Affichage des articles dont le libellé est défense intellectuelle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est défense intellectuelle. Afficher tous les articles

samedi 8 février 2014

La nature autoritaire et conservatrice de l'éducation.


Il serait selon moi faux d'attribuer le caractère contrôlant de certaines réformes à du progressisme, pour de nombreuses raisons. C'est le cas de l'éducation qui m'intéresse ici.

Ces changements, souvent décrits comme une manière de reprendre le contrôle d'une jeunesse en perdition, ont des traits profondément conformistes et conservateurs. Il s'agit de retrouver la discipline d'antan, d'imposer le respect de l'autorité et de mettre fin à l'hypersexualisation des jeunes filles. Ce genre de discours se retrouve partout dans les médias écrits ou radiophoniques, et a quelquefois mené à des abus sordides, comme en 2010 à Outremont, et en 2013 dans les Laurentides, deux cas parmi de nombreux autres, qui ne sont pas documentés.

Ces phénomènes sont reliés au fait qu'on ne considère pas les jeunes comme des humains à part entière et doué-e-s d'une intelligence développée. À ce sujet, Alain Dubuc avait suggéré, en 2012, que c'était la condition neurologique inférieure des jeunes (il parlait notamment « de lacunes dans l'exercice du jugement ») qui les avait poussé-e-s à prendre l'impulsive décision d'entrer en grève étudiante. Un de mes collègues étudiant en enseignement de l'histoire, à l'UdeM, avait pour sa part appris dans un cours, vers 2007, que les adolescent-e-s étaient biologiquement incapables de faire l'usage d'esprit critique avant 16-17 ans, et que pour cette raison, il fallait se contenter de leur faire apprendre tout par coeur. Il est bien entendu allé répéter cette foutaise un peu partout, comme un perroquet[1]. Peut-être aurait-il été surpris d'apprendre qu'Alain Dubuc considère qu'il n'avait lui-même pas encore l'âge de prendre une décision rationnelle.

Les jeunes représentent une caste inférieure d'être humains, au Québec, et un peu partout dans le monde. Les discours favorables aux jeunes sont marginaux et presque tout le monde participe à leur destruction morale, par une forme de bizutage acharné et généralisé, qui vise à anéantir, en eux, toute forme d'originalité et de désir. La plupart des critiques aigries de la réforme scolaire en sont un bon exemple, et je ne suis pas certain que que les beuglements de Normand Baillargeon (avec ses appels à Arendt) à ce sujet soient une exception. Et c'est comme ça depuis toujours. On veut retourner à un idéal classique, à une vraie culture de l'effort.

Et cela passe aussi par l'absence d'individualité. On gomme les différences par l'adoption d'un code vestimentaire strict. Tout ce qui représente une violation à ce code est un « abus » (de liberté d'expression?) conduisant tout droit à des conséquences terribles. Eh quoi? Il est évident que les vêtements ont une conséquence sur la psychée. Une jeune femme habillée des chevilles jusqu'au cou n'aura pas un comportement dissipé. Impossible. Et le gars assis derrière elle n'aura pas de mauvaises pensées.

À la limite, ça peut se défendre, si on a la matière grise assez lousse. Mais on m'a dit qu'il y a quelques années, au Collège Jean-Eudes de Montréal, on interdisait aux gars de porter les cheveux longs. J'ignore si c'est toujours le cas aujourd'hui, mais ça ne m'étonnerait pas. Quel comportement cherche-t-on ainsi à modifier chez les adolescents? N'y a-t-il pas là une forme assez obscène de pression à la conformité?

Un autre faux progrès: l'histoire obligatoire

Je passe plusieurs heures par semaine à défendre mon point de vue sur la question. J'ai déjà écrit un billet là-dessus. Je n'ai absolument pas changé de point de vue, si ce n'est que pour le radicaliser. Ce nouveau programme d'histoire québécoise au cégep ne sert qu'un objectif: augmenter encore l'uniformité, faire entrer les jeunes dans un moule intellectuel commode, conforme aux attentes, voire plus facile à manipuler par l'utilisation de référents culturels communs (c'est-à-dire: le nationalisme). Je me demandais quel cours on sacrifierait pour faire entrer l'histoire (politique) de force dans les cégeps: il se trouve que ce sont les cours optionnels qui subiront le choc. Notez bien: pas question de modifier le tronc commun. Il s'agit plutôt de l'augmenter, aux dépens des choix que l'étudiant-e pourrait faire lors de son inscription. Parce que l'État sait bien mieux que nous quels cours on doit suivre.

Nous y participons

Comme des foules de hooligans dont le cerveau est réduit à une disquette floppy, nous encourageons ces réformes conformistes, conservatrices et autoritaires. Quotidiennement, nous exigeons plus de règles débiles, sous le couvert de n'importe quel principe con, que ce soit la neutralité (laissez-moi rire), la connaissance de faits, l'éducation à la citoyenneté, le respect de nos valeurs et de la démocratie parlementaire, le bien commun, la décence, etc. Il ne s'agit pas d'une sombre machination de l'État contre nous, planifiée en secret dans les bureaux de la NSA. C'est ce que nous réclamons pour tout le monde. Plus de chaînes. Des chaînes mieux polies et qui disent s'il-vous-plaît et qui se cachent derrière un masque.

__________________

[1] Salut Mathieu.

jeudi 30 janvier 2014

Dieudonné, le Québec et le nationalisme

Je réponds avec un certain retard aux lambeaux de controverse sur Dieudonné qui ont atteint le Québec dernièrement. Je crois que ce sujet exige davantage d'éclaircissements. Il y a un mois, Pascal Léveillé écrivait un article défendant l'humoriste dans un article qui faisait foi d'une très grande naïveté. Je ne sais pas s'il est revenu sur sa position depuis, mais cette tendance ne s'est pas nécessairement inversée ailleurs sur le web.

Il faut bien admettre qu'au Québec, on ne baigne pas dans la même actualité qu'en France. Tout ce qui filtre des vieux continents est imparfait et incomplet. Par exemple, les nouvelles venues d'Égypte ont toujours été fragmentaires. On a plus ou moins volontairement caché l'importance de la religion lors de la « révolution » de 2011, on a sous-estimé la radicalité des Frères Musulmans et l'influence de l'armée, avec les résultats qu'on connaît aujourd'hui: une ignorance crasse des mécanismes des luttes de pouvoir, des forces en présence et une idéalisation des contestations partout à travers le monde (sauf chez nous). Idem pour l'Ukraine.

De plus, il y a une importante composante ignorée dans les analyses journalistiques (citoyennes ou pas): c'est le nationalisme. Le nationalisme va tellement de soi au Québec (tout le monde ou presque se targue d'en être) qu'il est devenu impossible à beaucoup de penser à l'extérieur du paradigme, de la même manière qu'il est difficilement envisageable à d'autres de réfléchir sur les élections, l'identité sexuelle et autres dogmes profondément enfoncés dans leur cerveau.

Deux amis de Dieudonné dont on parle peu au Québec

Et on ne peut comprendre la portée du discours de Dieudonné sans connaître le nationalisme français, son histoire et surtout son actualité. Au Québec, tout le monde connaît plus ou moins Dieudonné. Il est ce vague humoriste de talent qui est venu en tournée et surtout à Tout le Monde en Parle il y a quelques années. Beaucoup ont aussi entendu parler des liens de Dieudonné avec Le Pen et Faurisson (le négationniste). Mais personne ou presque ne connaît Alain Soral, cet intellectuel d'extrême-droite étrangement visible en France, qui a entre autres appuyé les manifestations étudiantes de 2012 au nom d'une sorte de « pan-francisme » et de la bonne vieille race française « virile », prétendûment conservée dans un Québec idéalisé et pur de toute contamination raciale[1].

Personne ne connaît non plus Serge Ayoub, dont j'ai parlé à quelques reprises par le passé. Ce skinhead néonazi authentique a défrayé la manchette en France il y a environ six mois après avoir commenté l'affaire Clément Méric, un militant antifasciste français assassiné l'an dernier lors d'une rixe.

Serge Ayoub a été l'invité d'ultranationalistes québécois à l'automne 2011. Sa venue a été marquée par un contexte d'affrontements avec des militant-e-s antiracistes et antifascistes.

Ce ne sont que deux personnages obscurs. Mais ils figurent parmi les individus que Dieudonné fréquente. Il ne s'agit pas d'une bête et vague parenté. Ils ne font pas que se croiser de temps en temps dans des colloques. Après l'affaire Méric, Dieudonné a donné une très longue entrevue à Ayoub, dans laquelle il s'est montré absolument complaisant envers ses idées nauséabondes.

Quant à Alain Soral, c'est un grand pote de Dieudonné. Ils se retrouvent régulièrement à la même table pour discuter de la question juive. Élaborer davantage sur leur relation me semble inutile.

On peut bien prétendre que Dieudonné a approché Le Pen et Faurisson par esprit de provocation. Mais qu'en est-il de ces deux-là, dont il embrasse largement les propos et l'idéologie? Passe-t-il une entrevue complaisante à un facho par pure provocation? Juste pour le lulz? Et qu'en est-il autrement de sa fameuse liste antisioniste?

La quenelle

Isoler le geste de la « quenelle », se demander si c'est un geste antisémite ou s'il est simplement « antisystème », c'est un peu futile. Le fameux salut hitlérien est-il lui-même un signe fondamentalement antisémite? Ou n'est-ce pas sa signification historique qui le rend antisémite? Il en va de même pour la « quenelle ». Qu'il soit fait devant des synagogues ou devant une banque, cela ne change rien au fait qu'il a été créé dans un contexte particulier et qu'il est popularisé et adopté par l'extrême-droite, aussi complexe et variée soit-elle[2].

L'aveuglement nationaliste

Des indépendantistes du Québec arrivent souvent difficilement à tracer une ligne entre eux et les fachos. Par exemple, Loco Locass est déjà stupidement monté sur scène avec Fleurdelix et les Affreux Gaulois, reconnu pour ses tendances fascistes. Plusieurs sont plus clairvoyant-e-s, heureusement, et ont compris que certaines personnes ou groupes font de très mauvais alliés.

Pascal Léveillé, dans ses textes sur la charte de la laïcité, attaquait les « inclusif/ives », prétendant que ceux-ci étaient la naïveté incarnée et qu'illes s'acoquinaient avec des fondamentalistes pour mieux défendre une vision rose-bonbon de notre société. C'est une critique qu'on peut faire, effectivement, à de nombreuses personnes, sans tomber comme Pascal le fait dans la caricature et les généralisations. Mais qu'en est-il des pro-charte et des pro-Dieudonné qui s'acoquinent avec des racistes, simplement parce qu'illes sont trop naïfs/ives pour déchiffrer la haine et la paranoïa dans le propos de certain-e-s? On ne peut pas mettre tout le monde dans la même boîte sans risquer de se faire servir la même médecine.

Le nationalisme est un puissant hallucinogène. Dans les situations extrêmes, une personne modérée peut être tentée de souscrire à une solution plus radicale, en admettant qu'elle s'inscrive sur une ligne idéologique en apparence cohérente. En ce sens, le nationalisme peut venir à bout de l'esprit critique le plus aiguisé (même celui de Lise Payette). Il massacre les pensées rationnelles bien mieux que l'humanisme hippie des « citoyen-ne-s du monde ». Peut-être parce qu'il carbure à l'ignorance et à la haine. Mais surtout à cause de la peur: celle de perdre quelque chose d'intangible face à une menace invisible. Quand Dieudonné et Soral parlent de leur complot sioniste, ce sont les mêmes cordes psychotropes qu'ils actionnent. Et les marionnettes se mettent alors à danser.

_________________

[1] Une idée courante chez l'extrême-droite française.
[2] Il peut exister une confusion - et parfois une réelle proximité - entre gauche nationaliste et extrême-droite. Beaucoup servent abondamment de cette confusion pour brouiller les cartes. Il y a beaucoup de nuances entre les deux tendances et plusieurs basculent d'un camp à l'autre. Il ne faut pas s'en étonner. La droite conservatrice fricote aussi souvent avec une forme ou une autre d'extrême-droite. Le centre et les socialistes aussi. C'est comme ça depuis toujours.

mercredi 27 novembre 2013

Retour sur le second degré et l'humour - brasserie Le Corsaire

La Microbrasserie Le Corsaire s'est attiré les foudres de beaucoup en créant des bières nommées «La Petite Pute», «La Blonde facile» et «La Vicieuse», et surtout en utilisant une barbie dont il faut tirer les cheveux pour faire couler de la bière en fût. De manière moins visible et moins scandaleuse, Archibald Microbrasserie a également développé des noms de bière correspondant à des stéréotypes uniquement féminins, telles que « La Tite'Kriss » et la « Matante », instrumentalisant l'érotisme dans les représentations. Ce billet s'attardera cependant uniquement à un élément de controverse entourant Le Corsaire.

La brasserie Le Corsaire se serait défendue en invoquant le second degré, une stratégie commune à peu près à tous les humoristes sexistes et racistes du Québec. C'est un argument totalement invalide, dans la plupart des cas.

Ce qui est du second degré

Selon Wikipédia, le second degré, en humour, « consiste à dire ou laisser croire le contraire de ce que l'on pense, en particulier par ironie. » Ajoutons que le sens d'une phrase ou d'une action ironique peut être interprété comme simplement différent, et non pas opposé, au premier degré. Mais de manière reconnue, l'objectif est principalement de se moquer de la position adoptée.

Le deuxième degré n'est pas nécessairement intelligent. Il n'est pas nécessairement respectueux, subtil et fin. Il peut être d'une grande méchanceté et vous rentrer dedans comme un train.

Un exemple de second degré: faire semblant d'adopter un discours, le caricaturer pour lui donner des apparences de connerie. J'ai par exemple trouvé ce compte sur Facebook:

L'auteur-e du compte est allé jusqu'à caricaturer la récupération des autochtones dont se rendent souvent coupables les «patriotes» québécois-es, surtout les proches du RRQ. Il/elle a aussi pensé à s'inventer deux diplômes à l'UdeM, comme pour faire chier ceux et celles qui voudraient le dépeindre comme un ignorant pas éduqué.

Ici, on joue sur l'ambiguïté: non seulement on se moque de ceux et celles qui tiennent réellement ce genre de propos, mais aussi des gens qui pourraient prendre celui-ci au sérieux. Un mélange de second degré et de canular!

À l'extérieur du Far Web, Foglia aussi fait beaucoup dans le second degré. On peut entre autres se souvenir d'une chronique de 2009, qui en a scandalisé beaucoup, et dans laquelle il écrivait: « Mais la vraie question que nous pose l'écologie, je vous la pose maintenant : avez-vous bien mis vos pelures de banane dans le bac vert? Et la boîte de petits pois dans le bac bleu? C'est juste ça, l'écologie. Le reste, c'est du communisme. »

Deux jours plus tard, il fallait qu'il explique à ses lecteurs et lectrices que c'était uniquement du second degré : «René Homier-Roy se demandait hier matin si des lecteurs étaient passés à côté de «l'ironie totale» - ce sont ses mots - de ma chronique de jeudi. Vous n'imaginez pas, René. Un record de tous les temps. Plein qui m'ont félicité d'avoir enfin compris. Même Jeff Fillion. Plein d'autres tellement fâchés...»

Je pratique moi-même le second degré sans aucune pudeur. Même quand le fond de mon message est un compliment, il m'arrive de l'utiliser. De plus, c'est une méthode de trollage extraordinaire. Exemple: pour faire marrer un de mes amis, je lui écris ceci:
Il se trouve qu'il a été le seul à comprendre. Je me suis tapé mes pires réponses à vie, incluant: « Fuck toé pis ta race de "..." avec ta face en cartoon! » Et j'espère bien qu'on m'aurait servi ce genre de réponses si j'avais été sincère.

Quand je vois qu'on me prend au sérieux, j'en rajoute. La grossièreté et la stupidité de mes paroles ou messages augmente jusqu'à ce qu'on finisse par comprendre.

Il est parfois difficile de savoir si quelqu'un est sérieux ou non. Pourquoi? Parce qu'on est partout confronté-e-s à la connerie la plus absurde. Ainsi, il est peu probable que Dominic Maurais, malgré son ridicule clownesque, donne dans l'ironie et soit en réalité un gauchiste qui vote pour Québec Solidaire.

Pour que les gens comprennent qu'il s'agit de second degré, d'humour pince-sans-rire ou je-ne-sais-quoi d'autre, il faut quand même laisser quelques signes. Changer le timbre de sa voix fonctionne assez bien. Mais il est possible d'adopter des techniques plus subtiles. Par exemple, dans le message Facebook précédent, mon avatar portait un carré rouge sur la poitrine. Selon moi, c'était un signe suffisant pour qu'on comprenne que je m'attaquais aux gens qui ont l'habitude de tenir ce discours contre moi!

Si on n'arrive pas à faire comprendre à notre auditoire que notre propos est du second degré ce n'est par ailleurs pas nécessairement parce que cet auditoire est con. C'est peut-être aussi parce qu'on manque de talent dans la maîtrise de la subtilité, qui demande un juste équilibre entre le dit et le non-dit.

Je connais beaucoup de militantes féministes (radicales ou pas) qui pratiquent également le second degré sur une base quotidienne. Le mythe stupide voulant qu'elles n'aient pas d'humour est par ailleurs totalement faux. Selon mon expérience personnelle, elles n'en n'ont ni plus ni moins que les autres. Idem pour leur compréhension de l'ironie et du sarcasme. J'aimerais qu'on leur foute la paix un peu sur le sujet.


Ce qui n'est pas du second degré

On en revient au coeur du problème: beaucoup de gens défendent leurs propos offensants en prétendant qu'illes font en fait du second degré, à un tel point que le « second degré » en est venu à décrire à peu près n'importe quoi. C'est pourtant assez rarement le cas. Dans l'histoire de la «Petite Pute», cette défense est assez peu crédible. Il s'agit effectivement d'humour, c'est indéniable. Mais est-ce que les brasseurs souhaitaient par leur geste condamner l'exploitation et la violence sexuelles, souvent liées, dans l'imaginaire collectif, à la prise d'alcool? Ou même de ridiculiser le machisme? Peu probable.

Il en va de même pour la plupart des blagues controversées de Guy Nantel, Mike Ward, JF Mercier, etc. Sans dire que ces derniers ne donnent jamais dans le second degré, nous sommes tout de même en mesure de bien distinguer les formes d'humour, que ça leur plaise ou non.

Quand les humoristes, publicistes, chroniqueurs/euses et autres prétendent au « second degré », il s'agit en fait souvent de simples hyperboles, des exagérations d'archétypes auxquels le public doit adhérer massivement. Il n'y a pas d'ironie là-dedans. Évidemment, ce n'est pas «sérieux». Mais ce n'est pas non plus du second degré.

Les blagues salaces et provocantes (notamment les jokes de bébés morts, de Cédrika Provencher, de viol, de meurtre, etc.) ne sont pas nécessairement non plus du second degré. Elles comptent plutôt sur l'effet de surprise ou sur la violation des tabous, ce qui dans plusieurs cas, est franchement nécessaire. C'est important d'enfoncer des portes verrouillées depuis trop longtemps: mais ce n'est pas nécessairement par l'ironie que ça passe.

Le second degré peut être de mauvais goût, même quand il vise à dénoncer les abus.

Je peux donner quelques exemples concrets. Dans le film Kickass II, une scène de tentative de viol avec pénétration (dans la BD originale, il s'agit d'un viol qui aboutit à la pénétration vaginale) met aux prises l'amoureuse du héros et son adversaire surnommé The Motherfucker. Le méchant en panne d'érection n'arrive cependant pas à "violer" la jeune femme. L'objectif est donc de ridiculiser le rôle du violeur et de dépeindre celui-ci comme un lâche et un homme qui manque de virilité.

Mais ça n'en fait pas une blague de bon goût. Pourquoi? Tout d'abord parce qu'elle est une critique machiste du viol. Elle associe la panne érectile d'un homme non-viril au viol, qu'on pourrait opposer à la virilité assumée et vraie d'une relation consentante, un message totalement hallucinant! Ensuite parce que Night bitch, la personne ayant subi l'agression, prend la responsabilité de cette agression et affirme que c'est totalement de sa faute. Un propos qui n'est jamais explicitement réfuté par la suite. Et il y a plus, plus encore.

Le second exemple de second degré de mauvais goût: le texte de Gab Roy sur Mariloup Wolfe, critiqué ici par Jocelyne Robert. Si plusieurs contestent le deuxième degré dans ce texte, c'est selon moi parce que ce procédé humoristique est devenu le synonyme d'un humour de qualité, opposé à tout ce qui est qualifié de premier degré, autrement dit minable.

Comment oserions-nous en effet qualifier un numéro à ce point médiocre de second degré? Les imbéciles ne font pas dans la haute-voltige! Trois mots seulement suffisent pourtant à prouver le contraire: Mathieu, Bock et Côté. Un personnage de fiction, le père de Perceval dans Kaamelott (que je n'évoque pas ici pour la première fois), illustre également assez bien le fait que la maîtrise du style ne garantit en rien l'intelligence du/de la messager/ère.



Il est clair que Gab Roy s'est mis dans la peau d'un douchebag macho qui rêve d'avoir une relation abusive avec Mme Wolfe. Et qu'il a cherché à ridiculiser ce fantasme à l'aide de son texte. La personnalité de Gab Roy suffit d'ailleurs à comprendre que c'était du deuxième degré, et non pas une simple plaisanterie qui viserait, par sa poésie, à nous faire rire. Et pourtant, ça reste offensant, sexiste, et s'intègre tout à fait bien dans ce qu'on appelle la culture du viol.

Bref: le deuxième degré, c'est pas toujours intelligent.

L'humour comme instrument politique et social

Il est naïf de croire que l'humour n'a pas d'effet sur la société. L'humour est au contraire un instrument puissant, utilisé partout comme tel, incluant dans la propagande nazie des années 30-40. Il sert l'opprimé comme l'oppresseur. Dans la sphère politique, il passe un message longuement réfléchi: il associe un-e opposant-e à une caricature, il utilise l'allégorie pour vulgariser des concepts abstraits, il fait des synthèses. Il dit beaucoup en peu de mots grâce à l'utilisation de référents communs chez le public visé.

Dans la sphère sociale, c'est la même chose. L'humour encourage ou dénonce des normes, fait la promotion d'archétypes, vise à montrer qu'on est pas intimidé-e-s, etc. Son importance ne peut être négligée en aucun cas. Celui ou celle qui détient les clefs de l'humour possède un important levier de pouvoir. Et ça vient avec la même responsabilité que n'importe quelle autre aptitude. En cela, il peut être sujet à des critiques et des dénonciations!

samedi 23 mars 2013

Sur certains « droits ».

On nous rappelle maintenant assez souvent un droit prétendument inaliénable de libre-circulation (en voiture en plein centre-ville de Montréal), qu'on oppose au droit d'assemblée pacifique, qui lui est garanti directement par la Charte.

Or, la principale cause de bouchons de circulation restera toujours (et même en cas de manifestation) la présence d'un trop grand nombre de voitures sur la route. En bref, les automobilistes violent eux-mêmes leur sacro-saint "droit de circuler librement". Sans l'irresponsabilité de plusieurs, qui utilisent le centre-ville comme une autoroute pour absolument aucune bonne raison, il n'y aurait jamais, jamais de bouchon monstre.

J'en ai assez d'entendre cet argument de gros lard stupide. Comme le disait une publicité il y a pas longtemps: « You are not stuck in traffic. You are traffic. »

Et puis d'ailleurs, je dois traverser la rue Jarry et le Boulevard Crémazie plusieurs fois par semaine. Le bouton d'un des feux de piétons est brisé et j'ai toutes les misères du monde à traverser. Quand notre mobilité réelle (à pieds!) est réduite à cause d'automobilistes agressifs et de structures défaillantes, je pense qu'on peut vraiment parler d'un viol de liberté. La voiture, c'est pas un droit, c'est un privilège dont l'abus est pratiquement généralisé. En revanche, il me semble qu'il n'y a pas de liberté plus intuitive et importante que celle de pouvoir marcher d'un point à un autre en toute sécurité.

Franchement, le délire liberticide de plusieurs me rappelle celui du père de Perceval dans Kaamelott.

***

Selon un article assez mauvais de l'Agence QMI, le SPVM, en violant la liberté de manifester, dit répondre en fait aux demandes du public. Quel public, ça on saura jamais, mais on se doute bien que c'est surtout la communauté des affaires.

Eh bien voilà ce qu'un autre public vous demande, chers flics: patrouillez donc avec vos guns dans le cul.


jeudi 7 février 2013

sophisme ordinaire à la radio poubelle

Je viens d'écouter un des extraits les plus pauvres de l'histoire de la radio poubelle sur le plan argumentatif. C'est tellement de la sophistique cheap que l'écoute en vaut réellement la peine. Allez-y, vous allez voir, c'est drôle.

Je vais commenter seulement quelques sophismes et malversations. Analyser l'entière séquence serait interminable.

Le premier sophisme en est un de long haleine et joue sur les glissements de sens. Une tactique populaire chez les tribuns populistes qui comptent sur le manque d'attention de leur auditoire, une attention souvent détournée par un discours émotif.

Les deux animateurs commencent par remettre en question le soutien de la cause par la majorité des étudiant-e-s du Québec. Duhaime affirme:

« L'écrasante majorité des étudiants ne sera pas véritablement représentée. Parce que les étudiants, c'est pas toute des carrés rouges, pis c'est pas toute des syndicalistes des associations étudiantes. [L'écrasante majorité] C'était soit des carrés verts, soit du monde qui voulait finir leurs études pis qu'y en ont rien à foutre de l'activiste syndical [...] ». (vers 2min10)

Dans la phrase suivante, le sens glisse déjà. Duhaime se demande pourquoi les carrés verts n'ont pas de chaise au Sommet, les associant donc subtilement à « ceux qui s'en foutent » pour gonfler virtuellement leur nombre et ainsi augmenter leur légitimité. On pourrait répondre que la clique de Duhaime n'a tout simplement pas à parler pour ceux et celles qui s'en foutent, principalement parce qu'illes s'en foutent! Mais passons.

Ensuite, Duhaime nous sort une statistique de son chapeau:

« Ça nous intéresse pas 70% des étudiants qui étaient contre la grève qu'est-ce qu'y en pensent. (2min45) »

D'où vient cette statistique? En fait ce n'est pas une statistique. Souvenez-vous qu'on matraquait le fait, pendant la grève étudiante, que «seulement 30% des étudiant-e-s étaient en grève», présumant souvent par ailleurs que ceux et celles « qui étaient retourné-e-s sur les bancs d'école » avaient accepté la décision du gouvernement alors que c'était plutôt une question de rapport de force. Les étudiant-e-s ont cédé à l'argumentum baculi! Ça ne signifie pas qu'illes ont changé d'idée. Il faut vraiment avoir des tendances totalitaires pour le croire.

Juste sur le plan de la question de la grève, rappelons aussi qu'au 22 mars 2012, 310 000 (sur 400 000) étudiant-e-s étaient en grève, limitée ou illimitée. Même Quebecor l'a affirmé. Mais on ne peut pas pour autant en conclure que tout ce beau monde était en faveur de la grève, comme on ne peut conclure que les non-grévistes y étaient opposé-e-s unanimement.

C'est le coanimateur de Duhaime qui se rend coupable du glissement final sur le sujet: « On parle que c'est une minorité d'universitaires qui étaient contre la hausse. » (9min09)

Récapitulons. On passe de « une majorité écrasante de gens qui s'en foutent et de carrés verts », à « 70% d'étudiant-e-s contre la grève » pour en arriver à l'assertion finale « une minorité était contre la hausse » en guise de conclusion. Chaque partie du sophisme soutenant la suivante. Mais comment a-t-on pu arriver à cette conclusion à partir des faits énumérés précédemment? C'est ridicule!


***

La discussion se poursuit, l'indignation monte. Les deux co-animateurs reçoivent Germain Belzile (prof à HEC) en entrevue. J'ai déjà parlé de lui il y a longtemps: je l'ai rencontré à un séminaire de l'Institut Fraser. Disons qu'il a l'art des citations stupides[1].

Le sujet de l'opinion des étudiant-e-s sur la hausse revient donc. Selon les trois individus, les associations étudiantes ne représentent pas correctement leurs membres, mais ceux-ci sont forcé-e-s de y appartenir. Belzile cite d'ailleurs l'article 20 de la Déclaration universelle des droits de l'homme:

« 1. Toute personne a droit à la liberté de réunion et d'association pacifiques.
2. Nul ne peut être obligé de faire partie d'une association. »
 
Belzile se fiche pas mal du premier point (violé par des dispositions de la loi 12, qui provoquait la suspension des droits associatifs dans certains cas), c'est le deuxième qui l'intéresse. Je me permets de faire une parenthèse (encore) car ce n'est pas la première fois que ce sophisme est utilisé pour attaquer les associations étudiantes. Tout d'abord, ce n'est pas le cas partout. Dans plusieurs associations étudiantes, il est possible de se faire rembourser sa cotisation. Il en va de même pour les assurances collectives négociées par les associations facultaires. C'est souvent compliqué (j'aimerais que ce soit plus facile) mais on ne peut affirmer que c'est impossible.


En fait, la formule Rand est souvent utilisée comme prétexte par les grosses assos de centre, centre-droite (comme la FAÉCUM) pour empêcher les assos modulaires (ou des associations facultaires, comme la CALESH vers 2006), trop à gauche et contestataires, de se faire reconnaître.

Par ailleurs, personne n'est forcé d'aller au cégep et à l'université! A contrario, nous sommes tous et toutes associé-e-s de force à une grande institution, sous peine d'expulsion ou de prison: l'État. Et cela contrevient certainement à l'article 20.

_______________

[1] Dans l'extrait choisi, vers 17 min: « Les gens qui ont encouragé ça au printemps passé vont avoir contribué au breakdown de l'ordre public aussi parce que c'est rendu normal et acceptable de casser des vitres, d'endommager des voitures, d'intimider des gens... Je suis catastrophé. »

lundi 4 février 2013

Le sondage en ligne du Parti Conservateur.

J'insiste souvent sur le fait que contrôler la question est plus important que de contrôler la réponse. En voici un exemple qui manque sérieusement de subtilité.

Ce ne sont que deux questions biaisées parmi tant d'autres, auxquelles on peut répondre en suivant ce lien.

Reste à savoir si le Parti Conservateur va se servir des données recueillies pour justifier ses politiques à la Caligula et prétendre qu'il a pris le pouls de la population.

Maintenant, si vous voulez répondre au questionnaire, je vous conseille de mettre une fausse adresse, au cas où le PC enverrait toutes les informations à la GRC...

jeudi 30 août 2012

Vieil ignorant.

Ancien éditorialiste du Devoir, M. Sansfaçon a décidé, en grand intellectuel, de faire un lien entre les jeunes fachos grecs et les étudiant-e-s qui bloquent des cours à l'UQAM et à l'UdeM depuis lundi.

Depuis, et malgré les limites de Twitter qui ne permettent pas de déjouer aisément les déclarations aussi courtes, punchées que stupides, M. Sansfaçon a reçu plusieurs réponses. Cela dit, il ne semble pas en avoir compris grand-chose. Il reste campé sur sa position intenable et ridicule.

Pour comprendre à quel point l'insulte de l'ancien éditorialiste est insoutenable, il faut tout d'abord savoir que les fascistes de Grèce sont en fait des néonazis. Car c'est bien à eux que le journaliste compare les étudiant-e-s, n'est-ce pas? À moins que son esprit soit tellement étroit qu'en fait, c'est aux anarchistes de Grèce qu'il tente de les associer. Après tout, eux, comme les uqamien-n-es apparemment, sont masqué-e-s, ingouvernables et allergiques aux médias! Et puis certaines personnes un peu spéciales ont tendance à définir tous leurs adversaires avec le même terme. Selon Benhabib, nous sommes tous et toutes des islamistes. Selon le Parti Républicain, des communistes et selon les ténors de la radio-poubelle, des crotté-e-s.

Mais nous ne présumerons pas que Sansfaçon parle de cette petite clique de rebelles qui se bat contre la violence de l'État et justement, de son fascisme de moins en moins subtil. C'est réellement à d'authentiques fachos auxquels il fait référence.

Et que font ces nostalgiques? Ils forment des milices et s'attaquent aux étrangers/ères. En bandes, avec des armes, et vont jusqu'à poignarder des innocent-e-s.

Mais que fait donc la police? Certain-e-s croient qu'en fait, l'Aube Dorée (le parti néonazi grec) a des liens avec elle. Pensez-vous donc que les néonazis ressentent nécessairement le besoin de porter des masques quand ils font leurs razzias?

Dans ce contexte, les journalistes ne sont que les derniers sur la liste à être « intimidé-e-s », après les gauchistes, les antiautoritaires, les femmes, les homosexuel-le-s et autres non-conformistes. Mais tout de même, les néonazis ne sont tendres avec eux.  Lors d'un discours du chef du parti, des hommes baraqués les a forcés à se lever pour lui montrer du respect. Et les critiques, de la part de leur petit führer, sont acerbes à leur égard.

***

Qu'ont fait exactement les étudiant-e-s qui bloquaient les cours à l'UQAM? Eh bien à ma connaissance, pas grand-chose. Même si je nie catégoriquement avoir participé au blocage et avoir contrevenu à la loi 12[1], j'ai quand même pu assister à la levée de quelques cours. Comment ça s'est passé? Eh bien sans contacts physiques. Les jeunes masqués ou pas soufflaient dans des trompettes, faisaient clignoter les lumières, et levaient les cours parfois même après avoir négocié avec les élèves réfractaires au vote de grève. Les seules menaces dont j'ai été témoin: de revenir plus tard et faire plus de bruit. Et cela malgré les actes sévères de provocation.

Lever des cours, faire respecter une grève, faire du piquetage, c'est un droit acquis qui n'a jamais fondamentalement été remis en question avant cette année. Jamais a-t-on autant assimilé, autrefois, cette pratique à du fascisme. La négation du droit de grève et menacer de dissoudre des associations syndicales, plutôt, ça s'en approche! Et c'est tout à fait l'esprit de la loi 12.

Quant à l'intimidation des journalistes: j'aimerais bien savoir si M. Sansfaçon y était, au juste, à l'UQAM, pendant les blocages. De mon point de vue, son statut d'ancien éditorialiste et de journaliste invité au Devoir me laisse croire qu'on a ici affaire à un planqué qui n'a pas fait de terrain de manière quotidienne depuis plusieurs décennies, et dont le rôle exact est de déblatérer des opinions biaisées sans références fiables, un problème qui n'épargne pas tous les journalistes de terrain, d'ailleurs.

J'ai déjà parlé des évènements souvent caractérisés par plusieurs journalistes d'intimidation. Brian Myles et Rima Elkouri, entre autres, s'en sont plaints, suite à leur participation à une vigile devant le Palais de Justice de Montréal. Myles avait alors lui aussi évoqué le spectre du totalitarisme.

Ce que ces journalistes oublient de dire, c'est que plusieurs de leurs collègues harcèlent et agressent régulièrement les militant-e-s. Illes prennent des dizaines de photos, leur objectif à trois centimètres du visage et promènent leurs caméras partout, parfois même dans l'angle des masques pour avoir une meilleure idée des traits de manifestant-e-s souhaitant rester anonymes. Et dès qu'on tente de se protéger en bloquant leur objectif avec un bout de tissu ou en levant la main devant l'objectif (sans y toucher!), illes hurlent: « NE ME TOUCHE PAS! TU N'AS PAS LE DROIT DE ME TOUCHER! » Il arrive même assez régulièrement que des journalistes nous insultent vertement en gueulant. Et on ne reviendra pas sur les mensonges et erreurs factuelles qui ont rendu la vie de plusieurs impossible. Tous et toutes ne se conduisent pas de cette manière, mais l'échantillon est assez important pour que les activistes leur demandent poliment de sortir de certaines assemblées générales. Et pour que d'autres les empêchent d'entrer dans une classe. Au cas où illes seraient trop pressé-e-s de diffuser de fausses informations...

En quoi consistait au juste l'intimidation dont ont été victimes les journalistes mentionnés par Sansfaçon? Sans sources et sans précision, on ne peut même pas confirmer que cette intimidation a eu lieu. De plus, depuis l'hiver dernier, ce concept d'intimidation est utilisé à tort et à travers. N'importe qui peut se dire intimidé par n'importe quelle broutille. Une société d'enfants-rois, troublée par des multiples crimes de lèse-majesté contre le confort douillet de la routine, pourrait-on dire. Pendant ce temps-là, les flics battent des profs dans l'entrée de l'UdeM - et nous en avons des preuves assez convaincantes - mais ça ne fait pas réagir les journalistes avec autant d'hostilité.


Cela dit, des personnes ont témoigné de véritable intimidation et de menaces réelles au cours de certaines levées de cours, lundi dernier. Si ces menaces envers des étudiant-e-s sont avérées, eh bien je les dénonce. Mais il s'agit ici de cas isolés.

Les journalistes ont tendance à se considérer eux-mêmes comme les baromètres de la démocratie. Quand on s'attaque à eux, on est nécessairement des instruments d'un pouvoir aussi sombre que vil. C'est souvent le cas, mais il faut que les journalistes cessent de s'attribuer ce rôle de colombe de l'espoir et de la liberté. Dans tout régime, il y a une presse d'État, des journalistes qui servent les intérêts du pouvoir et des dominant-e-s. Le Québec n'est pas l'Iran, mais ses médias ne sont pas pour autant tous absolument neutres. Les prétendre totalement indépendants serait une belle escroquerie et une insulte pour notre intelligence. Par ailleurs, les journalistes, quand bien même ne serviraient-illes pas un patron ou un gouvernement, sont-illes souvent affecté-e-s par leur manque de rigueur, leur ambition ou leur biais idéologique. En tant que tels, illes peuvent parfaitement servir les intérêts d'un pouvoir autoritaire.

Ce que M. Sansfaçon fait, comme plusieurs autres - je pense notamment à Dutrizac - en se livrant à des comparaisons hideuses, c'est devenir un outil de domination. Dans l'esprit de beaucoup, s'attaquer physiquement à des bandits ou des fascistes est totalement légitime. En admettant que des crétin-e-s parviennent à convaincre la population que nous sommes faits de la même matière que ces sales types, la répression violente et la coercition sont justifiées. J'ai déjà parlé du rôle essentiel de la légitimité dans l'exercice du pouvoir. Sans légitimité, il n'y a en fait pas d'exercice du pouvoir possible. Un exemple: hier, un membre de l'AFESH, lors de l'assemblée générale, a noté qu'au cours des derniers mois, la loi du gouvernement est devenue moins légitime qu'une décision prise dans le cadre d'assemblées démocratiques. D'où le consentement de la population étudiante à lever les cours tant que l'assemblée n'ait pas statué le contraire. D'où le fait que les étudiant-e-s de l'UdeM aient préféré se faire arrêter et se battre que d'abandonner.

Cette légitimité acquise a une force supérieure à celle de la coercition policière.

Nous dépeindre pathétiquement en nazi-e-s a l'effet contraire. Cela rend légitime la coercition la plus brutale. Et qui rend légitime le permet et l'encourage! Le mot propagande, ça vous dit quelque chose?

Où je veux en venir: les mensonges ont leur rôle à jouer dans l'oppression. Autant que la matraque. Mieux. Le mensonge et les manipulations PRÉCÈDENT la matraque. Ils s'en portent garants. Ils en sont l'âme.

Voilà pourquoi Sansfaçon et cie me choquent tant. Parce qu'illes SONT des oppresseur-e-s, parce qu'illes ont leurs responsabilités dans les blessures, les arrestations et les tracas que nous subissons chaque semaine depuis toujours. Parce que la liberté de l'un-e ne doit pas empiéter sur celle de l'autre, et qu'en nous diffamant et qu'en encourageant la violence contre nous, illes n'utilisent pas leur liberté d'expression: illes nous marchent sur la gueule.

___________________

[1] Croyez-moi sur parole. Lol.

mardi 28 août 2012

Le F.E.A.R, une organisation anarchiste? (1)

Je dois avouer que cette nouvelle me rend assez confus. Des « anarchistes » servant dans l'armée américaine auraient assassiné un jeune homme et son amoureuse après que celui-ci ait apparemment pris la décision de quitter leur groupe de « milice ».

Leur projet risquant d'être éventé? Faire sauter un barrage, empoisonner l'industrie de la pomiculture et assassiner Obama. Ils avaient déjà, paraît-il, acheté pour plus de 80 000$ de matériel, notamment des armes à feu automatiques, dans l'objectif de servir leur sombre dessein.

Leur nom: le F.E.A.R., « Forever Enduring Always Ready ».

J'ai trouvé assez peu de signes rattachant les quatre militaires à l'anarchisme. Les médias intéressés à l'histoire, essentiellement anglophones, parlent cependant unanimement d'anarchistes. La preuve évoquée: les tatouages rappelant le « symbole de l'anarchie [1]». Je n'ai toujours pas trouvé de photos l'attestant, toutefois. Si vous en trouvez, prières de diffuser.

Par ailleurs, leurs plans d'attaques visant le gouvernement et la déstabilisation de l'industrie devaient permettre de « redonner le gouvernement au peuple », car, selon un des membres du groupe, « le gouvernement a besoin de changements ». Voilà pourquoi ils souhaitaient renverser ce gouvernement (le terme utilisé ici en anglais est overthrow).

Les informations sont fragmentaires dans tous les articles jusqu'à maintenant rapportés. Cela dit, l'interrogatoire d'un des membres du groupe (Michael Burnett), qui a témoigné contre ses ex-compères, est particulièrement étrange. Un court vidéo est disponible ici. Tout d'abord, notons que le militaire accusé apparaît en tenue militaire, drapeau américain à l'épaule. Un accident? Peut-être. Toutefois, alors que l'officier de justice lui demande si son groupe visait à déclencher une révolution, Burnett a acquiescé avant d'ajouter : « patriotism ». Il aurait aussi été mis en contact avec ce que son camarade appelait le « Book about true patriots ». Le même individu utilisait un article de revue sur un jeu vidéo évoquant la prise de pouvoir, aux États-Unis, des forces armées. C'est le patriotisme et le rêve de faire un putsch militaire qui motivait ces anarchistes?  Ah bon.

Le recruteur du groupe, Isaac Aguigui, et qui semblait en quelque sorte le leader de la milice, est un personnage sinistre. Après la mort suspecte (selon certains médias) de sa femme, qui était alors enceinte, il utilise les fonds de l'assurance-vie (500 000$) afin de procurer des armes à son organisation. Ce serait peut-être également lui qui aurait ouvert le feu sur Roarke (récemment sorti de l'armée) et sur l'amoureuse de celui-ci. Crime hideux s'il en est, commis sans doute dans la peur que leur ancien camarade ne se livre à la délation.

Il y a quelque chose de troublant dans le passé de Aguigui: il aurait été membre actif du Parti Républicain. Il aurait entre autres servi de « page » à la Convention républicaine de 2008, bien que l'identité du page partageant le même nom et les mêmes traits de visage que l'assassin n'ait pas encore été confirmée. Il aurait aussi représenté l'État de Washington dans le cadre d'une activité nommée « American Legion Boys Nation », un genre de simulation de session parlementaire. Ce programme est porteur d'un projet profondément nationaliste.

Au moment du double-assassinat, Aguigui était-il toujours membre du Parti Républicain? Avait-il gardé des convictions conservatrices[2]?

Il est pertinent de rappeler, en tout cas, que l'une des principales caractéristiques des anarchistes est l'antinationalisme et l'antipatriotisme. Le libellé de l'accusation peut affirmer ce qu'il veut, ce ne sont pas les idéaux de Kropotkine, de Bakounine, d'Élisée Reclus, de Stirner, de Lhermina et compagnie qui ont inspiré les assassinats et la conspiration. Le nom même de F.E.A.R. ne sonne pas très anarchiste. A-t-on affaire ici, plutôt, à une dénomination générale de la part des procureurs? Comme quoi toute attaque visant à instaurer un climat d'instabilité serait un attentat anarchiste? Par ailleurs, il est possible que l'association de l'anarchisme et du F.E.A.R. serait née d'une appréciation fictive de l'anarchisme. C'est-à-dire, en termes compréhensibles: les membres de la milice auraient voulu avoir l'air badass, alors il auraient adopté un nom épeurant et des tatous à la symbolique féroce... de réputation[3].

Il faut aussi mentionner que HateWatch, qui se spécialise dans la surveillance des organisations d'extrême-droite et qui a commenté rapidement le drame, ne fait pas le rapprochement entre anarchisme et tatouage « ressemblant au symbole de l'anarchie ». Ce rapprochement semble tirer ses origines de l'ignorance de procureurs ou de leur terminologie confuse, reprise ensuite par les médias.

Le vaste complot imaginé par les membres du F.E.A.R. ne devrait pas non plus éclipser les véritables victimes (connues et confirmées) des militaires arrêtés : Michael Roark et sa partenaire, Tiffany York, âgée seulement de 17 ans. Obama est bien vivant, lui, qu'il ait été visé ou non par des plan chimériques.

Ajout: Anne Archet remarque, dans un commentaire ci-dessous, que le plan du FEAR pourrait avoir un lien avec le célèbre roman d'extrême-droite, The Turner Diaries, qui a joué un rôle dans l'inspiration de plusieurs attentats antérieurs. The Turner Diaries raconte et glorifie l'histoire de suprémacistes blancs qui, après avoir déclenché une révolution raciste et commis plusieurs attentats contre un gouvernement de gauche, participent à une guerre nucléaire qui anéantit les trois-quarts de la planète. Les similitudes sont importantes entre le projet du FEAR et le roman, mais j'attends de nouvelles informations avant de faire une connexion directe.

______________

[1] « He [Isaac Aguigui] used the Army to recruit militia members, who wore distinctive tattoos that resemble an anarchy symbol » Source. 
 [2]«"When Obama outlined his health-care plan, 17-year-old Isaac Aguigui of Cashmere said, 'That makes absolutely no sense.' "»  Source.
[3] Bien plus question ici, finalement, de Sons of Anarchy que de Chomsky.

mercredi 22 août 2012

Le Groupe Altus qui compte les manifestant-e-s.

Radio-Canada a dépensé un montant x afin de connaître le "vrai" nombre de manifestant-e-s aujourd'hui, grâce à l'aide du groupe Altus.

Une recherche sur le site web nous apprend que cette firme ne semble pas avoir de nombreuses expériences dans le domaine de l'estimation de manifs. Le site de Radio-Canada nous affirme qu'il y a eu deux calculs: un à la Place du Canada, alors que la foule était immobile, et un autre plus tard, coin Bleury et Sherbrooke.

Je ne remets pas en question le deuxième résultat obtenu, qui l'aurait été avec des compteurs à mains, même si on ne connaît pas vraiment la méthodologie. Idéalement, il aurait fallu rester immobile et cliquer sur le compteur une fois toutes les dix personnes. Il m'arrive de le faire en comptant par bloc de 100 personnes mentalement, et de noter chaque bloc sur une feuille de papier avant de multiplier. C'est moins fiable mais ça fait l'affaire. Pour y arriver, il faut repérer un goulot d'étranglement: souvent un coin de rue ou une avenue plus étroite que les autres, qui nous permet de réduire au maximum l'incertitude.

Les calculs selon la densité dans un espace donné ne sont selon moi absolument pas fiables. Tout d'abord parce qu'il n'y a jamais autant de gens sur la ligne de départ qu'en plein milieu de la manifestation. Faire un calcul à 14h35, c'était une idée foireuse, étant donné que nous ne sommes parti-e-s que bien plus tard. Comme des milliers d'autres manifestant-e-s aguerri-e-s, j'ai l'habitude d'arriver au moins une demie-heure après le début "officiel" d'une grande manifestation.

Interviewé par SRC, Jean-François Grenier, directeur de la filiale recherche marketing du Groupe Altus, dit que c'est à l'avantage des manifestant-e-s de gonfler leur nombre. On pourrait répondre que c'est à l'avantage d'une grande firme très capitaliste qui fait dans l'immobilier que de proposer des estimations conservatrices vis-à-vis d'un mouvement qui se méfie de la corruption dans le monde de la construction. Rappelons aussi que ce ne sont PAS des scientifiques, mais des entrepreneurs dont l'objectif est de réaliser des profits. Si par exemple les évaluateurs/trices étaient arrivé-e-s à un résultat significativement différent lors des deux comptages (il faut croire que le Groupe Altus arrive à un chiffre d'environ 12 000 les deux fois), il aurait été malaisé de présenter cette anomalie à Radio-Canada. Dans le cas d'études scientifiques, ces anomalies sont toujours relevées. En d'autres mots, ce n'est pas parce que Radio-Canada les a payés une fortune pour qu'ils estiment une foule que le Groupe Altus est un acteur neutre et fiable dans le débat. Un peu tiré par les cheveux, vous dites? Et pourquoi remettre alors en question l'honnêteté des organisateurs/trices des manifs?

Cela dit, j'ai toujours eu moi-même des estimations plus basses que celles des organisateurs/trices des manifestations. Parfois même plus basses que celles de la police. Je pense que les organisateurs/trices ont souvent un excès d'enthousiasme quand illes comptent les manifestant-e-s. Ça inclue les gens du mouvement des Cols Rouges, de Radio-X et des fans des Nordiques.

Radio-Canada cite (sans guillemets) M. Grenier à propos de la manifestation du 22 mars, qui remet en question le nombre de 200 000, qui a été largement retenu par la population:

« Pour contenir une telle foule [200 000 personnes] dans la Place du Canada, un espace de 13 000 mètres carrés, il y aurait dû y avoir 12 personnes au mètre carré ».

Cela dit, une foule déborde souvent de tous les côtés. Elle ne se limite pas au petit espace d'une place, d'un parc ou d'un square. Et quand la marche est partie, il y a encore du monde qui arrive et d'autres qui empruntent des rues parallèles! À l'inverse, avant même qu'une marche se termine, les gens évacuent déjà massivement (pas juste 10%!). Se fier sur la densité d'une foule lors du rassemblement de fin de parcours, c'est ridicule.

M. Grenier a déjà parlé de calcul de foule. C'était en 2003 à Radio-Canada. Il dit que le calcul le plus efficace se fait alors que la foule est compacte: on peut alors calculer la densité. Quand la foule est en mouvement, c'est « plus difficile ». En ce qui me concerne, je crois plutôt le contraire: les calculs de densité d'une foule, lors d'une manifestation, ne valent pas un clou. Le Groupe Altus a beau déployer des moyens impressionnants avec des modèles mathématiques, informatiques et un facteur de dispersion, je ne pense pas qu'on puisse se servir de telles informations.

Une foule compacte compte environ 2,6 personnes au m2, selon M. Grenier. En admettant qu'on aurait calculé la foule du 22 mars selon cet unique critère, on serait arrivé-e-s à un résultat de 34 000 personnes. Toute personne expérimentée vous répondrait en riant que le 22 mars dernier, nous n'étions bien entendu pas que 34 000 personnes. Une telle foule ne ressemble tout simplement pas à ça. Mais un simple calcul de débit nous permet aussi de remettre en doute un tel résultat. Sur Sherbrooke, en effet, les manifestant-e-s du 22 mars marchaient d'un pas rapide; et ça a duré une heure et demie. Je le sais car je suis resté posté du début à la fin au même endroit, avant de suivre le cortège. Si nous avions été seulement 34 000 personnes, il aurait fallu que le débit ne soit que de 6,25 personnes à la seconde. Ce qui est hautement improbable. À vue de nez, après la manifestation, j'en était plutôt parvenu à un débit moyen de 20 personnes par seconde au minimum, ce qui nous ramène à 108 000 manifestant-e-s. Même si c'est un calcul non-scientifique, je pense que ça vaut autant que le calcul de densité de M. Grenier et de sa firme.

Je le répète: le meilleur moyen d'estimer une foule de manifestant-e-s est de contrôler un point de passage. Avec un compteur à mains. Les journalistes de Radio-Canada n'ont pas besoin d'embaucher une firme pour le faire. Illes auraient pu simplement acheter trois compteurs à 5$ et envoyer des gens sur un coin de rue, un viaduc ou un parvis d'église. Même en admettant que les chiffres d'Altus soient plus fiables, c'est encore du gaspillage d'argent.

Mise à jour: des espèces d'imbéciles de Quebecor parlent de 5000 personnes. C'est carrément de la désinformation.

Photo de la manifestation du 22 août (?). Par Laurie Lee.

mardi 17 juillet 2012

Le manifeste de la CLASSE et Normand Lester.

Sans doute dans l'objectif de se faire de la publicité, le «journaliste» Normand Lester a décidé de comparer la CLASSE aux fascistes italiens dans une de ses chroniques publiées sur Yahoo. Il relève quelques prétendus points en commun entre le Manifeste de la CLASSE et le discours de Mussolini, dont des références à une certaine critique du capitalisme. Très choquant et qui vaut aussi la peine d'être noté: la moitié de l'article, ou presque, qui vise à dénoncer le féminisme.

Je n'ai pas l'intention de reprendre l'argumentation de Lester point par point: elle est de toute façon pitoyable. Je souhaite seulement rappeler qu'au cours des derniers mois, on a reproché à beaucoup de personnes appuyant les contestataires de faire un rapprochement entre Hitler et Charest, une comparaison qui est, bien certainement, également exagérée. Ce rapprochement, notamment fait sur Twitter par des quidams, mais aussi par les Justiciers Masqués sous le couvert de l'humour, a fait réagir les médias de masse. Des manifestant-e-s ont aussi fait des saluts nazis aux policiers pour dénoncer leurs abus. Plusieurs ont trouvé ça inacceptable, dont le B'nai Brith, sans surprises.


Mais il me semble maintenant que les anti-printemps devraient se regarder en face. Leurs tenant-e-s, libéraux/ales ou pas, utilisent aussi ce type de comparaison quotidiennement[1]. Cette enflure verbale a déjà fait l'objet d'un article du Devoir sur lequel Lester aurait peut-être dû méditer, bien que l'auteur, Antoine Robitaille, tourne décidément les coins rond et manque de profondeur dans ses analyses[2]. La différence la plus majeure? Eh bien les anti-printemps qui se livrent à cet exercice méprisant sont souvent des personnalités publiques qui écrivent dans de grands quotidiens. Vachement plus visibles que quelques individus avec trois abonné-e-s sur Twitter, ou même Dan Bigras.

Quelques détails sur la gauche et le discours fasciste

Ceci est une très courte synthèse de ce que je pense des supposés liens entre la gauche et les fascismes. Désolé de ne pas être davantage documenté.

Faire un rapprochement entre quelques éléments de discours n'est pas suffisant pour déterminer si une institution est l'héritière du fascisme. Tout d'abord parce que les fascismes sont nombreux et les écrits phares de ces courants divers comportent des incohérences multiples. Les fascismes tirent dans tous les sens. Les fascismes détestent tout, incluant le capitalisme... qu'ils pratiquent pourtant, dans les faits, avec entrain.

Par ailleurs, cette critique du capitalisme est ostentatoire mais pas mise en pratique. Elle est essentiellement de nature démagogique et sert d'outil de séduction des classes populaires. (Et pourtant, selon Bourrin - et repris ici par Wikipédia - ces classes populaires étaient sous-représentées dans l'électorat nazi. Ce sont en effet les classes moyennes qui semblent le plus attirées par ce type de discours haineux et manipulateur, de même que certaines élites, dont les étudiants de l'époque - qui provenaient bien entendu pour la plupart de milieux aisés; rappelons que nous sommes dans les années 30).

Pour en finir avec les gauchistes et les nazis, on suggère un peu partout que plusieurs des membres du KPD (Parti Communiste d'Allemagne) faisaient des allers-retours entre leur parti et le parti national-socialiste avant la prise de pouvoir par Hitler. Selon plusieurs, c'est suffisant pour affirmer que, hors de tout doute, « les extrêmes se rejoignent ». Or, lors des jeux d'alliance de partis politiques qui ont caractérisé les années 30 en Allemagne, seule la gauche (SPD et KPD) s'est réellement opposée à Hitler. Qu'ont fait la droite conservatrice et le centre catholique? Eh bien ils se sont ralliés à lui et à son parti, votant en faveur de la loi des pleins pouvoirs. Dire que les « extrêmes se rejoignent » est selon moi un sophisme. J'ai une autre théorie: il y a plus qu'un axe dans le spectre politique. Le célèbre Political Compass que je ressors des boules à mites se limite à deux[3]: l'axe gauche/droite bien sûr, mais aussi l'axe autoritaire/antiautoritaire. Si vous êtes un-e autoritaire, que vous êtes un peu à gauche ou à droite et que par-dessus tout, vous êtes nationaliste et un peu con-ne, il y a de fortes chances pour que vous soyez en mesure de fréquenter, dans la même mesure, des néonazi-e-s et des stalinien-ne-s. Parce que ce qui vous touche, en fait, ce n'est pas vraiment la justice sociale ou la prétendue libre-entreprise, mais l'Ordre. Les extrêmes qui se rejoignent n'est qu'une vue de l'esprit. Les autoritarismes se rejoignent. C'est tout. Mais tous les « extrémistes » n'en sont pas.

D'autres cas

La droite - et parmi elle Normand Lester - associe souvent Mussolini à la gauche, notant sa jeunesse pendant laquelle il s'affiche socialiste. Un tel argument est assez pathétique, voire irrecevable, d'autant plus que le célèbre Duce a été expulsé du Parti Socialiste Italien. Et il semble lui avoir rendu la monnaie de sa pièce: comme Hitler plus tard, il exécute les gauchistes, les force à l'exil. Je ne nie pas que plusieurs gauchistes - dont beaucoup de «socialistes» - aient pu être mouillés dans des affaires dégueulasses sous son règne. Mais on retrouve réellement chez la dictature fasciste italienne les éléments de la gouvernance de droite habituelle: complaisance des autorités traditionnelles, séduction de la grande bourgeoisie, glorification irrationnelle du patriotisme, colonialisme, loi et ordre.  Dire que Mussolini était de gauche, et faire de la CLASSE son nouvel avatar, c'est d'un ridicule absolu.

Et qu'en est-il du fascisme à la Franco? Pendant la guerre civile espagnole, les camps étaient bien divisés: la gauche était anti-franquiste. Mais qu'était Franco au juste, à l'origine? Ah oui, j'avais oublié.

Un simple nationaliste conservateur.

La question cruelle


Si on veut comparer la CLASSE à Mussolini et autres fascistes, il faut en quelque sorte faire fi du contexte et donc du canyon qui sépare 1924, 1933 et 1939 de 2012. Mais si on faisait un pont?

Alors il faudrait peut-être se poser la question: est-ce que la CLASSE aurait appuyé Mussolini en 1924? Aurait-elle été du côté de Franco? Aurait-elle engagé ses manifestant-e-s dans une grande marche de chemises brunes en Allemagne?

La réponse, c'est que c'est fort peu probable. La CLASSE s'est toujours posée en ennemie de l'autoritarisme. Et elle n'aime pas les chefs; surtout pas les siens. Elle ne cherche pas à prendre le pouvoir et ne soutient aucun parti politique. C'est d'ailleurs ce qu'on lui reproche le plus souvent - par incompréhension, mais aussi par conservatisme. Souvenons-nous que même une faiseuse d'opinion de centre-gauche a enjoint la CLASSE à abandonner la démocratie directe afin de mettre tous les pouvoirs dans les mains de Gabriel Nadeau-Dubois, ce qui est d'une stupidité rare.

Et si on poursuivait la transposition? Si un-e leader charismatique se présentait aux élections en désignant un groupe ethnique quelconque comme responsable de nos souffrances et/ou prônait le retour à l'Ordre, à grands renforts de flics et de militaires, qui serait susceptible de l'appuyer? Qui est assez parano, déconnecté-e et assoiffé-e de répression pour se laisser prendre? La gauche?

Ou...

___________

[1] Un autre exemple: rappelez-vous l'article ignoble de Joseph Facal, suggérant qu'il serait condamné à mort sous le régime de Québec Solidaire.
[2] Il aurait été par exemple honnête d'avouer que d'authentiques néonazis ont encouragé le recours à la violence contre les grévistes, dont le fameux haut-fonctionnaire dont plus personne ne parle depuis qu'il a été « sanctionné », des militaires canadiens, d'autres individus un peu glauques, etc. Et puis des informations récentes nous révèlent qu'Alain Soral, ce néonazi qui s'assume très mal, « soutient » le mouvement de contestation, essentiellement pour des raisons raciales. Il y aurait en effet une guerre de civilisation entre « monde anglo-saxon » et « système égalitaire chrétien catholique à la française ». Adaptant Hitler, il fait la promotion du pan-francisme, et dépeint la lutte étudiante comme héritière du Gaullisme, une troisième voie rejetant à la fois le soviétisme russe et le capitalisme anglo-saxon! Nous reparlerons peut-être de cette notion de 3e voie.
[3] Mais on pourrait en ajouter plusieurs.

vendredi 15 juin 2012

La banalisation de la violence

Au risque de répéter ce qui a sans doute déjà été dit, le prétendu phénomène de banalisation de la violence par les manifestant-e-s, carrés rouges ou whatever, décrit par Jean Charest, est un mensonge éhonté.

Les intellectuel-le-s, chroniqueurs/euses et autres intervenant-e-s qui soutiennent la lutte populaire actuelle ne banalisent pas du tout la violence contestataire. Au contraire, elle est catapultée au rang de péché mortel et d'hérésie par beaucoup. Elle est dramatisée. Le terme « casseurs » en est venu à désigner n'importe qui et à regrouper une masse immense de gens désobéissant-e-s. La gauche de salon en fait des ennemis, des extrémistes, des indésirables. Personne ne se gêne pour dénoncer ces « casseurs » et s'en distinguer. Je l'ai même entendu dans une assemblée de quartier, jointe à une remarque ignorante frôlant le racisme. Tout le monde se réclame un peu naïvement du pacifisme, sans savoir au juste ce que ça implique, sans trop se rendre compte que c'est le plus souvent synonyme d'une attitude simplement passive face aux abus d'une tyrannie.

Ce pacifisme, au sein de la gauche modérée, est sectaire. Charest, lui, voit au contraire une banalisation de la violence. C'est ridicule.

On pourrait refaire l'histoire du conflit à reculons et observer le comportement des acteurs sociaux: ni les médias, ni le public, ni les politicien-ne-s n'ont réellement banalisé la violence des « casseurs ». Le discours est resté le même: la casse nuit à la cause, la violence c'est antidémocratique, blablabla. Charest n'a en fait aucun argument pour montrer un processus de banalisation, à part des tounes de Mise en Demeure qui datent de 2007. La «violence» qui n'est pas dénoncée par la gauche, c'est tout ce qui est compris dans l'élargissement opportun, par le gouvernement, du concept de violence et d'intimidation. Ok. La gauche ne dénonce pas (unanimement) les grèves. Elle ne dénonce pas non plus le port du carré rouge. Mais c'est peut-être parce que c'est pas de la violence...

Il y a certes une banalisation de la violence (et là vous me voyez venir à cent kilomètres à l'heure). Celle de l'État et surtout de sa police. Tout d'abord, il y a eu les politicien-ne-s et certain-e-s faiseurs/euses d'opinion qui applaudissent le travail de la police pendant que les abus connaissent une explosion dès l'hiver. Rappelons-nous de l'épisode du premier blocage du ministère de l'éducation. La police a utilisé du poivre de cayenne un peu partout (dans ma face inclusivement) et poussé des jeunes dans la gadoue. Des jeunes qui bien entendu, ne représentaient aucune menace. Vous vous souvenez? Les images ont spinné pendant des jours. Méchants, méchants flics!

Aujourd'hui, publiez de telles images et ça ne dérange plus personne. Moi-même, je me rends compte graduellement que ça ne me choquerait plus tant que ça. Mais sur le moment, ah, quel scandale ce fut! Et avec raison. Et pourtant, le saccage par la police de bars-terrasses, des actions scandaleuses et dignes d'un État voyou n'a fait que réagir tièdement le public, l'État et les médias. Les questions idiotes de journalistes, à ce sujet, ont d'ailleurs été dénoncées par un propriétaire de commerce. Des  retombées économiques moins miraculeuses deviennent subitement plus scandaleuses que l'impunité totale de policiers qui se conduisent comme une horde de barbares, saccageant tout sur leur passage, répandant la terreur et frappant au hasard.

Entretemps, Amnistie Internationale et l'ONU ont critiqué le Québec pour ses manquements à la démocratie et sa violation des droits fondamentaux. Quelle a été la réponse du gouvernement et des autres leaders autoritaires? La banalisation, justement. « Bah, en Syrie c'est bien pire. » « Bah, à Londres et à Toronto, les lois sont bien plus restrictives. » « Il faut bien assurer la sécurité des manifestants. »

Les gens importants ont maintenant un nouveau mantra: si vous êtes victimes de présumés abus policiers, eh bien vous n'avez qu'à vous plaindre en déontologie. Les gens importants savent pourtant que ce processus ne sert pratiquement à rien. Qu'au plus, on tapera gentiment sur les doigts du flic impliqué deux ans après les évènements. À quand une arrestation massive de flics criminels...

Rejeter des rapports d'organismes internationaux du revers de la main, ce n'est peut-être pas de la banalisation? Ignorer ouvertement les abus policiers, leur donner carte blanche et les applaudir, ce n'est pas de la banalisation?

Charest est maintenant revenu à plusieurs reprises sur son histoire de banalisation, alors que ce sont ses propres conceptions de violence qui ont changé; toute pression et toute perturbation est graduellement devenue violente et/ou intimidante. Encore une tentative maladroite de diversion. Encore une affabulation. Le plus dommage là-dedans, ça reste le fait que du monde y croit.

jeudi 14 juin 2012

lutte acharnée contre Mise en demeure.

Les autoritaires du Québec ont lâché Y... et ont trouvé leur nouveau joujou: le groupe Mise en Demeure, des musiciens anarchistes qui font largement dans l'humour et le sarcasme. Le groupe avait jusqu'à aujourd'hui passé presque inaperçu dans les médias de masse, mais pas mal de monde du milieu connaissent leurs chansons décapantes, et scandent souvent, quand les flics marchent en cadence vers nous : «L'antiémeute arrive, l'antiémeute arrive, lalalalalalala». Le groupe a aussi participé malgré lui à un canular dont tout le monde se souvient, et qui avait annoncé le prétendu rejet de Stephen Harper par sa propre mère. Mise en Demeure avait fait une chanson sur le même sujet avec l'aide de précieuses collaboratrices.

Plusieurs journalistes et politicien-ne-s profitent du fait qu'actuellement, ce groupe est inconnu du public pour faire un acte d'acharnement et de désinformation. Il est vrai que quand j'ai vu que l'affiche du groupe, pastichant La liberté guidant le peuple, je me suis tout de suite dit que cette histoire n'était pas terminée, et que ce serait pire quand les crapules de ce monde se mettraient à citer partiellement les paroles de certaines chansons.

Mise en demeure sort de l'ombre et c'est le scandale immédiat. C'est comme si chaque chanson venait d'être écrite, spécifiquement dans l'objectif d'inciter à la violence envers Courchesne et Charest. Certain-e-s chroniqueurs/euses vont jusqu'à croire que les images offensantes (certaines le sont réellement) ont été créées au cours des dernières semaines et que c'est là la preuve que la gauche a atteint un «nouveau sommet» dans son discours de violence. Or, à ma connaissance, ces images sont là depuis un sacré bout de temps.

Les journalistes ont alarmé tout le monde en affirmant que Mise en Demeure jouerait sur les Plaines à Québec, souvent sans spécifier qu'il s'agissait non pas de la grande fête qui passe à la télé chaque année, mais du Party clandestin de la Saint-Jean[1], qui dure toute la nuit et réunit une vingtaine de groupes. Un gros party, dans les faits, mais tout de même... un party secondaire!

Sans surprises, à la grande fête, à la vraie de vraie fête, ce seront Paul Piché, Marie-Mai, Loco Locass, Dumas, Andrée Watters et Lisa Leblanc, entre autres, qui se produiront sur scène. Pas l'ombre d'une mise en demeure. Les gens qui veulent une Saint-Jean (une fête nationale, pardon) politically incorrect MAIS à l'intérieur des limites du raisonnable et de la conformité, (certifié avec un minimum de gros mots) ne seront absolument pas dérangés par l'humour de groupes anarchistes. Loco Locass chantera entre autres leur inécoutable Les Géants, qui est une ode mièvre à la Nation.

Chères matantes nationalistes et amoureuses de la langue de bois, dormez tranquilles.

Pour en revenir aux citations partielles faites par certain-e-s journalistes, dans le but précis d'être les premiers à déclencher un scandale, Jean-François Néron, du Soleil, expose des paroles de la chanson L'antiémeute arrive:

«C'est pas d'même qu'on passe à l'action
Y faut du monde pour bloquer les portes
On veut au moins une police de morte»

En toute logique, le journaliste ne pouvait pas se permettre de manquer d'observer que cette chanson raconte l'histoire d'une occupation qui tourne mal, et oppose les discours d'un modéré et d'un communiste de tendance Mao. C'est une parodie qui vise à se moquer des deux types de discours. On aurait pu faire une citation tout aussi malhonnête afin de tenter de prouver que Mise en Demeure, c'est un groupe pacifiste:

«ce serait full bon pour notre image
de toute façon on prévoit être sage
la communauté est derrière nous
c’est pas le moment de faire les fous»

Pour des raisons évidentes, Jean-François Néron a décidé de citer les passages les plus croustillants sans nuancer. Il aurait d'ailleurs pu trouver bien pire, mais n'ayant sans doute passé que quelques minutes sur le site web du groupe, il a manqué de souligner les meilleurs coups du groupe, incluant Légitime violence, mon oeil, qui est selon moi leur meilleur morceau ever et sans doute le plus violent, avec bien entendu leur hommage à Michel Chartrand.

Charest n'est pas en reste. Avec sa démagogie habituelle, il dénonce un phénomène de banalisation de la violence. Celle des manifestant-e-s, bien entendu! Il omet par ailleurs de spécifier que la plupart des propos rapportés datent d'avant ce prétendu phénomène de banalisation de la violence gauchiste.  Elles ne datent pas d'hier: c'est tout ce qu'a pu écrire Mise en Demeure de glauque, sur cinq ans!

Charest précise qu'on s'attaque à Courchesne... Dans une chanson qui date de son premier mandat en tant que ministre de l'éducation, voilà plusieurs années. L'escalade de la violence dont parle Charest des carrés rouges date-t-elle donc de 2007?

Et rappelons que si toutes ces paroles intimidantes sortent maintenant dans les journaux, c'est simplement parce que la police a trouvé un poster dans la maison des Machouf-Khadir et qu'un hostie de con a diffusé cet élément de preuve(?) dans les journaux, sans aucun égard pour le respect de la vie privée, parce que visiblement, la musique écoutée par les enfants[2] de Khadir concerne maintenant tout le monde. Si le flic en question n'avait pas causé cette fuite, on n'aurait jamais remonté jusqu'à Mise en Demeure.

Le contexte est certes à la violence. La violence extrême de la flicaille et des gouvernements municipaux, provinciaux et fédéraux, qui votent des lois autoritaires et liberticides. Abyssus abyssum invocat!


Il faut bien justifier cette répression inopinée, ces mesures de guerre soft avec une prétendue flambée de la violence et de l'intimidation de la part des méchant-e-s gauchistes. Observez à quel point le gouvernement et la CAQ flattent la police, l'applaudissant quand elle éborgne quelqu'un et jouissant quand elle emprisonne des innocent-e-s. Ce monde-là est plus dithyrambique vis-à-vis du travail de la police que la police elle-même.

En finissant, je voudrais commenter l'appel que Charest fait aux journalistes, comme quoi illes seraient menacé-e-s, brutalisé-e-s « par ces manifestations-là », et donc qu'illes devraient comprendre de quoi il parle. Or, on a vu de nombreuses fois des manifestant-e-s, justement, secourir des journalistes qui étaient brutalisé-e-s par des flics. Des manifestant-e-s masqué-e-s, à quelques reprises! Le portrait n'est donc pas si noir, malgré ce que pourraient en dire Bryan Myles et Rima Elkouri, qui par ailleurs, n'ont toujours pas compris, eux non plus, ce que signifie la liberté de ne pas se faire harceler par des paparazzis ou de ne pas se faire enregistrer sans notre consentement.

____________

[1] Antoine Robitaille, du Devoir, rapporte ainsi les propos de Charest sans les critiquer ni les nuancer. Manque de temps? Trop de mots dans son article?
[2] Comme si Y... et D... n'étaient pas des adultes responsables qui ne partagent pas nécessairement toutes les idées de leurs parents...

samedi 18 février 2012

Équité intergénérationnelle - frais de scolarité.

Mise à jour: Un texte bien mieux documenté (et me devançant d'un jour) a été rédigé par l'étudiant en droit Simon Crépeault sur le même sujet. Il répond aussi à plusieurs autres arguments du gouvernement sur la hausse des frais de scolarité.

***

Plusieurs observateurs/trices affirment que la hausse des frais de scolarité permet de rétablir l'équilibre entre les générations. Guy Breton, recteur de l'UdeM, affirme dans un texte d'opinion:

«Les droits de scolarité actuels et la proportion du coût de la formation qu'ils représentent sont, en dollars constants, une fraction de ce qu'ils étaient il y a 20, 40 ou 60 ans. Il y a ici une question d'équité intergénérationnelle. »

Marc Simard, mon grand insignifiant favori, en rajoute. Il dénonce le sophisme des étudiant-e-s... Mais si le Sophisme avait une mascotte, son costume serait certainement fait en peau de Marc Simard.

« Le graphique reproduit dans La Presse du 15 février démontre qu'avec les hausses de droits de scolarité décrétées par le gouvernement Charest, ceux-ci rejoindront en 2016-2017 le niveau qu'ils avaient en 1968 en tenant compte de l'inflation. »

Le problème avec cet argument, c'est que si la durée 1968-2018 est rigoureuse quand on veut tracer un portrait global de l'enseignement universitaire contemporain au Québec (l'UQÀM a été créée en 1969), elle ne tient pas quand on veut parler d'équité intergénérationnelle.

Les médias nous sortent régulièrement ce graphique depuis bientôt un an:


Donc, pour avoir connu des frais de scolarité équivalents à la fin de la présente période de hausse, il faut avoir étudié AVANT 1968.

Or, la plupart des leaders pro-hausse actuels ont fait leurs études APRÈS 1970. Quelques exemples:

En fait, pour avoir étudié dans une situation similaire aux étudiant-e-s de la fin de la présente décennie, il faudrait être né-e avant 1949. Ce qui nous amène aujourd'hui à un âge minimum de 63 ans, et 69 à la fin de la hausse.

Parmi ceux et celles qui ont payé l'éducation des jeunes ayant profité de frais de scolarité plus bas, il y en a énormément qui sont déjà mort-e-s, et la plupart sont à la retraite ou le seront assurément en 2018. Avec qui essaie-t-on donc d'être équitables? L'équité intergénérationnelle n'est pas rétroactive après la mort. De plus, comme les jeunes risquent de payer gros pour la retraite de leurs aîné-e-s, qui ont pour la plupart profité d'une meilleure accessibilité universitaire qu'eux, la hausse actuelle des frais de scolarité risque d'accentuer plutôt que de corriger les « écarts » observés.

Mais de toute façon, cette notion d'équité[1] intergénérationnelle est totalement creuse. Quand elle est utilisée, c'est non pas pour combattre une injustice, mais réellement pour revenir en arrière. C'est un concept profondément conservateur qui nie tout progrès social. Mais par-dessus tout, il nie l'intention première de tout parent: soit de s'assurer que sa progéniture vivra dans un monde meilleur que le sien.

Et je vais accepter que mes camarades qui débutent actuellement leurs études, qui traversent leur adolescence ou qui sont pas encore nés payent des frais de scolarité plus élevés quand les personnes qui devront bénéficier de cette équité aideront les premiers colons de la Nouvelle-France à défricher leurs terres.

_________

[1] Crisse que je hais ce mot-là.

mardi 24 janvier 2012

Pourquoi l'étude du CPQ est biaisée.

Dans un court billet écrit il y a plus d'un an maintenant, j'avais énoncé que l'étude commandée par le Conseil du Patronat du Québec nommée "Étude sur les dépenses des étudiants universitaires" était biaisée. Je n'avais pas expliqué pourquoi, tout simplement parce que c'était évident. Mais avec le combat qui s'en vient contre la hausse des frais de scolarité et quelques articles publiés il y a pas longtemps et qui annoncent clairement la reprise des arguments chancelants des patron-ne-s et gouvernant-e-s[1], j'ai décidé de jeter à nouveau un coup d'oeil au document.

La forme

Signalons que l'étude ne prend pas la forme et le ton d'une étude scientifique habituelle. On a plutôt affaire à un condensé assez flou de données sans grande analyse. Un peu comme le résumé du programme d'un parti politique qu'on reçoit dans notre boîte aux lettres lors d'élections. Quelques points saillants, quelques chiffres en gras, et ça s'arrête là.

Pourtant, le document porte le titre bien clair de "Rapport final", et non de "résumé", "esquisse", "document de presse", "tas de marde pour les éditorialistes épais", etc.

La section sur la méthodologie est risible : à peine une phrase, dans laquelle il n'est fait mention d'aucune marge d'erreur, sur un échantillon de 500 étudiant-e-s! Il me semble qu'avec un si petit nombre, on aurait pu s'attendre à quelques nuances! En comparaison, l'étude de la FEUQ (2010) sur les revenus des étudiant-e-s, à laquelle nous reviendrons souvent, a utilisé un échantillon de 12 600 individus et consacre une dizaine de pages à la métho, tout en accompagnant de données sur la marge d'erreur chacun de ses tableaux et graphiques !

Il y a un problème scientifique majeur dans le fait de caractériser le sondage du CPQ (parce que ce n'est rien de plus que ça, un SONDAGE, et d'ailleurs le nom du fichier pdf porte le titre évocateur de "sondage1210") d'étude.

Les données

Le problème avec les données du CPQ, c'est qu'elles sont incomplètes et nous permettent pas d'avoir un portrait global de la situation décrite. De plus, les données sont présentées de manière biaisée.

La formule choisie par Léger Marketing, à la demande du CPQ j'imagine, a été d'écarter systématiquement les résultats nuls de leurs équations. On peut donc se retrouver avec une série de chiffres difficilement compilables. Par exemple "70 % des étudiants dépensent 36 $ par mois en moyenne pour un service d'accès Internet". Il faut en comprendre, dans les tableaux qui suivent cette donnée (et même si ce n'est pas spécifié dans les faits saillants), que les 3 étudiant-e-s sur 10 qui ne dépensent pas en moyenne 36$ par mois en service d'accès Internet dépensent en fait 0$ par mois pour la même chose! Ce qui ramène la moyenne globale à 25$.

Un des problèmes de ce choix méthodologique est de donner une impression fausse sur les étudiant-e-s en général. Par exemple, il n'est pas certain que les 70% d'étudiant-e-s qui payent leur Internet soient exactement les mêmes que ceux (79%) qui dépensent pour un téléphone cellulaire. Plusieurs dépenses se chevauchent, mais d'autres pas. Mais ça, ce n'est pas spécifié non plus. On reste donc avec l'impression que c'est une large majorité d'étudiant-e-s qui payent ET un cellulaire, ET un accès à Internet vitesse extrême, ET 39$ de restaurant par semaine, ET cætera.

La formulation des phrases vise donc directement à gonfler les chiffres et à donner l'impression que les étudiant-e-s gaspillent leur argent de manière immonde. Mais ce n'est pas tout. Les expressions galvaudées permettent de dissimuler des faits habilement dans le discours. Par exemple: "Finalement, on remarque que la quasi-totalité des étudiants fréquentent les restaurants sur une base hebdomadaire (pour un total de 39 $ en moyenne par semaine) et qu’ils dépensent en moyenne 94 $ par mois pour leurs loisirs."

La "quasi-totalité", c'est en fait respectivement 95% et 96%. Pourquoi donc avoir donné ces chiffres moyens, si c'est pour exclure toujours au minimum 4-5% de l'échantillon? L'expression volontairement vague de "quasi-totalité", ici, est clairement utilisée à dessein pour gonfler les chiffres. Pour arriver à une moyenne réelle, il faut inclure les résultats nuls: ce qui donne 37,05$
pour les dépenses de "restaurant", et 90,24$ pour les loisirs. C'est pas beaucoup moins, mais il faut tout de même en conclure que les chiffres sont exploités de manière tout à fait inexacte.

Les termes eux-mêmes sont trompeurs. Comme nous l'avons vu, dans la section "faits saillants", le CPQ affirme que les étudiant-e-s dépensent en moyenne 39 $ par semaine dans les restos. Or, dans le tableau explicatif, il est plutôt question de: "Les repas (ou parties des repas) pris au restaurant (incluant les cafés, collations, repas pour apporter et commandés) PAR SEMAINE".

La question est confuse en partant, mais suggère sans doute que votre café pris à la brûlerie Saint-Denis, votre lunch pris à la cafétéria ou votre muffin acheté au Café Aquin rentre dans cette catégorie. En admettant que vous dîniez 5 fois par jour à la cafétéria et dépensiez 6$ à chaque fois pour un repas complet et équilibré, vous dépensez déjà 30$ par semaine. Ajoutez un café à 1,50$ 5 jours sur 7 et vous arrivez à la moyenne. C'est une dépense qui peut être coupée mais ce n'est pas irraisonnable du tout; il ne faut pas croire, en observant les chiffres donnés, que les étudiant-e-s se font exploser la panse au Toqué à chaque semaine pendant que la pauuuuvre classe moyenne crève de faim.

Comment expliquer certains résultats étranges?

Toujours dans l'alimentaire, le sondage révèle - toujours avec sa formule farfelue - que 91% des étudiant-e-s dépensent en moyenne 86$ en frais d'épicerie (98$ dans la région de Montréal). Ça me semble à moi, en partant, une dépense aussi immense et absurde que les dépenses attribuées aux loisirs et au restaurant, qui me feraient, à moi, faire faillite en deux mois. Mais dans les détails complémentaires, on nous assure aussi que parmi ceux qui reçoivent de l'argent d'un "tiers" pour payer l'épicerie, et qui par ailleurs habitent chez leurs parents, cette dépense passe à 120$! Comment est-ce donc possible d'habiter chez ses parents et de dépenser personnellement, tout de même, 120$ par semaine en frais d'épicerie?

En 2005, le MAPAQ nous apprenait qu'en 2001, une famille québécoise dépensait en moyenne 118$ par semaine en épicerie, et environ 50$ par personne en moyenne. Les chiffres ont progressé depuis[2], mais il est évident que quelque chose cloche, et cela est certainement en lien avec la formulation des questions ou une mauvaise collecte de données. En l'absence de détails donnés sur la méthodologie, je me permets donc de conclure que les questions ont été mal posées à un échantillon mal choisi.

Qui peut en effet répondre spontanément et avec certitude, dans le cadre d'une enquête téléphonique, à une question sur les dépenses par mois et par semaine dans plus de dix catégories différentes, dont certaines semblent plus ou moins se chevaucher (loisirs/restaurant/alcool/épicerie)? Même moi, qui suis une sorte d'obsessif compulsif, je n'y arriverais pas sans faire de nombreuses vérifications, parce que j'habite avec ma blonde et que nos factures d'épicerie sont partagées de manière nébuleuse. De la même manière, il est fort probable que les étudiant-e-s ayant inscrit le résultat "120$" en moyenne sur leur fiche ou ayant mentionné ce montant au téléphone, alors qu'ils habitaient chez leurs parents, ont généralement, tout simplement, donné le montant que leurs parents dépensaient à peu près à l'épicerie à chaque semaine.

Il est aussi fort probable que les étudiant-e-s visés aient dans plusieurs cas proposé des estimations trop généreuses de leurs dépenses. Par ailleurs, après calculs (vous me reprendrez si j'ai fait une erreur), la compilation des résultats du sondage - incluant cette fois-ci les résultats nuls - permet de conclure que les étudiant-e-s dépenseraient selon le CPQ 21 600$ par an en moyenne! Et encore, ce sont des estimations conservatrices, puisque si l'on se fie uniquement aux apparences et non à une vérification des résultats (la plupart des détails ne figurent pas sur le communiqué qui avait été envoyé aux médias), les étudiant-e-s vivent réellement comme des pachas.

Or, l'étude de la FEUQ mentionnée plus tôt fixe le revenu total moyen d'un-e étudiant-e à temps plein (et de premier cycle) à 13 300, alors que la médiane est plutôt à 12 220$ (p. 49)! En ce qui concerne les étudiant-e-s qui n'habitent pas chez leurs parents, et qui doivent donc sans doute faire face à plus de dépenses, la moyenne du revenu est encore bien plus basse que l'estimation du CPQ: elle est de 14 200$. Mais où sont donc passés les 7 000-9 000$ manquants? Sont-ce les doctorant-e-s comme moi qui font monter la moyenne de 25-40%[3]? Les étudiant-e-s à temps partiel?

La vérité, c'est que dans les médias, comme au CPQ et chez la droite en général, l'étudiant-e moyen-ne décrit-e ne renvoie à aucune réalité. Le sondage ne reflète rien de vrai et ne devrait pas, après cet examen, servir à nouveau d'argument chez les chroniqueurs/euses pro-hausse.

________

[1] Merci à Saint-Henri Chronicles pour le tuyau.
[2] Pour des raisons obscures, mon proxy de l'UQÀM ne me permet pas actuellement d'avoir accès aux données plus récentes de Stat Can: il faudrait que je paye 134$ pour commander un rapport, c'est quoi cette connerie? Bon. L'Institut de la Statistique du Québec parle de 140$ par semaine par ménage en 2008.
[3] Notez que mes revenus ne sont pas vraiment au-dessus de la moyenne des étudiant-e-s du premier cycle.