lundi 2 décembre 2013

Du lynchage de Gab Roy.

J'avoue avoir écouté la fin de Tout le Monde en Parle par voyeurisme. Sans aucune pitié, j'attendais de voir Gab Roy se faire défoncer la gueule. Cela dit, j'ai été à la fois surpris et découragé par la tournure de la discussion.

Tout d'abord, je n'ai absolument pas d'avis éclairé à donner sur Trouble - Voir, ni sur l'embauche de Gab Roy par le journal. Malgré tout, je trouve qu'il y a beaucoup d'hypocrisie dans les médias de masse ces dernières semaines. Des médias (notamment des radios poubelles) qui font ouvertement dans le sensationnalisme ont dénoncé cette nouvelle section du Voir. Des éditorialistes de La Presse, qui ne se gênent souvent pas pour publier des mensonges et des interprétations tendancieuses ont notamment été très offensé-e-s. Nathalie Collard, par exemple, ne se gêne pas:


Je ne sais pas si c'est dans la politique de La Presse d'insulter rédacs chefs des autres médias, mais j'imagine que c'est correct, vu que c'est juste le Voir. Car ne vous en faites pas, il n'y aura pas de représailles. Le Voir n'a pas les moyens, comme TVA et le Journal de Montréal, d'entrer dans une guerre d'usure contre Power Corp.

Beaucoup de « journalistes » sont déçu-e-s de se rendre compte que le Voir se transforme: illes se plaignent que le journal autrefois culturel se change graduellement en brochure publicitaire et feuille de chou sensationnaliste. On pourrait leur retourner cette critique. La réaction imbécile de tous les médias de masse vis-à-vis de la concurrence du journalisme citoyen a toujours été d'ajouter des feux d'artifice un peu partout. Au lieu de miser sur la rigueur pour concurrencer l'amateurisme des utilisateurs/trices moyen-ne-s d'Internet, les médias de masse ont décidé d'utiliser leurs budgets impressionnants pour nous en mettre plein la vue, avec des concours rocambolesques, des explosions pis des dinosaures géants en 3-D. 

Aujourd'hui, plus que jamais auparavant, les médias de masse sont de plus le reflet de notre élite et de ses valeurs: la compétition, l'ambition, le luxe. Je ne peux pas croire une seconde qu'une émission comme « Dans l'oeil du dragon » aurait pu voir le jour à Radio-Canada il y a quinze ans, malgré son état de décrépitude déjà avancée. Normal qu'on apprécie pas la formule plus artisanale d'acteurs/trices qui ne sont pas passé-e-s par les canaux officiels.

On se plaint de la présence de Gab Roy au Voir: mais c'est l'arbre qui cache la forêt. L'appel « humoristique » à l'agression sexuelle des Femen, par Michel Beaudry du Journal de Montréal, n'a pas déclenché autant de controverse. Je crois pouvoir me poser également de sérieuses questions sur les blagues sexistes à répétition qu'on entend à «La soirée est encore jeune». Nous baignons dans une culture machiste et il n'y a pas de média qui soit vraiment épargné. Quant aux autres types de propos inacceptables, rappelons que Le Soleil avait publié, en 2012, un article ouvertement fasciste, qui était un appel à la violence tout à fait nostalgique des années trente. Pour faire changement, ce n'était pas humoristique du tout. Est-ce que des leaders d'opinion ont à ce moment-là interviewé et planté impitoyablement les rédacteurs en chef qui ont pris la décision de publier? Est-ce qu'illes ont même exprimé un mépris minimal? Peut-être, mais ça n'a pas fait grand bruit.

Guy A. Lepage lui-même n'est pas pur de toute controverse, et il n'a pas de leçon à donner dans la lutte contre l'homophobie et les blagues de mauvais goût. Au Bye Bye de RBO, en 2006, lui et son équipe avaient créé un sketch sur les Outgames, dans lequel les homosexuel-le-s sont représenté-e-s selon des stéréotypes que je croyais disparus de la télé depuis les années 90. Je leur accorde bien une chose, à RBO: c'était cave à un point tel que je ne me suis pas vraiment senti offensé, même si on m'a traité de « fif » pendant toute mon enfance et mon adolescence, que ça m'a fait perdre des ami-e-s et que je n'ai pas pu assumer ma bisexualité avant le cégep, par peur des agressions. Je n'avais d'ailleurs pas repensé à ce sketch à l'humour passé date avant aujourd'hui. Ajout: Une facebookeuse a aussi fait un rapprochement pertinent avec le passage de Nelly Arcan à TLMEP.

Questionner « l'utilité » d'une personne

Le bon docteur Réjean Thomas n'est pas non plus en reste. De la manière la plus moraliste possible, il a demandé à Gab Roy s'il se sentait « utile ». Ça m'a tout de suite fait penser à un discours de l'autoritaire et stalinien George Bernard Shaw:

Questionner « l'utilité » de quelqu'un est une chose totalement dégoûtante. C'est oppressif et moralisateur. Il est également présomptueux de se dire soi-même utile, surtout dans les termes utilisés par ce docteur aimé de tous et toutes. 

Je ne peux m'empêcher de voir dans sa position une profonde contradiction: en effet, il accuse à peu près Gab Roy de ne pas utiliser son influence pour créer quelque chose de bon, quelques minutes seulement après avoir admis signer le manifeste des Janettes - un groupe que je trouve profondément intolérant. Quand on a la notoriété du Dr. Thomas, quand on fait à ce point l'unanimité, il me semble que de prendre position dans un débat aussi irrationnel auprès du groupe le plus controversé (et digne compétiteur des Islamistes en termes de conneries) n'est pas sans risques de tomber dans une oeuvre destructrice - un droit que je ne lui contesterai cependant pas. Mais dès qu'on prend position de cette manière, il faut renoncer à notre pureté angélique, c'est le minimum.

Sur Dominic Pelletier

Il y a longtemps que je connais les diatribes de cet individu, qui s'est exprimé sur Radioego.com sous les pseudonymes de Lekinny et de Redhat. La manière avec laquelle l'entrevue s'est déroulée sur Trouble - Voir est certes complètement absurde. Gab Roy est un sexiste. Même quand il ne parle pas de relations hommes-femmes, même quand il ne fait pas d'humour, le vocabulaire et les concepts sexistes persistent. Il était une des pires personnes pour passer ce type en entrevue. Un peu comme si Stephen Harper, fraîchement anobli par le Heritage Front[1], avait passé Mussolini en entrevue pour se moquer de ses idées antidémocratiques.

Mais je n'adhère pas à la position du plateau de Tout le Monde en Parle. Je ne pense pas que de faire sortir cet individu de l'anonymat relatif dans lequel il se complaisait par le passé est nuisible.

Au moment où Dominic Pelletier se ridiculisait dans un vidéo sur le site du Voir, la plupart de ses audios les plus violents ont disparu. C'est peut-être lié... Et je m'en mords les doigts aujourd'hui: j'aurais dû faire des copies. La vérité, si on se donne la peine de l'admettre, c'est que Dominic Pelletier a subi un lynchage médiatique, qu'il n'aurait jamais vécu si on ne l'avait pas déterré du fameux Far Web où il avait déjà plusieurs adhérents (peut-être dangereux!). Le montrer en public n'est certes pas exempt de tout risque: il est en effet possible que quelques hommes, qui ne le connaissaient pas, deviennent ses émules. Mais à ce titre, on pourrait aussi se demander si commémorer la tuerie de la Polytechnique ne risquerait pas d'inspirer de nouveaux tueurs misogynes. Et pourquoi ne pas questionner la célèbre entrevue donnée par Radio-Canada à Karla Homolka?

Selon moi, cacher des faits sociologiques ou historiques sous le tapis, ça participe de la loi du silence et de la pensée magique. On espère très fort que si on évite de parler d'un sujet, le problème va finir par s'évaporer. Or, j'ai la conviction qu'on ne peut régler un problème sans le connaître et le comprendre, et sans informer toute personne susceptible d'y être confrontée.

Donc: je suis d'accord pour dire que l'entrevue sur Trouble - Voir était une mauvaise idée, mais pas pour les raisons largement avancées ce soir, que je trouve invalides.

Bref: une réfutation idiote

Ne vous mettez pas en colère pour rien: je trouve que Simon Jodoin et Gab Roy ont mérité de se faire passer un savon à la télé[2], et ailleurs dans les journaux. Mais je n'ai pas apprécié l'hypocrisie de beaucoup de participant-e-s au lynchage. Je n'ai pas apprécié non plus les sophismes (comme l'appel à l'imbécilité du public, qui ne serait pas à même de comprendre des blagues), les encouragements à garder le silence sur des propos haineux, l'opportunisme des vautours qui se sont servi-e-s de ces évènements pour se remonter. Je ne comprends pas non plus la décision de provoquer une rencontre entre ces trois-là et des femmes dont les enfants ont été assassinés. Il me semble que c'était obscène. 

Ce soir, tout le monde a été con[3], et je ne vois pas de quoi m'en réjouir. Je vois seulement de quoi débrancher la télé pour de bon.

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[1] Une organisation d'extrême-droite de laquelle, comme la Northern Foundation, Harper a été proche.
[2] Quand au troisième homme présent à TLMEP, eh bien j'men câlisse, je le connais à peine. Mais à première vue il a l'air d'être coupable par association.
[3] Il faut pas s'étonner. C'est quand même de la télé.

3 commentaires:

  1. Un autre texte pertinent sur l'humour, qui date de 2012.
    http://uneheuredepeine.blogspot.ca/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html

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  2. Très intéressant! TLMEP est incapable de faire autre chose que des dîners de cons.

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    1. En fait, je pensais que ce genre de procès public n'était plus très courant à TLMEP, depuis le premier passage de Jean Charest et de Mario Dumont. Mais je n'écoute plus l'émission depuis plusieurs années. L'intérêt pour moi quand je regarde un talk show (c'est un peu naïf comme aspiration, et c'est peut-être pour ça que je regarde presque pas de TV) c'est que l'animateur/trice pose des questions dont j'aimerais entendre la réponse. Guy A. Lepage, avec ses "Est-ce que sucer c'est tromper" et ses autres commentaires d'ado pas de classe, ne me représente pas.

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