par lesquels l'armée a pu consolider sa poigne sur le gouvernement, visant à terme la mort de la révolution et un retour à l'État policier/militaire.

Le régime autoritaire des Frères Musulmans devait partir. Mais ce qui l'a remplacé montre bien la vraie nature des militaires d'Égypte. Ce nouveau régime n'est pas moins autoritaire, pas moins fasciste... et certainement cette fois-ci plus difficile à renverser.

Le massacre perpétré par l'armée contre les partisans de Morsi aux places Nahda et Raba'a a fait environ 500 mort-e-s et 3000 blessé-e-s (du moins, c'est ce qu'en dit le ministère de la Santé - la réalité risque d'être bien plus dramatique). C'était un acte prémédité de terrorisme d'État. Son objectif est de diviser le peuple et de pousser les Frères Musulmans à augmenter leurs activités de milice, afin de se venger et de se protéger. Cela permettra éventuellement à l'armée de dépeindre tous les Islamistes comme des terroristes et de créer un « ennemi intérieur » commode, ce qui leur permettra de garder le régime militaire dans un constant état d'urgence.

Aujourd'hui, ils s'attaquent aux Frères musulmans, mais demain, il iront contre toute personne qui osera les critiquer. Déjà, l'armée a déclaré l'État d'Urgence pour un mois, accordant à la police et l'armée des pouvoirs d'exception, et un couvre-feu a été déclaré dans plusieurs provinces entre 19h00 et 6h00. L'armée a maintenant les mains libres afin de supprimer toute dissidence. Nous vivons réellement un retour aux jours d'avant la révolution, alors que la loi sur les mesures d'urgence, en place depuis 1967, avait créé une structure de vaste répression et de déni total des libertés.

La nature du nouveau régime est claire. Il y a quelques jours seulement, dix-huit nouveaux gouverneurs ont été choisis, la majorité provenant des rangs de la police et de l'armée, ou même du l'ex-gouvernement Moubarak. Parallèlement, les attaques contre les travailleurs/euses en grève qui luttent pour leurs droits se poursuivent (notons par exemple l'agression et l'arrestation des ouvriers des aciéries à Suez). Le régime militaire a également déclaré la chasse aux activistes révolutionnaires; des journalistes ont été battus et arrêté-e-s; des étrangers/ères menacé-e-s alors qu'illes étaient témoins d'évènements tragiques. Les médias locaux et internationaux répandent des demi-vérités et inventent des récits qui servent un certain agenda politique. La contre-révolution est en marche et elle sait comment anéantir l'unité du peuple, dans son effort de division pour mieux régner.

Au cours des deux derniers jours, il y a eu une augmentation des conflits religieux. Jusqu'à cinquante églises et institutions chrétiennes ont été attaquées. Ni la police ni l'armée n'ont été vues sur les lieux, en train de protéger les édifices appartenant à la communauté chrétienne. Car c'est en fait dans l'intérêt à la fois de l'armée et des Frères Musulmans d'exciter les tensions et de répandre la terreur et la haine dans le peuple. Ils luttent pour le contrôle de l'État pendant que le sang de la population coule dans les rues.

Nous condamnons les massacres aux places Raba'a et Nahda, les attaques contre les travailleurs/euses, contre les activistes et les journalistes, nous condamnons la manipulation du peuple par des gens qui ont l'ambition du pouvoir, et les attaques à caractère religieux. Pour que la révolution se poursuive, le peuple doit rester uni dans son opposition contre les abus et la tyrannie du pouvoir, peu importe contre qui la répression est dirigée.

À bas les militaires d'Al-Sissi!
À bas les raclures du régime Moubarak et l'élite financière!
À bas l'État, tout le pouvoir à des communautés autogérées!
Longue vie à la révolution égyptienne!

samedi 6 juillet 2013

Oui, c'est un coup d'État.

Beaucoup d'Égyptien-ne-s, d'expatrié-e-s haïssant Morsi et de simples observateurs/trices, sont choqué-e-s par la réaction par les chefs d'État des démocraties libérales, qui ne voient pas d'un très bon oeil le renversement des Frères musulmans en Égypte, et de plusieurs politologues et éditorialistes, qui utilisent sans ménagement l'expression «Coup d'État» en le condamnant sauvagement.

Je ne vais envoyer que deux liens. L'un est un court texte sur Facebook, et l'autre une interview sur lemonde.fr, mais ils sont selon moi relativement représentatifs. En gros, on argue que d'avoir chaviré les Islamistes, ce n'était pas un coup d'État, mais une (deuxième) révolution; qu'on passe totalement outre le rôle de la population dans toute cette histoire.

La mobilisation menée par Tamarod fut effectivement formidable, et la légitimité de la contestation a en quelque sorte dépassé la légitimité du gouvernement lui-même, à la suite de la remise d'une pétition de 22 millions de noms et de toutes les manifestations monstres. Du moins, en théorie. Car la légitimité est une chose complexe.

Et c'est cette légitimité qui est remise en cause par cette suite d'évènements. Pas étonnant tout d'abord qu'une forte minorité de parlementaristes et électoralistes d'Occident soient choqué-e-s par ce coup d'État. Rappelons que selon eux, les Égyptien-ne-s de (l'ancienne) opposition ont en quelque sorte rejeté les résultats d'une élection démocratique comme il s'en fait partout en Occident. C'est aussi la défense utilisée par de nombreux/euses partisan-e-s des Frères musulmans.

J'ai dit à quelques reprises, je pense (dans, malheureusement, des billets qui ont disparu), que l'Égypte avait à nous en apprendre sur nous-mêmes[1].

Le réflexe des électoralistes a été très vif: si on sanctionne un tel coup d'État dans un pays «émergent», sous prétexte que le gouvernement élu ne respecte pas ses promesses, ou prend des allures d'un régime autoritaire, il faut éviter de faire deux poids, deux mesures. Qu'en est-il effectivement du gouvernement américain, qui espionne ses citoyen-ne-s, et tente de faire rôtir toute personne (je pense notamment à Snowden et Manning) qui libère des informations critiques sur lui? Qu'en est-il de nos propres gouvernements corrompus, qui donnent presque l'impression de violer quotidiennement les lois électorales, qui bâillonnent les journalistes, scientifiques, archivistes, qui détruisent graduellement notre filet social et notre environnement?

Mais qui irait dire qu'il serait légitime, pour l'armée canadienne, de remplacer Stephen Harper par Justin Trudeau, moins de 72 heures après une manif qui serait plus grosse que les autres, et d'en profiter pour mettre aux arrêts la moitié du gouvernement?

Rapport de force

Les défenseur-e-s du coup d'État affirment que les élections qui ont mené Morsi au pouvoir étaient de toute façon truquées. Les arguments utilisés sont divers: les Frères musulmans auraient acheté les votes des plus pauvres et profité de leur analphabétisme, il y aurait eu 12 millions de faux bulletins (un peu comme en Bulgarie, tiens), de l'intimidation devant les bureaux de vote, etc. Ces informations sont fragmentaires et je ne peux garantir leur totale véracité, la démagogie étant fort à la mode dans ce genre de contexte. Mais c'est tout à fait possible.

Cela dit, souvenons-nous qu'un rapport de force est aussi l'apanage des élections libres en Occident. Qui ne se souvient pas de la défaite d'Al Gore aux mains des Républicains? Et qui ne se souvient pas de la tentative de putsch démocratique de Stéphane Dion, qui a, avec sa coalition, presque réussi à renverser le gouvernement minoritaire de Harper en décembre 2008? Cette mini-crise[2] de légitimité a été réglée par le rapport de force supérieur du premier ministre, beaucoup plus que par le respect le plus strict de la loi et de la démocratie. Harper avait alors utilisé la peur des séparatistes afin de justifier son refus de laisser l'opposition (pourtant majoritaire) de prendre la relève. Et que dire du récent échec de la loi antiavortement au Texas? Les progressistes ont tout simplement réduit à néant la «démocratie» texane grâce à leur rapport de force (physique!) supérieur.

La démagogie, le mensonge, les manipulations diverses, les dépenses illégales, la corruption et les actions de perturbation caractérisent autant la démocratie naissante de l'Égypte que nos propres régimes occidentaux. Je poserais donc cette question aux partisan-e-s du pustch militaire: pourquoi? Pourquoi Morsi et pas Obama, ou Nieto? Les pro-putsch auraient-illes aussi appuyé les militaires du Mexique, si ceux-ci avaient décidé de chavirer l'actuel président, lui aussi contesté dans le cadre de manifs historiques? Que pensent-illes du Coup d'État de 2009 au Honduras, qui était plus que légal et avait été validé le jour même par les tribunaux?

En ce qui concerne les pro-Morsi d'Occident, dont je peine à comprendre la mentalité, je me demande où illes étaient en 2002, quand Chavez, lui aussi un leader autoritaire et épeurant, mais démocratiquement élu, a été temporairement renversé dans le cadre d'un putsch.

Une différence entre révolution et coup d'État?

Wikipédia, de manière assez idéaliste, dit ceci: «On le distingue [le coup d'État] d'une révolution en ce que celle-ci est populaire». C'est je crois, en effet, une excellente définition de ce que l'on perçoit avec beaucoup de romantisme comme une révolution: un mouvement guidé par une sorte de conscience collective et une population qui agit comme un bloc monolithique. Plusieurs des Égyptien-ne-s eux-mêmes parlent d'une "seconde" révolution: comme si une révolution se résumait au transfert du pouvoir d'un parti à un autre! La révolution me semble au contraire être un continuum plus long, qu'elle soit «par étapes» ou permanente, selon l'expression marxiste. À l'intérieur de cette révolution, eh bien, il peut y avoir des coups d'État. Les révolutions sont rarement légales! Il peut aussi ne pas y en avoir de coup d'État, par exemple quand le chef du régime déchu fuit sans avertissement dans un autre pays et que les révolutionnaires ne font que combler le vide. Ou encore, quand les opposant-e-s combattent longuement les forces armées et finissent par encercler le bunker présidentiel, avant de liquider le tyran après un siège sanglant.

Quand le leader refuse de démissionner, il n'y a pas de scénario à l'eau de rose. Là-dessus, les opposant-e-s et les partisan-e-s de Morsi devraient s'ouvrir les yeux. Oui, ce fut un coup d'État. Mais non, en comparaison de ce qui se passe ailleurs, ce n'est pas un scandale absolu: les gens qui souhaitent exercer le pouvoir ne respectent les lois que quand ça les arrange, et la légitimité s'assoie en général finalement sur un rapport de force brute, dans laquelle la légalité et les tribunaux ne sont que des éléments. Ceux-ci sont d'ailleurs la plupart du temps moins importants que le nombre de fusils, quand il se trouve que les citoyen-ne-s ont perdu leurs illusions.

Conclusion

El-Baradei, le chouchou de tout le monde, et qui a refusé l'an dernier de participer aux élections, la qualifiant de mise en scène, vient d'être nommé premier ministre de l'Égypte. Nommé, pas élu. Et dans un contexte où la constitution est suspendue, par ailleurs. C'est un revirement inattendu.

Maintenant, il est une des personnalités les plus majeures du gouvernement, un gouvernement intérimaire destiné à renverser la tyrannie naissante, mais qui massacre les manifestant-e-s dans les rues (37 morts en 24 heures, minimum). Les pro-Morsi sont bien entendu de drôles d'oiseaux, mais la solution apportée par les militaires - l'arrestation de centaines de membres du parti et du Président au départ[3], et maintenant l'assassinat de manifestant-e-s, pacifiques ou pas - reste tout de même d'une grande brutalité.

Il est étonnant que dans ce contexte intellectuel, tous et toutes frappent le mur de la «démocratie». Les pro-Morsi disent la défendre. Les anti-Morsi la disent mise en péril. On compare le président déchu à Hitler, lui aussi élu «démocratiquement», et on prétend défendre la souveraineté du Peuple. Sans se rendre compte qu'il y a peut-être quelque chose qui cloche avec cette hostie de démocratie, et que c'est peut-être pour cela que l'Égypte continue de brûler.

La démocratie telle que comprise dans nos institutions nationales, ce n'est pas le règne d'un peuple solidaire, bienveillant et unifié sur l'État. C'est consentir à la loi du plus grand nombre. Et c'est un consentement forcé, contre lequel il n'existe aucune espèce de dissociation possible. D'où la nécessité absolue de défendre nos libertés au-delà de ce que peut penser le nombre le plus puissant, qu'il représente 10, 34 ou 99,9% de la population totale.

Les défenseurs/eures de la démocratie, pro et anti Morsi, peuvent bien être perplexes: la situation actuelle montre bien les failles de leur système, qui donne deux choix aux Égyptien-ne-s: un régime élu et dictatorial ou un régime modéré et illégitime. Il ne faut cependant pas croire que les habitant-e-s de la rive du Nil sont tous des naïfs/ives. Beaucoup d'entre eux s'interrogent sérieusement et arrivent à des constats bien plus pertinents que ce qu'on peut en dire à partir de l'extérieur.

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[1]Je vais prendre un exemple concret qui va me servir d'analogie. Un jour, alors que je prenais un minibus avec des collègues, nous sommes passé-e-s devant une charrette tirée par un âne d'une maigreur inquiétante. La réaction fut immédiate: « Regardez comment ils traitent les animaux ici. C'est désolant. » J'ai alors demandé à l'auteur du commentaire s'il mangeait de la viande, dans son propre pays. Il n'était pas idiot, il connaissait le sort cruel réservé aux animaux d'abattage en Amérique du Nord. Il a admis que les choses n'étaient finalement pas si différentes. Les Égyptien-ne-s ne sont pas plus barbares que nous.
[2] C'était tellement extraordinaire comme moment. Il y avait tellement personne dans les manifs.
[3] Ça ne me dérange pas qu'ils aillent en prison, mais les militaires devraient aussi songer à s'arrêter eux-mêmes.

mardi 25 juin 2013

Démission d'Adel el-Khayat

Devant le blocage de son bureau à Louxor et disant craindre les affrontements entre ses adversaires et partisans, l'islamiste radical Adel el-Khayat a finalement démissionné. Hier soir pourtant, des jeunes bloquaient encore le gouvernorat pour des raisons que je ne connais pas - je n'ai pas pu leur parler. Mais ce matin, les barricades avaient finalement toutes été retirées et tassées contre le trottoir.

C'est une victoire pour les progressistes et libéraux/ales locaux, mais surtout pour les employé-e-s travaillant dans l'industrie touristique, qui est le principal moteur économique de la ville. Il ne faut pas se leurrer: c'est autant la peur de voir fuir les capitaux que des facteurs politiques - la controverse a été immense - qui a été la cause de cette démission.

jeudi 20 juin 2013

Le blocage se poursuit à Louxor

Hier soir, des manifestant-e-s ont fait brûler une barricade de pneus devant l'édifice du gouvernorat de Louxor. Une dizaine de jeunes ont dormi devant la porte principale et contrôlent toujours l'accès à la rue, en face. Une clôture de circulation a également été détournée et des manifestant-e-s ont enroulé du barbelé autour.

L'agitation se poursuit sans ici prendre des proportions aussi gigantesques que dans d'autres régions, aussi touchées par des nominations islamistes. Ailleurs, en effet, il y a eu des affrontements violents entre partisans de Morsi et révolté-e-s.

mardi 11 juin 2013

Disparition des billets sur l'Égypte

Si vous avez des commentaires sur l'effacement de mes billets sur l'Égypte, je vous prierais de les faire ici. Je risque cependant de répondre aux questions (s'il y a lieu) à mon retour.

jeudi 31 janvier 2013

Anars et Black Bloc en Égypte

Les libertaires de 2011

J'ai toujours été pessimiste face à l'impact de l'anarchisme en Égypte. Pendant que les révolutionnaires chaviraient le gouvernement de Moubarak, parfois en criant des hymnes à leur dieu, je ne voyais pas un avenir en couleurs pour les petits groupes nouvellement formés, comme Black Flag et le Libertarian Socialist Movement. Les gouvernements Moubarak et ensuite militaire ont été prompts à dénoncer les militant-e-s anarchistes, les poursuivre, les stigmatiser...

Malheureusement, comme mon arabe est particulièrement faible, il est difficile pour moi de connaître l'étendue de ce phénomène a posteriori.

Mais le fait est que je suis passablement certain que les anars de la première phase de la « révolution » n'étaient pas une menace aussi sérieuse que le prétendaient les autorités. Plutôt menacé-e-s que menaçant-e-s, les anars égyptien-ne-s.

Pourtant, on se souvient des impressions qui nous venaient d'Égypte à partir janvier 2011: celle d'une « révolution » sans chefs, avec des quartiers auto-organisés, des assemblées populaires, des grèves et la fondation de syndicats. Rien pour calmer les anars d'Égypte ou d'ailleurs!

La « révolution »

Je n'ai pas cru à l'anarchisme en Égypte pour plusieurs raisons. Comme tout le monde, bien entendu, j'ai tout d'abord été enthousiasmé par l'organisation autonome des révolutionnaires. Je me suis dit que malgré le conservatisme et le conformisme, malgré le patriotisme maladif et la tendance de la population à suivre des chefs charismatiques, le désir de désordre organique et de défi peut gagner sur la servilité. Mais ça, c'était au début. Quand le mouvement s'est répandu, je me suis bien rendu compte, malgré l'aveuglement volontaire des experts d'ici, que la « révolution » tournait au religieux. Des leaders ont gagné en popularité: assez rarement des laïcs[1]. Et rapidement, c'est la prière du vendredi qui permit d'assembler le plus de monde. On l'imagine plutôt mal ici, mais au Caire, on n'entendait alors pas que le chant du muezzin (qui n'est d'ailleurs pas aussi insupportable qu'on le prétend souvent, quand bien sûr on n'habite pas juste à côté d'un crachoir) mais un sermon en entier, diffusé par les mêmes haut-parleurs. Non pas l'habituel concert de chants mais une seule voix, sévère et agressive, et des millions de Cairotes qui se prosternent.

Et vous vous souvenez des masses qui manifestaient à Tahrir? Je me rappelle d'une discussion d'experts prétendant que la « révolution » égyptienne ne serait pas religieuse. Tout ça sous le hurlement uniforme de la foule: « Dieu est grand! Dieu est grand! »

En 1789, les révolutionnaires français ont détruit la religion, cassé la Sainte-Ampoule, renié le Pape. En 1936, les révolutionnaires espagnols ont brûlé les églises en riant. Mais dans l'Égypte de 2011?

Le fait est, aussi, que les femmes ont participé à cette révolution et qu'elles ont tout perdu en quelques mois. À ce titre, les officiels du gouvernement militaire n'ont pas vraiment mieux fait que les Frères Musulmans, violant des manifestant-e-s, leur imposant des « tests de virginité » et les accusant pratiquement d'être des dévergondées qui « couchaient dans les mêmes tentes que les hommes sur Tahrir ». Oh, quel scandale.

En résumé: il y a eu peu d'espoir pour la liberté. Le problème venait bien plus de la servilité que des autorités. Et ce fait a été confirmé par la victoire écrasante des Frères Musulmans, surpassant... le candidat de l'ancien régime au sprint final.

Tout n'est pas noir.

Depuis quelques jours, une nouvelle force terrifie tous les autoritaires d'Égypte: des black blocs fleurissent partout, protègent les foules contre les agressions des fanatiques et de la police, et attaquent eux-mêmes les institutions oppressives. Au départ, comme les sources étaient uniquement internes au mouvement anarchiste international, je n'y ai pas vraiment cru. On voyait quelques photos de manifestant-e-s masqués, avec une légende qui disait « Black Bloc ». C'était peu convaincant. Ensuite, quelques observations plus consistantes, mais toujours à l'intérieur du milieu anarchiste. Je me suis dit que ce devait être un fait anecdotique.

Puis, ça a débordé dans les médias sociaux, puis dans les médias de masse, qui ne peuvent plus ignorer le phénomène, même le New York Times. Les critiques sont souvent acerbes, chez les Égyptien-ne-s comme chez les étrangers/ères. Sans surprises, beaucoup de démocrates croient que ces révolutionnaires radicaux ne font que mettre le trouble et risquent de servir, au bout du compte, la répression par le régime. On parle aussi d'immaturité politique.

Mais une des pages Facebook du Black Bloc d'Égypte a 36 000 likes. Ce n'est peut-être pas grand-chose dans un pays de 82 millions d'habitant-e-s, mais il faut rappeler que le taux d'alphabétisation est bas, et le nombre de connexions à Internet aussi. Il est difficile d'évaluer l'ampleur du phénomène, mais selon un journaliste de Al-Ahram, complètement dépassé par les évènements: « Pour faire face à ces attaques imprévisibles, le comité de la sécurité nationale de la Chambre basse a organisé une réunion d’urgence. Il s’agissait pour eux de comprendre le danger que représente les Black Block pour mieux les combattre. »

Rappelons que des contestataires ont attaqué, dernièrement, des commissariats, plusieurs bureaux appartenant aux Frères Musulmans, et même le Palais présidentiel, déclenchant de multiples incendies.

Sont-ce vraiment des anars?

C'est la première question que je me suis posée. La rhétorique est semblable. Les slogans sont souvent libertaires. Des photos les montrent parfois avec des drapeaux noirs avec un A cerclé[2]. Il y a une connexion directe dans les tactiques, le discours, etc. Cependant, tout cela cohabite avec la présence, un peu partout, du drapeau égyptien. Et certaines déclarations suggèrent qu'illes ne s'attaquent pas directement à l'État, mais seulement aux Frères Musulmans. Il est encore possible que plusieurs participant-e-s aux Black Blocs n'adhèrent pas à tous les principes de l'anarchisme.

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[1] Il y a aussi eu quelques libéraux, comme El-Baradei, le favori des journaux de l'Occident.

[2] Notez que les islamistes égyptiens s'affichent aussi, assez souvent, avec des drapeaux sur lesquels la couleur noire est dominante. Aussi, la mention est importante.

dimanche 18 novembre 2012

Les manifs contre le mariage gay en France

Il se tient depuis hier des manifestations opposées au mariage gay et à l'adoption par des couples homosexuels, en France. Outre les brutes néonazies du GUD (ou l'Union Défense Jeunesse, un syndicat étudiant fasciste) et les intégristes de CIVITAS[1], les gens de Renouveau Français, un groupe ultranationaliste et conservateur, ont aussi affirmé leur présence. Des milliers de Français-e-s «moyen-ne-s» n'appartenant pas à ce genre de groupes se sont aussi apparemment joint-e-s à l'évènement.

Sur cette photo, on en voit des membres tenir une grande banderole sur laquelle apparaît leur symbole principal[2].

Quelques contre-manifestant-e-s, dont visiblement des activistes de FEMEN, ont défié les fachos en se promenant poitrine nue à l'angle d'une rue. Une bagarre a alors éclaté et les contre-manifestantes, de même qu'une journaliste, ont été sévèrement battues par des hommes cagoulés.

Cette série de manifestations montre bien que les luttes ne sont pas terminées en Occident. Il y a encore des milliers de personnes qui veulent s'en prendre à nos droits et pour qui l'intolérance est une sorte de mode de vie. Cela nous rappelle aussi que les ennemi-e-s des droits des homosexuel-le-s et des femmes ne sont pas les immigrant-e-s, mais les esprits conservateurs, les religions et le nationalisme.

Le monde de l'extrême-droite ne serait pas un monde qui se débarrasserait d'un Islam intolérant et prétendument colonisateur de l'Occident. Ce serait un monde qui pratiquerait l'intolérance dans la même mesure que les fanatiques islamistes, s'attardant aux mêmes détails, utilisant les mêmes stratégies, exploitant les mêmes peurs irrationnelles.

L'extrême-droite a souvent essayé de récupérer les mouvements LGBT par le passé: dans une certaine mesure, elle a même réussi[3]. Plusieurs extrémistes de droite d'aujourd'hui sont ouvertement gays. Certains sont même devenus des superstars de la défense des droits des homosexuels face à l'intolérance musulmane. C'est le cas de Geert Wilders.

Espérons que les gays et «féministes» qui ont laissé l'extrême-droite islamophobe les courtiser commencent à comprendre qu'il n'y pas pas d'alliés potentiels parmi cette vermine.

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[1] Tiré de leur site web: «L’Institut CIVITAS est un mouvement politique inspiré par le droit naturel et la doctrine sociale de l'Église et regroupant des laïcs catholiques engagés dans l’instauration de la Royauté sociale du Christ sur les nations et les peuples en général, sur la France et les Français en particulier.»
Est-ce que ça vous sonne des cloches? Les morceaux du casse-tête commencent à se recoller, non?
[2]Merci à Actualutte pour la photo.
[3]Plusieurs observateurs/trices, dont Judith Butler, ont dénoncé ce qu'on appelle parfois de l'homonationalisme. D'autres remarquent avec inquiétude un certain virage à droite.

lundi 15 octobre 2012

Solidarité avec les anars des USA.

Quelques jeunes activistes des États-Unis ont été arrêté-e-s dernièrement suite à une absurde chasse aux sorcières, visant à venger des actes de vandalisme perpétrés pendant la Marche du Premier mai, à Seattle, cette année.

Les trois individus n'auraient aucun lien avec les évènements et auraient été arrêtés brutalement chez eux par l'escouade tactique, qui serait allée jusqu'à lancer des flash grenades chez l'un d'eux, qui dormait paisiblement. On a tout perquisitionné, incluant les dangereuses armes que constituent leurs livres.

Dans des circonstances obscures que seules les lois américaines peuvent créer, Leah-Lynn Plante, une des activistes, s'est vue forcée de témoigner devant un "grand jury". Ayant gardé le silence, elle fait maintenant face à une possibilité de sévère peine de prison.

Elle explique ici pourquoi elle a refusé de parler.

Un site web a été créé pour leur venir en aide.

mardi 28 août 2012

Le F.E.A.R, une organisation anarchiste? (1)

Je dois avouer que cette nouvelle me rend assez confus. Des « anarchistes » servant dans l'armée américaine auraient assassiné un jeune homme et son amoureuse après que celui-ci ait apparemment pris la décision de quitter leur groupe de « milice ».

Leur projet risquant d'être éventé? Faire sauter un barrage, empoisonner l'industrie de la pomiculture et assassiner Obama. Ils avaient déjà, paraît-il, acheté pour plus de 80 000$ de matériel, notamment des armes à feu automatiques, dans l'objectif de servir leur sombre dessein.

Leur nom: le F.E.A.R., « Forever Enduring Always Ready ».

J'ai trouvé assez peu de signes rattachant les quatre militaires à l'anarchisme. Les médias intéressés à l'histoire, essentiellement anglophones, parlent cependant unanimement d'anarchistes. La preuve évoquée: les tatouages rappelant le « symbole de l'anarchie [1]». Je n'ai toujours pas trouvé de photos l'attestant, toutefois. Si vous en trouvez, prières de diffuser.

Par ailleurs, leurs plans d'attaques visant le gouvernement et la déstabilisation de l'industrie devaient permettre de « redonner le gouvernement au peuple », car, selon un des membres du groupe, « le gouvernement a besoin de changements ». Voilà pourquoi ils souhaitaient renverser ce gouvernement (le terme utilisé ici en anglais est overthrow).

Les informations sont fragmentaires dans tous les articles jusqu'à maintenant rapportés. Cela dit, l'interrogatoire d'un des membres du groupe (Michael Burnett), qui a témoigné contre ses ex-compères, est particulièrement étrange. Un court vidéo est disponible ici. Tout d'abord, notons que le militaire accusé apparaît en tenue militaire, drapeau américain à l'épaule. Un accident? Peut-être. Toutefois, alors que l'officier de justice lui demande si son groupe visait à déclencher une révolution, Burnett a acquiescé avant d'ajouter : « patriotism ». Il aurait aussi été mis en contact avec ce que son camarade appelait le « Book about true patriots ». Le même individu utilisait un article de revue sur un jeu vidéo évoquant la prise de pouvoir, aux États-Unis, des forces armées. C'est le patriotisme et le rêve de faire un putsch militaire qui motivait ces anarchistes?  Ah bon.

Le recruteur du groupe, Isaac Aguigui, et qui semblait en quelque sorte le leader de la milice, est un personnage sinistre. Après la mort suspecte (selon certains médias) de sa femme, qui était alors enceinte, il utilise les fonds de l'assurance-vie (500 000$) afin de procurer des armes à son organisation. Ce serait peut-être également lui qui aurait ouvert le feu sur Roarke (récemment sorti de l'armée) et sur l'amoureuse de celui-ci. Crime hideux s'il en est, commis sans doute dans la peur que leur ancien camarade ne se livre à la délation.

Il y a quelque chose de troublant dans le passé de Aguigui: il aurait été membre actif du Parti Républicain. Il aurait entre autres servi de « page » à la Convention républicaine de 2008, bien que l'identité du page partageant le même nom et les mêmes traits de visage que l'assassin n'ait pas encore été confirmée. Il aurait aussi représenté l'État de Washington dans le cadre d'une activité nommée « American Legion Boys Nation », un genre de simulation de session parlementaire. Ce programme est porteur d'un projet profondément nationaliste.

Au moment du double-assassinat, Aguigui était-il toujours membre du Parti Républicain? Avait-il gardé des convictions conservatrices[2]?

Il est pertinent de rappeler, en tout cas, que l'une des principales caractéristiques des anarchistes est l'antinationalisme et l'antipatriotisme. Le libellé de l'accusation peut affirmer ce qu'il veut, ce ne sont pas les idéaux de Kropotkine, de Bakounine, d'Élisée Reclus, de Stirner, de Lhermina et compagnie qui ont inspiré les assassinats et la conspiration. Le nom même de F.E.A.R. ne sonne pas très anarchiste. A-t-on affaire ici, plutôt, à une dénomination générale de la part des procureurs? Comme quoi toute attaque visant à instaurer un climat d'instabilité serait un attentat anarchiste? Par ailleurs, il est possible que l'association de l'anarchisme et du F.E.A.R. serait née d'une appréciation fictive de l'anarchisme. C'est-à-dire, en termes compréhensibles: les membres de la milice auraient voulu avoir l'air badass, alors il auraient adopté un nom épeurant et des tatous à la symbolique féroce... de réputation[3].

Il faut aussi mentionner que HateWatch, qui se spécialise dans la surveillance des organisations d'extrême-droite et qui a commenté rapidement le drame, ne fait pas le rapprochement entre anarchisme et tatouage « ressemblant au symbole de l'anarchie ». Ce rapprochement semble tirer ses origines de l'ignorance de procureurs ou de leur terminologie confuse, reprise ensuite par les médias.

Le vaste complot imaginé par les membres du F.E.A.R. ne devrait pas non plus éclipser les véritables victimes (connues et confirmées) des militaires arrêtés : Michael Roark et sa partenaire, Tiffany York, âgée seulement de 17 ans. Obama est bien vivant, lui, qu'il ait été visé ou non par des plan chimériques.

Ajout: Anne Archet remarque, dans un commentaire ci-dessous, que le plan du FEAR pourrait avoir un lien avec le célèbre roman d'extrême-droite, The Turner Diaries, qui a joué un rôle dans l'inspiration de plusieurs attentats antérieurs. The Turner Diaries raconte et glorifie l'histoire de suprémacistes blancs qui, après avoir déclenché une révolution raciste et commis plusieurs attentats contre un gouvernement de gauche, participent à une guerre nucléaire qui anéantit les trois-quarts de la planète. Les similitudes sont importantes entre le projet du FEAR et le roman, mais j'attends de nouvelles informations avant de faire une connexion directe.

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[1] « He [Isaac Aguigui] used the Army to recruit militia members, who wore distinctive tattoos that resemble an anarchy symbol » Source
 [2]«"When Obama outlined his health-care plan, 17-year-old Isaac Aguigui of Cashmere said, 'That makes absolutely no sense.' "»  Source.
[3] Bien plus question ici, finalement, de Sons of Anarchy que de Chomsky.

dimanche 11 mars 2012

femmes et "printemps arabe"

Les intégristes musulmans de Tunisie sont, depuis plusieurs années, hyperactifs. Depuis longtemps déjà, ils intimident les femmes ne portant pas le voile ou sortant à des heures "déraisonnables" le soir. Ça s'est empiré depuis la révolution, qui a entre autres permis aux rats intégristes en exil de revenir au pays. Mais quand j'y suis allé en 2005, il paraît que ça avait déjà commencé à changer. Parce que les intégristes fourmillaient dans les rues malgré le départ de certains leaders de en-Nahda qu'on décrit souvent aujourd'hui, ironiquement, comme des modérés. Malgré tout, une vaste majorité des femmes aperçues (dehors) à Tunis ne portaient pas le hidjab.

Les salafistes de Tunisie ont récemment pris d'assaut la fac de Lettres de Tunis parce que celle-ci ne tolère pas le niqab, avec des sabres et des couteaux.

Pendant ce temps en Égypte, on menace de remplacer le Conseil de la Femme par un "conseil de la famille", histoire de cantonner les femmes à leur rôle de mère et de ménagère. Même si les militantes féministes n'ont pas disparu de l'avant-scène - bien au contraire - la situation se dégrade dangereusement.

mercredi 21 décembre 2011

reportage sur les mines canadiennes à l'étranger

Vous avez jusqu'au 23 décembre pour visionner ce reportage dénonçant les conséquences écologiques et sociales de la création de mines à ciel ouvert par des compagnies canadiennes en Amérique latine.

Les Nouveaux Conquistadors

lundi 21 novembre 2011

les tanks dans les rues, l'armée au pouvoir.

Je n'avais pas besoin de beaucoup de lucidité pour dire, il y a quelques mois:

« C'est un peu con de dire que le renversement de Moubarak fut une révolution: allumez câlisse, il y a des tanks dans les rues, LES MILITAIRES SONT AU POUVOIR! »

Maintenant que ça a recommencé à péter, parce que les militaires (représentés par la police) sont plus lents à rendre le pouvoir au peuple qu'à mettre le doigt sur la gâchette et sous la jupe des Égyptiennes qui ont le culot de contester, plusieurs commentateurs/trices, ahuri-e-s, décident de garder le silence. Le « printemps arabe » n'a définitivement plus la cote, malgré les nouvelles qui nous parviennent encore assez souvent.

Beaucoup se taisent et attendent, même des universitaires et des spécialistes[1] qui n'en croient pas leurs oreilles parce qu'illes avaient été pris dans l'élan d'enthousiasme révolutionnaire des jeunes arabes (le silence n'est pas total: on nous présente quelques analyses de temps en temps, notamment ici, mais ça date d'un mois). Les plus chiant-e-s sont ceux et celles qui ont admiré le mouvement en disant tout haut: «Regardez comme ils sont chouettes, ils veulent devenir comme nous! » Quand les mêmes contestations surviennent ici, justement parce qu'on cherche à devenir «comme nous», ces commentateurs/trices deviennent soudainement aussi impoli-e-s que des mini-Moubarak.

La fin de la dictature Moubarak et Ben Ali[2] (on parlera pas de la chute de Kadhafi, parce que sincèrement je connais rien à la Libye) ne fait que laisser plus de place à d'autres tendances tout aussi totalitaires qui étaient écrasées de peine et de misère par l'ancienne élite. En Égypte, c'était l'armée ; en Tunisie, la religion[3]. Je n'irai pas bêtement dire que «la nature a horreur du vide», parce que la nature, eh ben ça existe pas. Mais disons que sous la dictature, il est possible de passer outre un problème en mettant le problème en prison.

Maintenant, il y a une résurgence de problèmes, dont la pourriture a entretemps atteint le coeur de la pomme. Dans chaque cas, l'origine de la contamination est une confiance aveugle et stupide envers des fous irrationnels et avides. Je refuse de croire que les jeunes révolutionnaires, ceux et celles qui ont tout donné pour la liberté, ont été les premiers/ères à accepter de nouveau leur sujétion. Mais pour une personne qui parvient à comprendre un peu les mécanismes du pouvoir, il y a dix personnes qui n'apprennent rien et qui d'ailleurs, contrairement à ce qu'elles en disent, n'étaient pas là à Tahrir en février 2011[4].

Même si tout n'est pas encore terminé, nous pouvons déjà conclure de l'expérience égyptienne que 800 morts, ce n'était pas assez pour renverser la dictature. Vous pensiez que c'était terminé, le meurtre et la répression? Pantoute. Kin, vlà un petit 22 morts pour vous le rappeler. Si c'était si facile après tout, on vivrait dans les jardins d'Éden depuis 1917.

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Message à A...

En mai, tu m'as dit reviens dans 18 mois, tu vas voir, rien ne sera comme avant. Les enfants ne quêteront plus dans les rues, ce sera la démocratie et tout et tout. Mais l'échéance approche. Quand je reviendrai (inch'Horus), il restera plus que six mois. Je sais que je ne serai pas épaté.

Ce que je ne sais pas, c'est si toi tu auras changé. Tu disais avoir confiance en l'armée égyptienne. Tu disais que c'était la meilleure du monde, qu'elle était « correcte », invaincue et qu'elle agissait toujours de manière loyale. Tu as vanté les mérites de la Nation et tu disais plus ou moins que tu comptais sur la gloire du drapeau égyptien pour amener la démocratie et la liberté au pays.

D'accord, pour une fois j'ai osé rien dire, parce que je vis pas en Égypte et que non, moi non plus (et contrairement à toi) je n'étais pas sur Tahrir en février. Et surtout parce que tu me donnais un lift. Je me justifie parfois mon silence en disant que tu étais trop obstiné, et qu'il valait mieux que tu te rendes compte tout seul de l'évidence de toute façon. Je me dis aussi que peut-être que tu ne croyais pas vraiment à tout ça, que c'était une question de fierté. Je comprends parce que si jamais tu viens à Montréal un jour, je ne te parlerai pas non plus des anciennes raffineries de l'Est, de l'autoroute métropolitaine, des gangs de rue et de l'hélicoptère TVA.

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[1] Vous n'entendrez que rarement les spécialistes du monde arabe dire que le nationalisme est un problème en Égypte. Ni aucun-e commentateur/trice d'aucune autre sorte. Pourquoi? Par ce que la connexion ne se fait même pas dans leur cerveau tellement on leur a vanté la Nation. Très peu reconnaissent que le nationalisme fait partie des facteurs clefs de l'échec d'un projet collectif. Et c'est certainement pas ici au Québec qu'on va trouver des masses pour l'affirmer.
[2] L'ex-dictateur de la... Ça commence par un T. Plusieurs l'ont oublié celui-là depuis qu'on en est revenu-e-s aux vraies nouvelles.
[3] La religion en Tunisie, j'y reviendrai. Répétons aussi que la religion est bien plus présente en Égypte. C'est juste qu'actuellement, c'est encore l'armée qui est au pouvoir.
[4] Merci A... pour m'avoir signalé cette tendance.

samedi 19 novembre 2011

Aliaa Magda Elmahdy a opposé à la crétinerie conservatrice de certain-e-s contre-révolutionnaires (car c'est bien ce qu'illes sont!) ce qu'elle avait de plus franc :son esprit réellement contestataire, réellement libre, et son corps nu.

Vive l'Égypte libre du harcèlement sexuel et des racailles de conservateurs, qui intimident constamment les acteurs/actrices de changement en imposant un Islam tellement rétrograde que celui-ci n'est même pas pratiqué dans les villages les plus retardés du pays [1].

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[1] Notons cependant que le port du voile islamique traditionnel n'est pas une tradition dans plusieurs petits villages reculés, où les femmes laissent parfois leurs cheveux dépasser de leur coiffe. Ma boutade ne vise donc pas à dévaloriser les ruraux de l'Égypte.

samedi 8 octobre 2011

Chers occupistes (diversité des tactiques III)

Ceci est une traduction libre d'une lettre envoyée par des anarchistes au mouvement « occupiste »[1] de Wall Street.

Je pense que ça peut s'appliquer aussi au mouvement occupiste de Montréal, mais aussi aux autres mouvements qui sont actuellement en branle au Québec.

Une lettre de la part d'anarchistes.

Appui et solidarité! Nous sommes inspiré-e-s par les occupations sur Wall Street et ailleurs au pays. Enfin, le peuple prend à nouveau la rue! Le momentum autour de ces actions peut potentiellement redonner de l'énergie à la protestation et à la résistance dans ce pays. Nous espérons que ces occupations vont augmenter en nombre et en substance, et nous ferons notre possible pour contribuer à ces objectifs.

Pourquoi devriez-vous nous écouter? Brièvement, parce que nous en sommes rendu-e-s au même point depuis longtemps déjà. Nous avons passé plusieurs décennies à lutter contre le capitalisme, à organiser des occupations, et à prendre des décisions par consensus. Si ce nouveau mouvement n'apprend pas des erreurs passées, nous risquons de répéter ces mêmes erreurs. Nous résumerons ici nos leçons apprises à la dure.

Occuper, c'est pas neuf. La terre sur laquelle nous vivons est déjà un territoire occupé. Les États-Unis tirent leurs fondation de l'extermination des peuples autochtones et de la colonisation de leurs terres ancestrales, sans oublier des siècles d'exploitation et d'esclavage. Pour qu'une contre-occupation (car c'est certainement cela dont il s'agit ici) soit autrement qu'insignifiante, elle doit se souvenir de cette histoire. Mieux encore, elle devrait embrasser des deux bras l'histoire de la résistance, à partir de l'autodéfense autochtone et des révoltes d'esclaves jusqu'aux mouvements pacifistes et altermondialistes.

Les 99%, c'est pas un corps social homogène: c'est beaucoup de monde. Quelques occupistes ont présenté un discours dans lequel le fameux "99%" représente une masse plus ou moins homogène. Le visage des "gens ordinaires", qu'on nous présente souvent, est éminemment suspect: il appartient de manière prédominante à la race blanche et à la classe moyenne et de préférence solvable. C'est ce visage qui apparaît devant les caméras de télévision, même si malgré tout, cette frange de la population ne représente qu'une minorité.

C'est une erreur de passer outre notre diversité. Tout le monde ne s'éveille pas aux injustices du capitalisme pour la première fois: plusieurs populations sont ciblées par le pouvoir depuis longtemps. Les travailleurs et travailleuses de la classe moyenne qui sont en train de perdre leur confort social peuvent apprendre beaucoup de ceux qui ont été du mauvais côté de la balance de l'injustice depuis beaucoup plus longtemps.

Le problème ne réside pas que dans quelques pommes pourries. Cette crise n'est pas le résultat de la cupidité d'une minorité de banquiers; elle est l'inévitable conséquence d'un système économique qui récompense une compétition de requins dans toutes les composantes de notre société. Le capitalisme n'est pas un mode de vie statique mais un processus qui consume tout, transformant le monde entier en profit et, par la bande, en désastre. Et maintenant que tout s'en est allé nourrir l'incendie, le système s'effondre, laissant même ses bénéficiaires précédents sur le pavé. La solution n'est pas d'en revenir à des traditions capitalistes plus anciennes - revenir à l'étalon-or, par exemple - car non seulement c'est impossible, mais en plus, ce stade moins avancé du capitalisme n'a jamais davantage servi les intérêts du fameux 99%. Pour sortir de cet hostie de bordel[2], nous aurons à redécouvrir d'autres manières d'interagir.

La police n'est pas notre alliée. Illes sont peut-être des "travailleurs et travailleuses ordinaires", mais leur emploi consiste à protéger les intérêts de la classe dirigeante. Tant qu'illes resteront policiers/ères, il est impossible de compter sur eux, peu importe avec quelle cordialité illes pourront agir. Les occupistes qui ne le savent pas déjà vont l'apprendre aussitôt qu'illes vont menacer l'ordre établi. Les gens qui insistent sur le fait que la police existe pour nous protéger et nous servir vivent probablement d'une vie confortable chez les privilégié-e-s, mais vivent surtout, sans aucun doute, d'une vie obéissante.

N’idolâtrez pas l'obéissance à la loi. Les lois servent à protéger les privilèges des riches et des puissant-e-s; leur obéir n'est pas nécessairement éthiquement correct; c'est parfois même immoral. L'esclavage a déjà été permis par les lois. Les Nazis avaient des lois aussi. Nous devons, en regard de tout ça, développer notre propre esprit critique, au-delà de ce que les lois peuvent recommander.

La diversité chez les participant-e-s ne se fait pas sans diversité des moyens d'action. C'est de la tyrannie intellectuelle que de prétendre savoir par quel moyen tout le monde devrait agir afin de construire un monde meilleur. Dénoncer autrui permet aux autorités de délégitimiser, diviser et détruire le mouvement en tant qu'entité. La critique et le débat propulsent un mouvement vers l'avant, mais la poigne du pouvoir le paralyse. Le but n'est pas de forcer tout le monde à adopter la même stratégie, mais bien de découvrir comment toutes les différentes approches peuvent devenir mutuellement bénéfiques.

N'allez pas prétendre que ceux et celles qui défient la police et les lois sont nécessairement des agents provocateurs. Beaucoup de gens ont de bonnes raisons d'être en colère. Ce n'est pas tout le monde qui veut se limiter au pacifisme légal; des gens se souviennent encore comment se défendre. La violence policière ne sert pas qu'à nous provoquer: elle sert aussi à nous terroriser et à nous blesser, jusqu'à ce que la peur nous condamne à l'inaction. Dans ce contexte, l'autodéfense est essentielle.

Croire que ceux et celles qui affrontent physiquement les autorités sont en quelque sorte des allié-e-s de ces mêmes autorités, c'est non seulement illogique, mais ça s'attaque également en substance à la contestation, tout en rejetant le courage de ceux et celles qui se préparent à participer à ce type d'action. Cette allégation est par ailleurs typique des privilégié-e-s à qui on a inculqué la foi dans l'autorité et le mépris de la désobéissance.

Aucun gouvernement ni institution de pouvoir centralisé ne mettra jamais les intérêts de la population devant ceux des puissant-e-s. Ce serait naïf de le croire. Le centre de gravité de ce mouvement devrait être notre liberté et notre autonomie, et l'aide mutuelle qui peut soutenir celles-ci. Certainement pas l'attente vaine de l'arrivée d'un pouvoir "imputable". Un pouvoir "imputable", ça n'a jamais existé.

Nous ne devrions pas, en conséquence, nous contenter de faire des demandes à nos gouvernant-e-s. Nous devrions créer les occasions de réaliser les demandes par nous-mêmes. Si nous le faisons, les puissant-e-s de ce monde devront prendre nos demandes au sérieux, au minimum afin de conserver notre allégeance et notre attention sur eux. Pour établir un meilleur équilibre, il faut développer notre propre force.

D'innombrables mouvements ont appris à la dure que le fait d'établir leur propre bureaucratie, qu'elle soit "démocratique" ou pas, a finalement saboté les objectifs originels de leur lutte. Nous ne devons pas confier l'autorité à de nouveaux chefs, ni même créer de nouvelles structures décisionnelles; nous devons trouver des moyens de défendre et d'augmenter notre liberté, tout en abolissant les inégalités dans lesquelles nous avons été plongé-e-s de force.

Les occupations vont bénéficier de nos actions. Nous se sommes pas ici seulement pour "chuchoter dans l'oreille du géant". On aura beau parler, ça n'empêchera pas le pouvoir de rester sourd comme un pot. Il nous faut créer un espace pour les initiatives autonomes et pour organiser des actions directes qui affrontent la source de toutes les inégalités sociales et injustices.

Merci d'avoir lu ce message. Merci d'agir. Que vos rêves deviennent réalité.

http://www.crimethinc.com/


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[1] Je viens de trouver ce nom-là. Ça existait déjà?
[2] Le terme employé en anglais est "mess", et non "fuckin' mess". Vous savez maintenant ce que j'entendais par "traduction libre". Pour le reste, j'ai tenté au maximum de rester dans l'esprit du texte original.

samedi 10 septembre 2011

L'Égypte se ferme un peu plus.

Impossible d'ici peu d'acheter un visa en arrivant à l'aéroport. À partir de ce moment-là, il faudra s'adresser au Consulat dans le pays d'origine pour pouvoir ensuite avoir le droit d'entrer en Égypte. Le gouvernement va donc réguler les entrées.

dimanche 4 septembre 2011

L'Ancien Régime.

Le procès de Moubarak recommence demain. Plusieurs révolutionnaires réclament ardemment la peine de mort pour l'ex-leader. Celui-ci a en effet mené une répression populaire tout à fait impressionnante et sanglante qui fit, pendant l'hiver, plus de 800 morts et des milliers de blessé-e-s.

De l'aveu même d'un jeune Égyptien ce matin à la radio de SRC, le régime n'a pourtant pas totalement changé. Le peuple, oui. Mais jusqu'à quel point?

Devant cette formidable répression, les meurtres, les disparitions, la torture, une seule réponse permet un changement en profondeur. C'est d'agir avec plus d'humanité que ceux qui ont précédé. Je ne suis peut-être pas en mesure de comprendre en profondeur la colère du peuple égyptien: je n'ai pas perdu un frère ou une soeur au cours des six derniers mois et je n'ai été que légèrement atteint par la brutalité de mon État à moi. Mais ce dont je me rends compte, c'est du manque absolu de lucidité de beaucoup d'Égyptien-ne-s qui, souhaitant pourtant sincèrement que les choses ne soient plus jamais les mêmes, s'apprêtent à appuyer consciemment le remplacement d'un régime par un autre qui est exactement pareil. Les justifications seulement seront transformées (mais pour combien de temps?). L'armée dans les rues protège la population contre les criminels évadés qui ont volé des armes dans les postes de police. Un genre de milice surveille les étudiant-e-s des collèges pendant la période d'examens, avec une vigilance paranoïaque: on suspecte en effet les partisans du Raïs déchu de vouloir perturber. Plus récemment, on a décidé de ramener une vieille loi des années cinquante pour punir les anciens corrupteurs. Cette loi se nomme "la loi sur la trahison"[1].

Et maintenant, c'est l'histoire des appels à la peine de mort pour Moubarak qui défraie les manchettes. C'est au tour du peuple d'avoir à la bouche le goût du sang.

La peine de mort est une aberration: c'est l'arme des ignorant-e-s. Son utilisation dans une seule situation rend légitime la plupart des autres.

Or, le gouvernement de Moubarak était justement un tel régime de surveillance et de peur, qui appelait sans cesse à la mort. En appelant à l'exécution et à la purge, les Égyptien-ne-s concerné-e-s ne font que prouver à quel point illes ont bien assimilé les méthodes de l'ancien régime. Illes ont organisé une contestation sans figure dominante[2], centrée sur une organisation parfois complètement dépourvue de chefs, presque exemplaire. Et pourtant plusieurs attendent aujourd'hui bêtement, la gueule ouverte comme des oisillons quêtant de la nourriture à leur génitrice, que les autorités qui les ont autrefois condamnés punissent tout aussi bêtement le vieux tyran. En refusant de voir que ce sont les institutions coercitives qui ont permis à Moubarak de blesser tant de monde, en refusant de voir que c'est le pouvoir dans sa globalité qui est responsable de leurs souffrances, une partie du peuple condamne l'Égypte à retourner dans le même cycle de servitude et de contraintes.

Le peuple n'a rien à attendre de la peine de mort, ni des grands procès pompeux. Il n'a rien à attendre des grandes institutions. C'est seulement en changeant sa vie quotidienne en profondeur[3], en modifiant son rapport à l'autorité, à la peur et à l'obéissance qu'il deviendra fort et qu'il se mettra à l'abri des grandes crapules.

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[1] Voilà ce que dit Al-Ahram là-dessus: «Le but de cette loi n° 344 de 1952, modifiée par la loi n° 173 de l’année 1953, a établi plusieurs sanctions : privation du condamné de la fonction publique, de l’adhésion au Parlement, du droit de vote, de l’affiliation aux partis politiques pour au moins 5 ans. Les sanctions peuvent aboutir à la privation de la nationalité égyptienne. Selon cette loi, le tribunal de traîtrise est composé d’une majorité de militaires et d’un petit nombre de magistrats. [...] Baheyeddine Hassan, directeur du Centre du Caire pour les études des droits de l’homme, assure que la loi sur la traîtrise qui fut appliquée dans les années 1950 a mené à l’absence de la démocratie en politique. "Elle a contribué ainsi à l’abolition des partis politiques et à la nationalisation de la presse, des syndicats et des ONG. Elle commencera par les responsables de l’ancien régime et finira par punir les jeunes de la révolution du 25 janvier ".»
[2] Notez l'utilisation du singulier. Il y eut cependant énormément de personnalités publiques qui ont été considérées comme des meneurs, notamment des leaders religieux.
[3] Nidal Tahrir a bien expliqué bien comment l'organisation contestataire peut être un outil réellement révolutionnaire: « nous allons essayer de faire en sorte que les comités qui ont été formés pour protéger et sécuriser les rues, deviennent plus fort et de les transformer par la suite en véritables conseils populaires. »

samedi 3 septembre 2011

Le gouvernement révolutionnaire autoproclamé d'Égypte donne toujours dans la répression. Le blogueur Maikel Nabil est en prison depuis le printemps pour avoir simplement critiqué les militaires, à la tête du pays depuis la chute de Moubarak. Les généraux planqués semblent avoir oublié avec quelle aide ils ont été installés au pouvoir.

Mais il ne faut pas s'étonner, parce que le maintien de l'ordre par les autorités se fait pratiquement toujours aux dépens de la justice et de la liberté.

Rappelons que mis à part quelques têtes dirigeantes et partisans de l'ancien régime (plusieurs, au contraire, sont restés, dont le mégalomane Dr Hawass), les structures de domination en Égypte ont été à peine ébranlées par les quelques réformes superficielles du gouvernement de transition.

Il ne faut cependant pas sous-estimer le bouillonnement dans la population. Bien qu'elle soit loin d'atteindre tout le monde, et que beaucoup semblent se ficher complètement du départ de l'ancien leader, il y a de l'organisation.

samedi 13 août 2011

Les Londonien-ne-s ont gaspillé leur chance.

Au-delà des analyses sur les classes sociales, les émeutes britanniques ont surtout montré que le désordre pouvait s'étendre avec une rapidité phénoménale, même dans un pays occidental et prospère comme la Grande-Bretagne, qui dispose en outre de moyens très sophistiqués en matière de surveillance et de répression. Seulement, comme c'est très souvent le cas, au lieu de déboucher vers un projet de société sans autorité, les troubles provoqués par ce vaste groupe d'individus n'ont porté aucun projet et ne serviront sans doute qu'à une chose: légitimer la prochaine répression gouvernementale.

Certains émeutiers triés sur le volet ont leur photo sur des affiches géantes. "Track them down", que ça dit. Les voleurs de pommes deviennent des bandits de grand chemin, et les crosseurs du gouvernement sont devenus des héros. Signe que la justice se réduit à la sauvegarde de l'ordre public. Signe que la corruption de l'État ne menace pas autant l'ordre public que des vandales. Corollaire: l'ordre public ne vaut finalement pas grand-chose.

Beaucoup d'hommes de pouvoir aimeraient jouir comme Cameron de cet immense potentiel d'initiative récemment acquis: soit de menacer d'avoir recours à l'armée sans faire sourciller personne. De pouvoir punir sévèrement le moindre écart de comportement, d'expédier la justice comme un colis à la poste dans l'indifférence la plus totale.

Si le prochain désordre massif est porteur, en Grande-Bretagne, d'un réel projet de liberté, ce n'est sans doute pas ce dernier projet qui mobilisera les Anglais. Ce sera le souvenir des émeutes des derniers jours qui les poussera à cracher sur la contestation et à applaudir la disparition de tout espoir.

lundi 27 juin 2011

YUL

Je suis de retour depuis quelques jours déjà. J'ai vécu une expérience de l'Égypte complètement différente de la première. C'est sans doute dû à plusieurs facteurs: comme j'ai davantage vécu que voyagé là-bas, j'ai pu apprécier le pays au quotidien, sans la frénésie constante des déplacements. Tu parles à quelqu'un dans la rue ou dans un café et tu finis ta discussion par "à demain" et non par "inch'allah".

Tout le monde se foutait un peu de ma gueule avec mon semblant d'arabe classique: quand je disais ce que je croyais pouvoir traduire par "ça va?", ils semblaient comprendre quelque chose comme "Mais comment cela va-t-il mon cher ami?". Mes efforts ont été cependant fortement appréciés.

Travailler là-bas (pas payé - c'est comme ça que ça marche maintenant), aller à l'épicerie, croiser le même monde à chaque jour, aller souper chez une connaissance d'un tel a une signification totalement différente que de visiter des sites et souks exsangues qui sont organisés comme Disneyland. Et surtout, se les voir moins imposés, ne pas avoir à déserter, ne pas être systématiquement escorté: ça change de l'ordinaire.

Je ne sais pas si c'est parce que le pays change. Je pense que non. À l'extérieur du Caire, et cela même si des traces subsistent (ils ont éclaté les vitrines d'un centre des congrès à Louxor, messemble qu'y a eu des morts) on ne (nous) parle jamais de la révolution. Qu'à la télé, où c'est le sujet unique. Faut dire, auparavant il n'y en avait que pour Moubarak. Les journalistes ne sont pas habitué-e-s de parler des fleurs d'hibiscus et de la chatte de madame Farouk qu'a eu cinq chatons.

Les gens ont d'autres préoccupations. H... vient d'avoir un troisième marmot. Oui oui, de la femme qu'il n'aime pas, qu'il a mariée à 17 ans parce que ses parents, parce que la fortune de l'autre. Il adore ses enfants mais ressent clairement une vive amertume. J'en ai glissé un mot à A...: il m'a dit vlà pourquoi le mariage me dégoûte, j'aime mieux rester tout seul avec ma felouque. Puis, plus bas: quand même, j'aurais voulu une autre vie que celle que j'ai. J'ai rien. Je lui réponds que selon la loi du marché, comme les banlieusards de Memphis payent 3000$ pour voir la montagne thébaine, et que lui ça coûte rien, eh bien ça veut dire qu'il possède 3000$ de plus qu'un banlieusard de Memphis qui n'a rien.

A... rit. Les Égyptien-ne-s ont le sens de l'ironie.

Pas d'escorte militaire pour aller à Abidjou. Les gens regardent le minibus passer du coin de l'oeil. Paraît qu'autrefois, ils se mettaient de chaque côté de la rue et chahutaient le convoi protégé en criant des insultes et en lançant des pierres. Le temple était protégé par des guérites et des barbelés. Il n'y a plus rien maintenant. Deux gamins qui vendent des poupées de paille. Le vieux mur d'enceinte en briques crues qu'on voit sur la photo. Une partie de la peur s'est engourdie. Je pense que ça ne durera pas longtemps, mais en attendant, c'est toujours ça de gagné.

À Louxor, ils ont décidé de sacrer un quartier par terre, en plein centre-ville, pour dégager une allée (pardon, une tranchée) de statues de sphinx de 3 km environ. Les travaux sont en cours. La ville est défigurée. Je suis en câlisse. Ne me demandez pas où ils ont mis tout le monde. Soit dit en passant, le ministre des Antiquités, c'est le même que sous Moubarak. Comme tous les petits gouverneurs corrompus et autoritaires des départements.

Quand je suis revenu, c'est à peine si on m'a fouillé. Les douaniers français, égyptiens et québécois étaient d'une indifférence totale (sauf devant une femme voilée à qui on a fait des misères, as usual).

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À la fin mai, le Mouvement socialiste libertaire est né en Égypte. Je voulais leur refiler un livre, mais je n'étais déjà plus au Caire quand l'organisation a été fondée. Cela dit, je leur souhaite bonne chance. Leurs propositions sont bonnes parce qu'elles sont accompagnées d'une analyse très lucide et qui surtout sort du cadre habituel ultra-nationaliste et bêtement réfo de la plupart des révolutionnaires égyptiens.