mardi 24 janvier 2012

Pourquoi l'étude du CPQ est biaisée.

Dans un court billet écrit il y a plus d'un an maintenant, j'avais énoncé que l'étude commandée par le Conseil du Patronat du Québec nommée "Étude sur les dépenses des étudiants universitaires" était biaisée. Je n'avais pas expliqué pourquoi, tout simplement parce que c'était évident. Mais avec le combat qui s'en vient contre la hausse des frais de scolarité et quelques articles publiés il y a pas longtemps et qui annoncent clairement la reprise des arguments chancelants des patron-ne-s et gouvernant-e-s[1], j'ai décidé de jeter à nouveau un coup d'oeil au document.

La forme

Signalons que l'étude ne prend pas la forme et le ton d'une étude scientifique habituelle. On a plutôt affaire à un condensé assez flou de données sans grande analyse. Un peu comme le résumé du programme d'un parti politique qu'on reçoit dans notre boîte aux lettres lors d'élections. Quelques points saillants, quelques chiffres en gras, et ça s'arrête là.

Pourtant, le document porte le titre bien clair de "Rapport final", et non de "résumé", "esquisse", "document de presse", "tas de marde pour les éditorialistes épais", etc.

La section sur la méthodologie est risible : à peine une phrase, dans laquelle il n'est fait mention d'aucune marge d'erreur, sur un échantillon de 500 étudiant-e-s! Il me semble qu'avec un si petit nombre, on aurait pu s'attendre à quelques nuances! En comparaison, l'étude de la FEUQ (2010) sur les revenus des étudiant-e-s, à laquelle nous reviendrons souvent, a utilisé un échantillon de 12 600 individus et consacre une dizaine de pages à la métho, tout en accompagnant de données sur la marge d'erreur chacun de ses tableaux et graphiques !

Il y a un problème scientifique majeur dans le fait de caractériser le sondage du CPQ (parce que ce n'est rien de plus que ça, un SONDAGE, et d'ailleurs le nom du fichier pdf porte le titre évocateur de "sondage1210") d'étude.

Les données

Le problème avec les données du CPQ, c'est qu'elles sont incomplètes et nous permettent pas d'avoir un portrait global de la situation décrite. De plus, les données sont présentées de manière biaisée.

La formule choisie par Léger Marketing, à la demande du CPQ j'imagine, a été d'écarter systématiquement les résultats nuls de leurs équations. On peut donc se retrouver avec une série de chiffres difficilement compilables. Par exemple "70 % des étudiants dépensent 36 $ par mois en moyenne pour un service d'accès Internet". Il faut en comprendre, dans les tableaux qui suivent cette donnée (et même si ce n'est pas spécifié dans les faits saillants), que les 3 étudiant-e-s sur 10 qui ne dépensent pas en moyenne 36$ par mois en service d'accès Internet dépensent en fait 0$ par mois pour la même chose! Ce qui ramène la moyenne globale à 25$.

Un des problèmes de ce choix méthodologique est de donner une impression fausse sur les étudiant-e-s en général. Par exemple, il n'est pas certain que les 70% d'étudiant-e-s qui payent leur Internet soient exactement les mêmes que ceux (79%) qui dépensent pour un téléphone cellulaire. Plusieurs dépenses se chevauchent, mais d'autres pas. Mais ça, ce n'est pas spécifié non plus. On reste donc avec l'impression que c'est une large majorité d'étudiant-e-s qui payent ET un cellulaire, ET un accès à Internet vitesse extrême, ET 39$ de restaurant par semaine, ET cætera.

La formulation des phrases vise donc directement à gonfler les chiffres et à donner l'impression que les étudiant-e-s gaspillent leur argent de manière immonde. Mais ce n'est pas tout. Les expressions galvaudées permettent de dissimuler des faits habilement dans le discours. Par exemple: "Finalement, on remarque que la quasi-totalité des étudiants fréquentent les restaurants sur une base hebdomadaire (pour un total de 39 $ en moyenne par semaine) et qu’ils dépensent en moyenne 94 $ par mois pour leurs loisirs."

La "quasi-totalité", c'est en fait respectivement 95% et 96%. Pourquoi donc avoir donné ces chiffres moyens, si c'est pour exclure toujours au minimum 4-5% de l'échantillon? L'expression volontairement vague de "quasi-totalité", ici, est clairement utilisée à dessein pour gonfler les chiffres. Pour arriver à une moyenne réelle, il faut inclure les résultats nuls: ce qui donne 37,05$
pour les dépenses de "restaurant", et 90,24$ pour les loisirs. C'est pas beaucoup moins, mais il faut tout de même en conclure que les chiffres sont exploités de manière tout à fait inexacte.

Les termes eux-mêmes sont trompeurs. Comme nous l'avons vu, dans la section "faits saillants", le CPQ affirme que les étudiant-e-s dépensent en moyenne 39 $ par semaine dans les restos. Or, dans le tableau explicatif, il est plutôt question de: "Les repas (ou parties des repas) pris au restaurant (incluant les cafés, collations, repas pour apporter et commandés) PAR SEMAINE".

La question est confuse en partant, mais suggère sans doute que votre café pris à la brûlerie Saint-Denis, votre lunch pris à la cafétéria ou votre muffin acheté au Café Aquin rentre dans cette catégorie. En admettant que vous dîniez 5 fois par jour à la cafétéria et dépensiez 6$ à chaque fois pour un repas complet et équilibré, vous dépensez déjà 30$ par semaine. Ajoutez un café à 1,50$ 5 jours sur 7 et vous arrivez à la moyenne. C'est une dépense qui peut être coupée mais ce n'est pas irraisonnable du tout; il ne faut pas croire, en observant les chiffres donnés, que les étudiant-e-s se font exploser la panse au Toqué à chaque semaine pendant que la pauuuuvre classe moyenne crève de faim.

Comment expliquer certains résultats étranges?

Toujours dans l'alimentaire, le sondage révèle - toujours avec sa formule farfelue - que 91% des étudiant-e-s dépensent en moyenne 86$ en frais d'épicerie (98$ dans la région de Montréal). Ça me semble à moi, en partant, une dépense aussi immense et absurde que les dépenses attribuées aux loisirs et au restaurant, qui me feraient, à moi, faire faillite en deux mois. Mais dans les détails complémentaires, on nous assure aussi que parmi ceux qui reçoivent de l'argent d'un "tiers" pour payer l'épicerie, et qui par ailleurs habitent chez leurs parents, cette dépense passe à 120$! Comment est-ce donc possible d'habiter chez ses parents et de dépenser personnellement, tout de même, 120$ par semaine en frais d'épicerie?

En 2005, le MAPAQ nous apprenait qu'en 2001, une famille québécoise dépensait en moyenne 118$ par semaine en épicerie, et environ 50$ par personne en moyenne. Les chiffres ont progressé depuis[2], mais il est évident que quelque chose cloche, et cela est certainement en lien avec la formulation des questions ou une mauvaise collecte de données. En l'absence de détails donnés sur la méthodologie, je me permets donc de conclure que les questions ont été mal posées à un échantillon mal choisi.

Qui peut en effet répondre spontanément et avec certitude, dans le cadre d'une enquête téléphonique, à une question sur les dépenses par mois et par semaine dans plus de dix catégories différentes, dont certaines semblent plus ou moins se chevaucher (loisirs/restaurant/alcool/épicerie)? Même moi, qui suis une sorte d'obsessif compulsif, je n'y arriverais pas sans faire de nombreuses vérifications, parce que j'habite avec ma blonde et que nos factures d'épicerie sont partagées de manière nébuleuse. De la même manière, il est fort probable que les étudiant-e-s ayant inscrit le résultat "120$" en moyenne sur leur fiche ou ayant mentionné ce montant au téléphone, alors qu'ils habitaient chez leurs parents, ont généralement, tout simplement, donné le montant que leurs parents dépensaient à peu près à l'épicerie à chaque semaine.

Il est aussi fort probable que les étudiant-e-s visés aient dans plusieurs cas proposé des estimations trop généreuses de leurs dépenses. Par ailleurs, après calculs (vous me reprendrez si j'ai fait une erreur), la compilation des résultats du sondage - incluant cette fois-ci les résultats nuls - permet de conclure que les étudiant-e-s dépenseraient selon le CPQ 21 600$ par an en moyenne! Et encore, ce sont des estimations conservatrices, puisque si l'on se fie uniquement aux apparences et non à une vérification des résultats (la plupart des détails ne figurent pas sur le communiqué qui avait été envoyé aux médias), les étudiant-e-s vivent réellement comme des pachas.

Or, l'étude de la FEUQ mentionnée plus tôt fixe le revenu total moyen d'un-e étudiant-e à temps plein (et de premier cycle) à 13 300, alors que la médiane est plutôt à 12 220$ (p. 49)! En ce qui concerne les étudiant-e-s qui n'habitent pas chez leurs parents, et qui doivent donc sans doute faire face à plus de dépenses, la moyenne du revenu est encore bien plus basse que l'estimation du CPQ: elle est de 14 200$. Mais où sont donc passés les 7 000-9 000$ manquants? Sont-ce les doctorant-e-s comme moi qui font monter la moyenne de 25-40%[3]? Les étudiant-e-s à temps partiel?

La vérité, c'est que dans les médias, comme au CPQ et chez la droite en général, l'étudiant-e moyen-ne décrit-e ne renvoie à aucune réalité. Le sondage ne reflète rien de vrai et ne devrait pas, après cet examen, servir à nouveau d'argument chez les chroniqueurs/euses pro-hausse.

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[1] Merci à Saint-Henri Chronicles pour le tuyau.
[2] Pour des raisons obscures, mon proxy de l'UQÀM ne me permet pas actuellement d'avoir accès aux données plus récentes de Stat Can: il faudrait que je paye 134$ pour commander un rapport, c'est quoi cette connerie? Bon. L'Institut de la Statistique du Québec parle de 140$ par semaine par ménage en 2008.
[3] Notez que mes revenus ne sont pas vraiment au-dessus de la moyenne des étudiant-e-s du premier cycle.

samedi 21 janvier 2012

Une société de contrôle.

Les récents évènements, comme la tentative de faire passer une loi coercitive sur les droits d'auteurs et la fermeture de Megaupload, sont un avant-goût de ce à quoi ressemblera la future société de droit corporatif. Plusieurs autoritaires de droite (c'est de plus en plus un pléonasme) nous assurent toujours travailler pour la liberté. Mais une liberté qui passe bien sûr par un propriétarisme irrationnel et absolu.

Les exemples fourmillent et malgré les nombreux échecs des corporations, cette forme de «libéralisme» totalitaire de la propriété progresse. Vous vous souvenez de Monsanto et du génome du porc? L'idée c'est, au nom de la propriété - intellectuelle ou pas - de s'emparer, paradoxalement, de votre propriété par des voies tout à fait légales, ou d'exiger de vous une aberrante taxe à l'utilisation de leur idée, produit culturel, couleur, gène... Le but ultime est de nous faire payer pour quelque chose qui leur appartiendra toujours et qu'on utilise de manière tout à fait naturelle. En quelque sorte, un impôt pour quelque chose qui ne coûte absolument rien à produire, une fois que l'investissement initial, minimal, est absorbé.

Beaucoup de personnes demandent (et je l'ai même entendu à l'Institut Fraser) comment diable peut-il y avoir une croissance infinie dans un monde fini. C'est une énigme qui doit en principe piéger les économistes un peu trop enthousiastes. La réponse est pourtant simple: on peut créer de la croissance à perpétuité en se faisant des escrocs de l'imaginaire.

Aussi, il est fort probable que la réaction autoritaire à la démocratisation de l'information vécue à l'ère d'Internet ne soit pas particulièrement liée à une position idéologique du gouvernement et à des individus au caractère profondément buté et étroit; selon moi, il faut bel et bien associer la tyrannie intellectuelle émergente au phénomène de croissance économique[1], qui tend à cloisonner les activités et les choses les plus libres dans des secteurs d'industrie.

Anonymous représente un groupe contestataire de plus en plus important[2] qui répond aux attaques à la liberté de diffusion. Leurs attentats commis contre l'État et les industries ont l'avantage de viser les bons ennemis. De plus, quand des entreprises qui se servent de leurs sites web pour augmenter leur marge de profit sont frappées, le coup porte. Cependant, je me demande à quel point un gouvernement peut souffrir de voir certaines de ses pages surchargées et inaccessibles pendant quelques heures.

L'utilisation libre d'Internet est définitivement ce qui ébranle actuellement le plus le pouvoir, et c'est pourquoi les gouvernements et entreprises tentent de plus en plus de faire de la toile un lieu à atmosphère contrôlé. Ça inclue Facebook. C'est parce que la pratique de la liberté menace le pouvoir, bien plus qu'une attaque directe, qu'elle vienne d'Anonymous ou pas.

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[1] Il faut comprendre ici l'expression « économie » dans un sens essentiellement financier. Il est évident pour moi que l'augmentation d'échanges de tout type, incluant l'échange gratuit d'informations sur le web, constitue une forme de croissance économique. Seulement, elle n'est ni nécessairement capitaliste, ni même toujours financiarisée.

[2] Je ne voudrais pas faire partie de la branche antiscientologie - et légaliste - du mouvement actuellement, qui doit être complètement dépassée par les actions radicales de certain-e-s camarades. Je suis cependant certain que la peur des scilons reste de toute façon plus prégnante dans leur esprit que la peur des flics, ce qui me semble d'ailleurs le comble de l'absurde.

mercredi 11 janvier 2012

À ne pas manquer.

Un atelier sur l'autopublication donné par les bédéistes Iris et Zviane. Pratique pour les activistes qui veulent apprendre à faire des brochures ou des zines! En fait, c'est pas très compliqué, mais au pire, l'atelier est gratuit.

Il y a aussi le prochain Cabaret anarchiste, au profit du Bloc des Auteur-e-s Anarchistes, le 3 février prochain, sous le thème de l'Amour... Comme d'habitude, ce sera au DIRA, à 20h00. Ce sera gratuit, convivial et micro ouvert!

jeudi 29 décembre 2011

Sommet Générations d'idées.

Un mois plus tard, les réponses sont toutes trouvées.

mercredi 21 décembre 2011

reportage sur les mines canadiennes à l'étranger

Vous avez jusqu'au 23 décembre pour visionner ce reportage dénonçant les conséquences écologiques et sociales de la création de mines à ciel ouvert par des compagnies canadiennes en Amérique latine.

Les Nouveaux Conquistadors

Ils auront leur os, les chiens.

Henderson se prend 10 mois de prison dans la gueule, auxquels il faut ajouter le mois qu'elle a déjà passé en-dedans. Et elle n'est pas la seule. Ça continue. Je ne connais de mots en aucune langue pour exprimer mon mépris des hommes de loi.

Rappelons que la répression n'a jamais jusqu'à présent connu de fin. Les conditions sévères de remise en liberté et les procès de comédie se poursuivent.

Peu importe l'enfer que vivent et vivront les résistant-e-s, je reste persuadé que l'histoire rendra justice à ceux et celles qui ont désobéi. Les puissants sont effrayants quand ils sont en vie, mais le visage des oppresseurs prend avec les siècles une apparence de plus en plus grotesque et pathétique.

dimanche 18 décembre 2011

Facho-Watch

Ouverture de Québec Facho Watch — http://www.FachoWatch.com/
Suite à près d’un mois de travail intensif, le site web de Québec Facho-Watch est enfin prêt à être ouvert au public !
Facho-Watch, c’est un front commun antiraciste et antifasciste, mais neutre et sans affiliation partisane, créé en réaction à une recrudescence de groupuscules xénophobes et fascistes au Québec.
Vous trouverez sur Québec Facho-Watch de nombreux dossiers très complets sur chacun des acteurs principaux de cette nouvelle génération d’idéologies fascisantes. Nous exposerons au grand jour leurs liens avec l’extrême-droite et les néo-nazis en nous appuyant sur des preuves, des photos, leurs fréquentations, des analyses idéologiques et des sources diverses.
Les motivations nous ayant poussé à lancer ce projet sont non seulement l’importante montée de ces idées réactionnaires au Québec, mais surtout l’ignorance accablante des médias et du public face à cette nouvelle mouvance qui trompe les québécois et québécoises en dissimulant leurs idées sous des apparences plus modérées. L’ignorance et la banalisation sont des dangers encore plus menaçants que leurs idées et créent un terrain fertile pour la croissance du fascisme.
En tant que résistants et résistantes contre les idées fascisantes, il est de notre devoir d’informer le public face à cette menace, d’où la nécessité d’un outil d’information collectif. C’est dans cette optique qu’est né Québec Facho-Watch.
Étant un projet construit sur des bases collectives, toutes personnes partageant nos objectifs communs sont les bienvenu(e)s à collaborer avec nous en nous soumettant informations, photos, suggestions de publications, correctifs, etc. Facho-Watch c’est toi, c’est moi, c’est eux, c’est vous, c’est NOUS !
Détruisons les graines de l’intolérance avant qu’elles s’enracinent dans notre société ! Le fascisme c’est la gangrène, on l’élimine ou on en crève !
http://www.FachoWatch.com/
Sujets abordés (catégories) :
- Groupes, organisations et partis politiques
- «Skinheads» et groupuscules de rues
- Historique
- La fachosphère et médias de droite
- Scène musicale
- Articles
- Actualité
Plusieurs autres articles seront publiés après l’ouverture du blog. Inscrivez-vous à notre Newsletter pour être avisé des nouvelles publications !
Afin de présenter Québec Facho-Watch en détails, nous vous suggérons de lire notre texte de présentation : http://www.fachowatch.com/presentation/
Merci de faire circuler ce communiqué le plus largement possible !

vendredi 16 décembre 2011

détail manquant - nombre de médecins au Québec

Bel article tronqué dans Le Devoir:

"Le Québec n’a jamais compté autant de médecins"

L'article ne nie pas que la pénurie existe toujours mais se contente de comparer la situation du Québec avec le reste du Canada, devant lequel il ne fait pas trop mauvaise figure. Cependant, si on compare le nombre de médecins par 1 000 hab. au Québec, soit 2,24, avec d'autres pays, eh bien on arrive à ceci:

Pays-Bas: 3,8 / 1 000 hab.
Italie: 3,7 / 1 000 hab.
Allemagne: 3,5 / 1000 hab.
USA: 2,4 / 1000 hab.
Pologne: 2,2 / 1000 hab.

La source date de 2009.

Pour une comparaison plus large, il est possible d'analyser ce tableau sur statistiques-mondiales.com. Mais rien ne vaut, bien entendu, un bon Atlas encyclopédique récent.

Maintenant, on peut ajouter Amélie Daoust-Boisvert sur la (longue) liste des journalistes qui rédigent leurs articles en 15 minutes et sans faire de recherches. Espérons qu'elle soit payée de l'heure.

Je vous donne un lien direct vers l'étude citée par la journaliste. Les données analysées sont majoritairement en p. 90. Un autre tableau utile (p. 147) nous apprend que le Québec compte glorieusement 2 chirurgiens plastiques pour 1 radio-oncologue (une proportion malheureusement approximative).

jeudi 8 décembre 2011

notes sur le keffieh

Depuis quelques années, le keffieh, foulard palestinien ou arafat est devenu un objet de mode tendance. Peu coûteux, pratique et esthétique, il est porté depuis peut-être 2008 par beaucoup de monde sans connotation politique marquée.

Seulement voilà, beaucoup d'activistes ne sont pas content-e-s, parce que maintenant, le keffieh vient dans toutes les couleurs et parce qu'il est devenu un objet de consommation comme un autre. Il y a même un groupe Facebook pour dénoncer le port apolitique du keffieh et insister sur sa valeur de symbole[1]. Un activiste québécois, dans un petit vidéo que je n'arrive plus à trouver (merci de poster un lien si vous savez duquel je parle), dénonçait ce phénomène dans les mêmes mesures.

Pour résumer ce qui se dit:
- les gens qui le portent sans connaître sa portée politique ont pas rapport;
- le keffieh est soit bleu et blanc, rouge et blanc, noir et blanc et à la limite, peut-être, noir et rouge. Le reste des keffiehs, eh bien ce sont pas des vrais.
- À la limite, vaut mieux pas le porter, parce que c'est devenu un objet de consommation.

Je ne l'ai pas porté avant 2008, le keffieh. Parce que c'était justement, auparavant, un objet de la mode militante, et que je sentais que le fait de le porter était en lien avec un certain conformisme, voire une pression normative. Avant d'être un objet de consommation de masse, c'était encore un objet de consommation... d'une sous-culture. Tout le monde en avait un, souvent bien jauni par le temps et la poussière. Je pense qu'en 2004, je devais connaître tout le monde qui portait un keffieh à Victoriaville, parce qu'on fréquentait plus ou moins les mêmes cercles. Montréal c'est une autre affaire, mais je suis pas mal certain que plusieurs activistes originaires de la métropole se sont déjà fait le même genre de réflexion. Le keffieh était un symbole d'identification très fort. Tu en portais un, tu croisais une autre personne qui le portait, et intuitivement, il y avait un lien qui se tissait.

Maintenant, la sous-culture boude parce qu'un de ses symboles a été récupéré par le capitalisme et la haute-couture.

Bien entendu, je trouve que l'instrumentalisation du keffieh dans l'article du Elle était pitoyable et scandaleuse. Mais il faut toujours s'attendre à ce genre de récupération par du monde qui nous disent quoi faire/comment le porter/où l'acheter.

Ce qui est peut-être dommage, c'est que le port du keffieh s'est élargi à partir d'une sous-culture politisée vers une masse plus ou moins consciente dans les pays d'Occident. La plupart des activistes le comprennent comme ça. On leur a volé quelque chose.

Sauf qu'à l'origine, il faut comprendre que le keffieh a toujours revêtu une grande variété de formes. Et qu'il y a plusieurs décennies, le keffieh a été récupéré politiquement par le peuple palestinien lui-même. Ce type de foulard existait déjà avec les motifs qu'on lui connaît: c'était un foulard bédouin généralement porté sur la tête (d'où le mot keffieh, qui vient probablement de koufia, "coiffe"; notons que le nom de l'objet a donc été emprunté aux Européens)[2].

Et, indépendamment de la cause palestinienne, les Bédouins ont continué de le porter jusqu'à aujourd'hui. De façon à ce qu'il s'étende à beaucoup de populations arabes du Mashreq et de l'Afrique du Nord-est, qui l'ont adopté soit par proximité avec les Bédouins, soit par mimétisme. La lutte pour la libération de la Palestine n'a pas grand-chose à voir là-dedans, même si plusieurs Égyptien-ne-s, Jordanien-ne-s et cie. le portent pour des raisons politiques.

Lors de mon premier voyage dans le sud de l'Égypte, j'ai pu observer que la moitié des jeunes hommes des classes populaires le portaient par-dessus leur galabyia, avec une des extrémités rejetée par-dessus l'épaule. Plus tard dans l'été, ils le portent sur la tête pour se protéger du soleil. Leur keffieh était généralement plus grand que ceux qu'on trouve dans le cou des activistes, et fait dans un coton plus épais.

Par ailleurs, un vrai keffieh ne se distingue pas par sa couleur, mais par sa fonction.

Ce que j'ai pu remarquer sur le sujet, c'est que les Égyptien-ne-s ne se gênent pas du tout (et même dans les bleds!) pour porter des keffiehs de toutes les couleurs. Violets, jaunes, gris, il y en a des variétés infinies. J'ai appris récemment que les Nubien-ne-s avaient leur propre version adaptée depuis des lunes, avec trois couleurs. Connaître ce détail a profondément dédramatisé pour moi le port du foulard "palestinien". Ça m'a aussi fait comprendre que plusieurs activistes d'aujourd'hui analysent la situation avec leurs yeux d'occidentaux amateur-e-s d'exotisme.

De la même manière, des amateur-e-s de thé font grand cas de certains arômes et considèrent la cérémonie du thé comme quasiment sacrée : alors qu'en réalité, 98% de la population mondiale[3] n'en a rien à foutre de la cérémonie du thé. Elle fait cramer les feuilles avec son eau trop chaude et boit dix-huit tasses par jour dans des théières sales. Le thé, c'est banal. C'est un breuvage du quotidien.

Le caractère sacré que donnent plusieurs personnes d'ici au thé et au keffieh est selon moi un signe de plus que l'orientalisme n'est pas mort, malgré la mondialisation. L'Occident fantasme toujours sur un Orient imaginaire et idéalisé.

Il paraît qu'inversement, des Japonais-e-s se laissent embobiner par des rumeurs idiotes concernant des produits d'Amérique du Nord. Comme quoi, je sais pas, le musc de chevreuil et le sirop d'érable seraient aphrodisiaques.

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[1] "Ce groupe n’est pas pour dire de cesser de porter un keffieh, BIEN AU CONTRAIRE ! Seulement, dites à vos amies qu’il s’agit d’un symbole palestinien."
[2] On pourrait aussi souligner que la récupération politique d'un objet ne vaut guère mieux que la dépolitisation d'un symbole.
[3] Les 2% = quelques Japonais-es.