Ce n'est pas parce que des estimations ultraconservatrices considèrent mes idées comme étant irréalistes que je vais m'empêcher d'exiger ce qu'il y a de mieux. Les gens qui rejettent les possibilités infinies sous prétexte que le présent est inchangeable[1] sont condamnés à l'imbécilité. Pas parce que leur choix est idiot, mais bien parce que ce choix fera d'eux des imbéciles incapables de la moindre imagination.
Il n'y a rien de plus suicidaire que de moduler ses désirs en fonction de ce qui est jugé réalisable. On peut très bien ne pas croire vraiment à un renversement ou à une émancipation, mais renoncer à les désirer, c'est s'avorter soi-même.
______
[1] Et même en admettant que ce soit effectivement le cas!
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vendredi 11 novembre 2011
lundi 17 mai 2010
Quels modèles pour la santé anarchiste?
Il y a longtemps que ça me trotte dans la tête, cette question. Comment faire fonctionner un système de santé dans un monde (ou une région) libertaire? Il est temps d'analyser le problème de manière pragmatique[1]. Je n'aime pas faire des plans pour un avenir incertain, ni écrire une plateforme dont tout-e dissident-e serait un-e hérétique. Cependant, évaluer les possibilités m'apparaît essentiel. Selon moi, refuser d'y penser c'est refuser l'imagination. Par ailleurs, je commence à trouver un peu risible l'utilisation à mauvais escient de "on ne peut pas élaborer des structures désaliénées à partir d'une position d'aliéné-e" [2]. Mettons que le Grand Soir arrive et que pof, on arrête d'être aliéné-e-s vers une heure du matin, peut-être bien qu'on va finir par considérer que la révolution elle-même était une erreur. En bref, pourquoi risquer une révolution ou du moins une lutte politique coûteuse, si on ne prend même pas le risque d'imaginer (et non pas de planifier, c'est pas la même chose)?
De l'importance de ne pas jouer avec le feu et de tout faire foirer
En ce qui me concerne, je préfère à toute autre forme de système de santé celui qui sera universel, gratuit et égalitaire. Ces trois conditions m'apparaissent en tout lieu indispensables. Tout compromis à cet égard m'est impossible. Certain-e-s diront que je suis un gaugauche qui tient à ses vaches sacrées, mais je suis pas mal convaincu que les gens qui me diraient une pareille chose sont bourrés de fric ou ne souffrent pas de maladies chroniques. Je pense d'ailleurs que je serais un imbécile profond et un mégalomane impudent si je me préparais à mettre en péril la santé des autres au profit de la promotion de mon idéologie personnelle, comme le font quotidiennement les sales capitalistes, ces irresponsables suicidaires qui pensent que la vie est un jeu.
Aussi, je me demande comment on pourrait se débarrasser de l'État tout en conservant un minimum de nos acquis sociaux en santé. Le fait est que nos hôpitaux, CLSC et CSHLD gobent beaucoup d'énergie en terme de production. Il faut des industries très spécialisées pour produire des équipements médicaux, et donc des réseaux de distribution bien rodés. Il faut des laboratoires de recherche, de production de médicaments, et surtout des spécialistes convenablement formé-e-s. Dans les circonstances actuelles, il faut surtout une concentration gigantesque de ressources, et donc leur mise en commun, voire leur gestion centralisée.
De la gestion
Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à une assemblée hospitalière[3]. C'est pas beau. La direction n'a souvent pas la moindre transparence. Et comme elle n'a pas vraiment de comptes à rendre, elle chôme souvent, délégant ses tâches - notamment dans la gestion du personnel par le biais des agences d'infirmiers/ères - à des entreprises privées, ce qui multiplie le nombre d'échelons bureaucratiques sans rien améliorer.
Je pense donc que l'autogestion des centres de soin, quelque soit leur nature, serait bien entendu avantageuse en tout point. La "direction" serait directement dépendante des décisions de la population, des patient-e-s et du personnel. Un mode décisionnel basé sur des principes anarchistes ou de démocratie directe permettrait, en faisant s'effondrer une hiérarchie basée sur rien, de mettre "le patient à l'avant-plan" comme le dirait ma mère, plutôt que l'ambition de demeuré-e-s qui se flattent le ventre en voyant la bonne note accordée dans le classement de La Presse[4].
De la difficulté de réunir les ressources
La question de la direction est toutefois un problème mineur. La gestion médiocre des hôpitaux et autres institutions fait certainement des ravages, mais si c'est un désastre, ce n'est cependant pas encore un cataclysme. Toujours, c'est la question du financement qui inquiète. Sans État ni impôts, il faut trouver une autre manière de faire fonctionner les centres de soins hospitaliers. Ça va encore pour les CLSC; mais pour faire fonctionner des salles de chirurgie et d'examens avec toutes leurs machines, c'est une autre histoire.
Or, la multiplication des cabinet privés dans lesquels des salles de chirurgie bien équipées fonctionnent à plein régime suggère que l'investissement de départ ne doit pas être inaccessible à une petite collectivité, s'il est accessible à un individu ou à un groupe de deux ou trois médecins spécialistes. Maintenant, j'ignore de quelle manière peut être recueillie l'énergie disponible à la création et au maintien du service d'une salle de chirurgie. Cotisation volontaire? Corvées publiques? Changement d'orientation vers des soins moins coûteux? Piraterie côtière?
Il y a aussi la question des disparités régionales. Ces disparités ne sont pas nécessairement un problème grave dans toutes les circonstances. Par exemple, si les gens de la commune mutuelliste de Drummondville habitent dans des maisons unifamiliales et ceux de l'enclave queer de Notre-Dame-du-Bon-Conseil dans des 5 1/2, on s'en crisse un peu. En revanche, la pauvreté relative de la collectivité paysanne libre de Ham-Nord pourrait la priver de médecin; ce qui pourrait causer des difficultés immenses, voire la disparition de la collectivité et donc des délicieuses mais peu rentables patates bio-équitables-expérimentales qui y seraient cultivées.
À défaut de pouvoir centraliser l'attribution des ressources dans une institution semblable à l'État, que pourrions-nous faire? Je pense qu'il serait un peu hasardeux de penser que la loi de l'offre et de la demande suffirait à régler les problèmes de disparités dans la disponibilité des ressources. Proposerions-nous donc d'instaurer un système de péréquation-santé entre collectivités? Compterions-nous seulement sur la solidarité entre elles? Les patates expérimentales de Ham-Nord auraient-elles une valeur sentimentale assez élevée dans la région pour que la Commune Durable de Victoriaville consente à envoyer de la main-d'oeuvre en mission au village?
De la conclusion la plus brève possible
D'une manière plus globale, je crois que la meilleure médecine serait communautaire, personnalisée et décentralisée. Hélas, transformer nos hôpitaux en petites villes de malades isolé-e-s allant en jaquette, c'est j'ai l'impression l'intention de nos gouvernements. Mais ce n'est pas en construisant des hôpitaux géants dans lesquels s'entrelacent des couloirs sombres ponctués de cafés Van Houtte que nous allons rendre service à des êtres humains en difficulté.
______
[1] Kin Renart!
[2] Je pense qu'utiliser cette expression face aux marxistes libertaires et autres hurluberlus dogmatiques est cependant tout à fait justifiable.
[3] Eh oui, croyez-le ou non, cette instance existe. Le public s'y rend et a le droit de poser des questions au Conseil d'Administration. Nb: le Conseil d'Administration n'est pas tenu de répondre aux questions.
[4] Cette attaque est spécifiquement adressée à la direction de l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska.
De l'importance de ne pas jouer avec le feu et de tout faire foirer
En ce qui me concerne, je préfère à toute autre forme de système de santé celui qui sera universel, gratuit et égalitaire. Ces trois conditions m'apparaissent en tout lieu indispensables. Tout compromis à cet égard m'est impossible. Certain-e-s diront que je suis un gaugauche qui tient à ses vaches sacrées, mais je suis pas mal convaincu que les gens qui me diraient une pareille chose sont bourrés de fric ou ne souffrent pas de maladies chroniques. Je pense d'ailleurs que je serais un imbécile profond et un mégalomane impudent si je me préparais à mettre en péril la santé des autres au profit de la promotion de mon idéologie personnelle, comme le font quotidiennement les sales capitalistes, ces irresponsables suicidaires qui pensent que la vie est un jeu.
Aussi, je me demande comment on pourrait se débarrasser de l'État tout en conservant un minimum de nos acquis sociaux en santé. Le fait est que nos hôpitaux, CLSC et CSHLD gobent beaucoup d'énergie en terme de production. Il faut des industries très spécialisées pour produire des équipements médicaux, et donc des réseaux de distribution bien rodés. Il faut des laboratoires de recherche, de production de médicaments, et surtout des spécialistes convenablement formé-e-s. Dans les circonstances actuelles, il faut surtout une concentration gigantesque de ressources, et donc leur mise en commun, voire leur gestion centralisée.
De la gestion
Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à une assemblée hospitalière[3]. C'est pas beau. La direction n'a souvent pas la moindre transparence. Et comme elle n'a pas vraiment de comptes à rendre, elle chôme souvent, délégant ses tâches - notamment dans la gestion du personnel par le biais des agences d'infirmiers/ères - à des entreprises privées, ce qui multiplie le nombre d'échelons bureaucratiques sans rien améliorer.
Je pense donc que l'autogestion des centres de soin, quelque soit leur nature, serait bien entendu avantageuse en tout point. La "direction" serait directement dépendante des décisions de la population, des patient-e-s et du personnel. Un mode décisionnel basé sur des principes anarchistes ou de démocratie directe permettrait, en faisant s'effondrer une hiérarchie basée sur rien, de mettre "le patient à l'avant-plan" comme le dirait ma mère, plutôt que l'ambition de demeuré-e-s qui se flattent le ventre en voyant la bonne note accordée dans le classement de La Presse[4].
De la difficulté de réunir les ressources
La question de la direction est toutefois un problème mineur. La gestion médiocre des hôpitaux et autres institutions fait certainement des ravages, mais si c'est un désastre, ce n'est cependant pas encore un cataclysme. Toujours, c'est la question du financement qui inquiète. Sans État ni impôts, il faut trouver une autre manière de faire fonctionner les centres de soins hospitaliers. Ça va encore pour les CLSC; mais pour faire fonctionner des salles de chirurgie et d'examens avec toutes leurs machines, c'est une autre histoire.
Or, la multiplication des cabinet privés dans lesquels des salles de chirurgie bien équipées fonctionnent à plein régime suggère que l'investissement de départ ne doit pas être inaccessible à une petite collectivité, s'il est accessible à un individu ou à un groupe de deux ou trois médecins spécialistes. Maintenant, j'ignore de quelle manière peut être recueillie l'énergie disponible à la création et au maintien du service d'une salle de chirurgie. Cotisation volontaire? Corvées publiques? Changement d'orientation vers des soins moins coûteux? Piraterie côtière?
Il y a aussi la question des disparités régionales. Ces disparités ne sont pas nécessairement un problème grave dans toutes les circonstances. Par exemple, si les gens de la commune mutuelliste de Drummondville habitent dans des maisons unifamiliales et ceux de l'enclave queer de Notre-Dame-du-Bon-Conseil dans des 5 1/2, on s'en crisse un peu. En revanche, la pauvreté relative de la collectivité paysanne libre de Ham-Nord pourrait la priver de médecin; ce qui pourrait causer des difficultés immenses, voire la disparition de la collectivité et donc des délicieuses mais peu rentables patates bio-équitables-expérimentales qui y seraient cultivées.
À défaut de pouvoir centraliser l'attribution des ressources dans une institution semblable à l'État, que pourrions-nous faire? Je pense qu'il serait un peu hasardeux de penser que la loi de l'offre et de la demande suffirait à régler les problèmes de disparités dans la disponibilité des ressources. Proposerions-nous donc d'instaurer un système de péréquation-santé entre collectivités? Compterions-nous seulement sur la solidarité entre elles? Les patates expérimentales de Ham-Nord auraient-elles une valeur sentimentale assez élevée dans la région pour que la Commune Durable de Victoriaville consente à envoyer de la main-d'oeuvre en mission au village?
De la conclusion la plus brève possible
D'une manière plus globale, je crois que la meilleure médecine serait communautaire, personnalisée et décentralisée. Hélas, transformer nos hôpitaux en petites villes de malades isolé-e-s allant en jaquette, c'est j'ai l'impression l'intention de nos gouvernements. Mais ce n'est pas en construisant des hôpitaux géants dans lesquels s'entrelacent des couloirs sombres ponctués de cafés Van Houtte que nous allons rendre service à des êtres humains en difficulté.
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[1] Kin Renart!
[2] Je pense qu'utiliser cette expression face aux marxistes libertaires et autres hurluberlus dogmatiques est cependant tout à fait justifiable.
[3] Eh oui, croyez-le ou non, cette instance existe. Le public s'y rend et a le droit de poser des questions au Conseil d'Administration. Nb: le Conseil d'Administration n'est pas tenu de répondre aux questions.
[4] Cette attaque est spécifiquement adressée à la direction de l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska.
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jeudi 11 février 2010
Usines sans patrons - compte-rendu
La conférence a lieu hier à L'UQÀM. C'était une activité organisée par nos camarades de l'UCL. Si vous avez manqué l'évènement, vous pouvez vous reprendre en visionnant The Take, le documentaire de Naomi Klein, et peut-être en lisant ce petit article publié sur le blogue La Commune. Ensemble, ces deux documents résument assez bien la conférence d'hier.
J'ai trouvé l'envoyé de Red Libertaria fort intéressant. C'est cependant dommage qu'on ait pas envoyé d'Argentine un-e conférencier/ère qui connaisse bien le français. La traduction simultanée était très correcte, et en même temps ça me permettait d'entendre les informations deux fois plutôt qu'une (pratique pour la prise de notes) mais je vous jure que cette méthode, pour l'avoir expérimentée à quelques reprises, écourte de beaucoup les échanges.
J'aurais également apprécié qu'on parle davantage des structures d'une usine sans patrons et des modes pragmatiques de l'établissement de telles usines dans un contexte différent de celui de l'Argentine de 2001. Même si quelques cas d'usines sans patrons ont été étudiés brièvement, nous avons surtout eu droit à une conférence historique sur la crise du néolibéralisme vécue par les Argentins au début de la dernière décennie.
Parmi les usines mentionnées par le conférencier figure le célèbre cas de Zanón. Les ouvriers viennent d'ailleurs juste d'obtenir l'expropriation officielle de leur patron et gèrent de manière autonome leur entreprise depuis plusieurs années déjà. En occupant leur usine dans un premier temps et en décidant de recommencer à produire à leur propre compte ensuite, il ont créé un nouveau modèle de gestion et de production égalitaire sans hiérarchie. Tout ça au sein de cette usine qui avait été fermée pour des raisons de faillite il y a presque dix ans, laissant les employé-e-s subir un retard de plusieurs mois dans le paiement de leur salaire.
Dans quelques cas, les usines récupérées ont subi de durs revers économiques; mais chez Zanón, le nombre d'employé-e-s a doublé depuis la faillite. Et Zanón n'est pas une petite usine: en 2001, on y comptait déjà 240 postes. Le modèle autogéré n'a pas eu que des répercussions sur l'emploi: les accidents de travail y sont également beaucoup plus rare qu'auparavant. L'usine est d'ailleurs globalement plus saine et l'entreprise s'implique au sein de la communauté.
L'intervenant de Red Libertaria nous a toutefois fait comprendre, en conclusion, que les progrès des usines récupérées sont souvent ralentis par le capitalisme, qui dicte par exemple le rythme de travail et qui met les usines en compétition les unes contre les autres, forçant même parfois les travailleurs/euses à "s'autoexploiter" jusqu'à ce que les usines reprennent un fonctionnement normal et redeviennent rentables.
J'ai trouvé l'envoyé de Red Libertaria fort intéressant. C'est cependant dommage qu'on ait pas envoyé d'Argentine un-e conférencier/ère qui connaisse bien le français. La traduction simultanée était très correcte, et en même temps ça me permettait d'entendre les informations deux fois plutôt qu'une (pratique pour la prise de notes) mais je vous jure que cette méthode, pour l'avoir expérimentée à quelques reprises, écourte de beaucoup les échanges.
J'aurais également apprécié qu'on parle davantage des structures d'une usine sans patrons et des modes pragmatiques de l'établissement de telles usines dans un contexte différent de celui de l'Argentine de 2001. Même si quelques cas d'usines sans patrons ont été étudiés brièvement, nous avons surtout eu droit à une conférence historique sur la crise du néolibéralisme vécue par les Argentins au début de la dernière décennie.
Parmi les usines mentionnées par le conférencier figure le célèbre cas de Zanón. Les ouvriers viennent d'ailleurs juste d'obtenir l'expropriation officielle de leur patron et gèrent de manière autonome leur entreprise depuis plusieurs années déjà. En occupant leur usine dans un premier temps et en décidant de recommencer à produire à leur propre compte ensuite, il ont créé un nouveau modèle de gestion et de production égalitaire sans hiérarchie. Tout ça au sein de cette usine qui avait été fermée pour des raisons de faillite il y a presque dix ans, laissant les employé-e-s subir un retard de plusieurs mois dans le paiement de leur salaire.
Dans quelques cas, les usines récupérées ont subi de durs revers économiques; mais chez Zanón, le nombre d'employé-e-s a doublé depuis la faillite. Et Zanón n'est pas une petite usine: en 2001, on y comptait déjà 240 postes. Le modèle autogéré n'a pas eu que des répercussions sur l'emploi: les accidents de travail y sont également beaucoup plus rare qu'auparavant. L'usine est d'ailleurs globalement plus saine et l'entreprise s'implique au sein de la communauté.
L'intervenant de Red Libertaria nous a toutefois fait comprendre, en conclusion, que les progrès des usines récupérées sont souvent ralentis par le capitalisme, qui dicte par exemple le rythme de travail et qui met les usines en compétition les unes contre les autres, forçant même parfois les travailleurs/euses à "s'autoexploiter" jusqu'à ce que les usines reprennent un fonctionnement normal et redeviennent rentables.
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jeudi 12 février 2009
Comment l'anarchie est-elle possible? (5) La Police
Les hommes des Lumières s'étonnaient de voir que les sociétés amérindiennes d'Amérique du Nord fonctionnaient sans lois et sans répression[1]. À une agression ou un vol suivait généralement une réparation matérielle ou morale de la part de la personne jugée responsable. Le système entraînait certainement des abus mais ne causait pas la dissolution de la communauté, ni le chaos. L'emprisonnement et la peine de mort étaient rares.
Maintenant que la police est bien installée, elle ferait, selon toute vraisemblance, régner la loi et l'ordre à la grandeur du monde (sauf peut-être en Somalie et en Antarctique). Mais à quoi sert-elle exactement? Que nous apporte-t-elle? Les partisan-e-s des forces policières reprochent aux libertaires de conspuer un service dont eux-mêmes ne pourraient pas se passer. Les choses pourraient-elles en fait fonctionner autrement?
Ce billet vise à remettre en question l'efficacité de la protection policière, ainsi que son utilité. Il sera séparé en différentes sections, suivant les principales motivations qui peuvent pousser une société à accepter la présence policière en son sein.
1. ÊTRE PLUS FORT QUE LE CRIME
Armée jusqu'aux dents, théoriquement, la police est censée pouvoir opposer à un tiers parti agressif une force de frappe supérieure à la menace pesant sur le public. Ainsi, face à un bandit brandissant une arme à feu, seule une force policière est en mesure de répliquer; le public, non-armé, est incapable de se défendre contre une agression sophistiquée.
Dans les faits, accepter la protection policière comme le seul palliatif à la menace de la coercition, c'est ignorer les causes de la violence criminelle et renoncer à tenter de les limiter, voire de les anéantir. La criminalité organisée et violente serait dans un équilibre précaire dans une société qui:
- ne fournirait pas de recrues parmi les indigent-e-s;
- ne produirait pas d'armes et de munitions;
- serait formée d'humains soudés (mais libres) capables de s'entraider et de faire face aux menaces internes par un soutien actif aux individus en dérive.
Bref, éliminer la pauvreté et ainsi donner des alternatives au crime serait sans doute suffisant pour réduire de manière radicale la tentation que peuvent ressentir les individus d'avoir recours au crime pour en tirer un quelconque profit. La disparition des armes à feu réduirait également les menaces potentielles. Si une dizaine de citoyen-ne-s peuvent être facilement mené-e-s par la pointe d'un seul fusil, ils/elles peuvent facilement se défendre contre un seul voire quelques bâtons, couteaux, arcs, explosifs rudimentaires ou toute autre arme fabriquée maison. Dès lors qu'il n'y a plus de production industrielle d'armes domestiques, l'intervention d'une unité de sécurité armée spécialisée n'est plus requise en tout temps et la coercition violente peut être combattue par des gens ordinaires grâce à la simple force du nombre et la vigilance.
Nous avons eu la preuve, avec l'histoire d'Anas, de Villanueva et des autres meurtres commis par la police, plus particulièrement celle de Montréal, que la présence de crétins en uniforme et armés n'est pas un gage de protection contre les tireurs fous - ce serait plutôt le contraire.
2. ASSURER UNE SURVEILLANCE CONSTANTE
Peu importe le nombre de patrouilleurs/euses, la vente de drogue se poursuivra, ainsi que les agressions isolées et les viols. Il est rarissime que la police arrive sur les lieux d'un crime alors qu'il est en train de se produire, à moins qu'il s'agisse d'un guet-apens. Toutefois, bon nombre de crimes sont commis devant des témoins qui décident de ne pas s'impliquer pour des raisons diverses, ou qui, après avoir appelé les services d'urgence, se terrent dans un abri.
Il est beaucoup plus simple de s'impliquer directement sur les lieux d'un crime que d'attendre une intervention policière. Pas besoin de jouer aux héros solitaires: une demande d'aide par un témoin au voisinage peut encore se révéler plus rapide et plus efficace qu'un appel désespéré au 9-1-1. Pouvoir organiser une battue, une poursuite ou même une enquête en mobilisant rapidement les individus se trouvant à proximité dynamiserait la lutte contre la violence et la coercition. Le succès de l'entreprise ne serait finalement plus relié qu'à une question de volonté, de non-indifférence, de modération (pour éviter les débordements en présence d'un-e coupable) et surtout de disponibilité.
3. DISSUADER LE CRIME PAR LA PEUR
La peur de la répression est un outil efficace, mais peut s'apparenter à un filtre qui s'encrasse. Elle dissuade peut-être quelques criminel-le-s potentiel-le-s d'outrepasser les lois, mais peut aussi les conduire à poser des gestes tout aussi répréhensibles, toutefois impunis parce que situés à la limite de la légalité. C'est entre les paragraphes des lois que sont agglomérés les pires crosseurs de la planète. Et l'État comme le capitalisme, qui se repaissent des escroqueries ordinaires, ne feront hélas jamais plus que le minimum pour faire cesser des activités qui ne menacent pas leur Ordre nauséabond.
De plus, la terreur face à la punition est justement une dérive de notre société autoritaire à éliminer. Cette crainte est plus forte que la compassion pour les victimes et bien plus présente dans l'esprit d'un-e criminel-le que la peur d'être remis-e réellement face à la responsabilité de ses actes. Blesser une connaissance, perdre la confiance d'un groupe ou d'un individu n'entre pas en ligne de compte dans une société individualiste qui dépersonnalise les êtres humains (et donc les victimes potentielles). Il existe d'autres solutions que la dissuasion par la force pour convaincre les gens de ne pas se livrer à des activités néfastes pour l'humanité.
Rien ne garantit, de toute façon, que cette peur disparaîtrait en même temps que la police. Bien des gens pourraient avoir des réserves à l'idée de commettre un crime crapuleux par crainte de la réaction excessive d'une foule vengeresse[2]. J'imagine que les sociétés débarassées de la police mais devant arrêter des assassins ou des "pédophiles" développeraient, à la longue, des mécanismes de défoulement pacifique afin de limiter les débordements. Mais je n'ai pas actuellement en ma possession des informations qui me permettraient de spéculer là-dessus.
4. PROTÉGER LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE
En admettant qu'elle existe encore et qu'on puisse ainsi accumuler de manière productive le résultat d'un vol...
CONCLUSION
____________
[1] Je sais que mon introduction pourrait plaire à Anne Archet. La plupart de mes informations sur les autochtones sont cependant tirées des observations de Gabriel Sagard, un clerc, et non un anthropologue.
[2]Le droit de minorités face à des majorités surpuissantes et surexcitées pourrait aussi susciter des ennuis.
Maintenant que la police est bien installée, elle ferait, selon toute vraisemblance, régner la loi et l'ordre à la grandeur du monde (sauf peut-être en Somalie et en Antarctique). Mais à quoi sert-elle exactement? Que nous apporte-t-elle? Les partisan-e-s des forces policières reprochent aux libertaires de conspuer un service dont eux-mêmes ne pourraient pas se passer. Les choses pourraient-elles en fait fonctionner autrement?
Ce billet vise à remettre en question l'efficacité de la protection policière, ainsi que son utilité. Il sera séparé en différentes sections, suivant les principales motivations qui peuvent pousser une société à accepter la présence policière en son sein.
1. ÊTRE PLUS FORT QUE LE CRIME
Armée jusqu'aux dents, théoriquement, la police est censée pouvoir opposer à un tiers parti agressif une force de frappe supérieure à la menace pesant sur le public. Ainsi, face à un bandit brandissant une arme à feu, seule une force policière est en mesure de répliquer; le public, non-armé, est incapable de se défendre contre une agression sophistiquée.
Dans les faits, accepter la protection policière comme le seul palliatif à la menace de la coercition, c'est ignorer les causes de la violence criminelle et renoncer à tenter de les limiter, voire de les anéantir. La criminalité organisée et violente serait dans un équilibre précaire dans une société qui:
- ne fournirait pas de recrues parmi les indigent-e-s;
- ne produirait pas d'armes et de munitions;
- serait formée d'humains soudés (mais libres) capables de s'entraider et de faire face aux menaces internes par un soutien actif aux individus en dérive.
Bref, éliminer la pauvreté et ainsi donner des alternatives au crime serait sans doute suffisant pour réduire de manière radicale la tentation que peuvent ressentir les individus d'avoir recours au crime pour en tirer un quelconque profit. La disparition des armes à feu réduirait également les menaces potentielles. Si une dizaine de citoyen-ne-s peuvent être facilement mené-e-s par la pointe d'un seul fusil, ils/elles peuvent facilement se défendre contre un seul voire quelques bâtons, couteaux, arcs, explosifs rudimentaires ou toute autre arme fabriquée maison. Dès lors qu'il n'y a plus de production industrielle d'armes domestiques, l'intervention d'une unité de sécurité armée spécialisée n'est plus requise en tout temps et la coercition violente peut être combattue par des gens ordinaires grâce à la simple force du nombre et la vigilance.
Nous avons eu la preuve, avec l'histoire d'Anas, de Villanueva et des autres meurtres commis par la police, plus particulièrement celle de Montréal, que la présence de crétins en uniforme et armés n'est pas un gage de protection contre les tireurs fous - ce serait plutôt le contraire.
2. ASSURER UNE SURVEILLANCE CONSTANTE
Peu importe le nombre de patrouilleurs/euses, la vente de drogue se poursuivra, ainsi que les agressions isolées et les viols. Il est rarissime que la police arrive sur les lieux d'un crime alors qu'il est en train de se produire, à moins qu'il s'agisse d'un guet-apens. Toutefois, bon nombre de crimes sont commis devant des témoins qui décident de ne pas s'impliquer pour des raisons diverses, ou qui, après avoir appelé les services d'urgence, se terrent dans un abri.
Il est beaucoup plus simple de s'impliquer directement sur les lieux d'un crime que d'attendre une intervention policière. Pas besoin de jouer aux héros solitaires: une demande d'aide par un témoin au voisinage peut encore se révéler plus rapide et plus efficace qu'un appel désespéré au 9-1-1. Pouvoir organiser une battue, une poursuite ou même une enquête en mobilisant rapidement les individus se trouvant à proximité dynamiserait la lutte contre la violence et la coercition. Le succès de l'entreprise ne serait finalement plus relié qu'à une question de volonté, de non-indifférence, de modération (pour éviter les débordements en présence d'un-e coupable) et surtout de disponibilité.
3. DISSUADER LE CRIME PAR LA PEUR
La peur de la répression est un outil efficace, mais peut s'apparenter à un filtre qui s'encrasse. Elle dissuade peut-être quelques criminel-le-s potentiel-le-s d'outrepasser les lois, mais peut aussi les conduire à poser des gestes tout aussi répréhensibles, toutefois impunis parce que situés à la limite de la légalité. C'est entre les paragraphes des lois que sont agglomérés les pires crosseurs de la planète. Et l'État comme le capitalisme, qui se repaissent des escroqueries ordinaires, ne feront hélas jamais plus que le minimum pour faire cesser des activités qui ne menacent pas leur Ordre nauséabond.
De plus, la terreur face à la punition est justement une dérive de notre société autoritaire à éliminer. Cette crainte est plus forte que la compassion pour les victimes et bien plus présente dans l'esprit d'un-e criminel-le que la peur d'être remis-e réellement face à la responsabilité de ses actes. Blesser une connaissance, perdre la confiance d'un groupe ou d'un individu n'entre pas en ligne de compte dans une société individualiste qui dépersonnalise les êtres humains (et donc les victimes potentielles). Il existe d'autres solutions que la dissuasion par la force pour convaincre les gens de ne pas se livrer à des activités néfastes pour l'humanité.
Rien ne garantit, de toute façon, que cette peur disparaîtrait en même temps que la police. Bien des gens pourraient avoir des réserves à l'idée de commettre un crime crapuleux par crainte de la réaction excessive d'une foule vengeresse[2]. J'imagine que les sociétés débarassées de la police mais devant arrêter des assassins ou des "pédophiles" développeraient, à la longue, des mécanismes de défoulement pacifique afin de limiter les débordements. Mais je n'ai pas actuellement en ma possession des informations qui me permettraient de spéculer là-dessus.
4. PROTÉGER LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE
En admettant qu'elle existe encore et qu'on puisse ainsi accumuler de manière productive le résultat d'un vol...
CONCLUSION
Faire disparaître les services policiers ne serait pas une garantie de liberté absolue: les gens pourraient en venir à se surveiller et à se suspecter mutuellement de manière tout aussi néfaste et liberticide, ou encore poursuivre la répression policière en instaurant un nouveau service ayant des pouvoirs et une fonction analogues. Bref, il faut toujours se méfier autant du policier qui nous pourrit l'intérieur du crâne que de celui qui nous en pourrit l'extérieur à coups de matraque.
Néanmoins, on pourrait trouver de nouvelles fonctions aux flics si les individus s'impliquaient davantage auprès de leur communauté, jouant un autre rôle que celui de larves inertes. Les plus cyniques d'entre nous (ou les plus enthousiastes) diront que les conditions à la disparition du métier de terroriste d'État ne seront remplies qu'après une révolution ainsi que trois génération de mutation sociale. Eh bien soit! En attendant, faire comprendre aux bonnes gens que la police est facultative et loin d'être au-delà de tout soupçon libèrera les mentalités d'un immense fardeau.____________
[1] Je sais que mon introduction pourrait plaire à Anne Archet. La plupart de mes informations sur les autochtones sont cependant tirées des observations de Gabriel Sagard, un clerc, et non un anthropologue.
[2]Le droit de minorités face à des majorités surpuissantes et surexcitées pourrait aussi susciter des ennuis.
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samedi 29 novembre 2008
Comment l'anarchie est-elle possible? (4) - Les mathématiques existeraient toujours.
Une minuscule note en réaction d'une question qu'on pose souvent: que ferait-on des sciences économiques à l'intérieur d'un système qui ne compte plus sur le capital pour se développer? Je ne vois pas en quoi, advenant le cas de l'abolition de la propriété privée, de l'État et du capital, et même du "marché", les économistes et "gestionnaires" économiques deviendraient inutiles. Dans une commune anarchiste, les capacités d'un comptable peuvent être récupérées, comme celles d'un financier. Seulement, la gestion passe du virtuel au matériel, et du privé au collectif.
Dans un monde dominé par le mode de vie anarchiste, les comptables et autres gestionnaires de l'économie de plusieurs communes (ou enclaves, ou syndicats, ou autres regroupements, peu importe le modèle) continueraient à faire leurs savants calculs, dessinant des graphiques sur la productivité - toujours matérielle - des heures de travail, sur les stocks de nourriture, sur la production de vêtements, etc. Ils continueraient de se livrer à des estimations globales sur l'avenir (bref, à spéculer, mais dans le sens propre du verbe). Le secteur de l'érudition mathématique et économique deviendrait d'autant plus névralgique que les gens ne pourraient plus se permettre de pertes substantielles sans réduire leur qualité de vie ou leur apport calorique, les emprunts étant devenus difficiles à obtenir. Les calculs des économistes et des agronomes permettraient aussi d'établir des données sur l'avenir démographique de certaines régions.
Cependant, au sein d'une société anarchiste, les possibilités seraient très diverses, comme les modes d'organisation. Notre système fonctionne selon des castes professionnelles étroitement cloisonnées. Ce ne serait pas nécessairement le cas dans l'anarchie, laquelle pourrait sonner le glas des professions en général - dont celle d'économiste et de comptable.
Comme je l'ai dit auparavant, trop s'avancer est inutile. Personne, même pas les libéraux classiques, n'ont pu imaginer avec précision, deux cent ans à l'avance, à quoi ressemblerait notre village global aujourd'hui. Et si je crois que l'imagination est bénéfique (elle permet de créer le possible), je ne crois pas que l'idéologie le soit autant. Il ne faut jamais, comme les libertariens ou certains groupes marxistes le font trop souvent, chercher à établir coûte que coûte un système selon des normes établies à partir d'un point de vue émergeant au milieu d'une société aliénée.
***
Autre chose importante à retenir: les militant-e-s anarchistes peuvent parfois paraître sauvages, voire dangereux, mais ce ne sont pas des coupeurs de têtes. Les libertaires ne peuvent pas, fondamentalement, se livrer à des purges. Ni dans le cadre d'une révolution, ni dans le cadre d'évolution réformiste.
Dans un monde dominé par le mode de vie anarchiste, les comptables et autres gestionnaires de l'économie de plusieurs communes (ou enclaves, ou syndicats, ou autres regroupements, peu importe le modèle) continueraient à faire leurs savants calculs, dessinant des graphiques sur la productivité - toujours matérielle - des heures de travail, sur les stocks de nourriture, sur la production de vêtements, etc. Ils continueraient de se livrer à des estimations globales sur l'avenir (bref, à spéculer, mais dans le sens propre du verbe). Le secteur de l'érudition mathématique et économique deviendrait d'autant plus névralgique que les gens ne pourraient plus se permettre de pertes substantielles sans réduire leur qualité de vie ou leur apport calorique, les emprunts étant devenus difficiles à obtenir. Les calculs des économistes et des agronomes permettraient aussi d'établir des données sur l'avenir démographique de certaines régions.
Cependant, au sein d'une société anarchiste, les possibilités seraient très diverses, comme les modes d'organisation. Notre système fonctionne selon des castes professionnelles étroitement cloisonnées. Ce ne serait pas nécessairement le cas dans l'anarchie, laquelle pourrait sonner le glas des professions en général - dont celle d'économiste et de comptable.
Comme je l'ai dit auparavant, trop s'avancer est inutile. Personne, même pas les libéraux classiques, n'ont pu imaginer avec précision, deux cent ans à l'avance, à quoi ressemblerait notre village global aujourd'hui. Et si je crois que l'imagination est bénéfique (elle permet de créer le possible), je ne crois pas que l'idéologie le soit autant. Il ne faut jamais, comme les libertariens ou certains groupes marxistes le font trop souvent, chercher à établir coûte que coûte un système selon des normes établies à partir d'un point de vue émergeant au milieu d'une société aliénée.
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Autre chose importante à retenir: les militant-e-s anarchistes peuvent parfois paraître sauvages, voire dangereux, mais ce ne sont pas des coupeurs de têtes. Les libertaires ne peuvent pas, fondamentalement, se livrer à des purges. Ni dans le cadre d'une révolution, ni dans le cadre d'évolution réformiste.
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lundi 20 octobre 2008
Comment l'anarchie est-elle possible? (3) - mon utopie
Il est nécessaire, je crois, avant de déterminer ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, de savoir ce qui serait souhaitable. C'est une étape de réflexion trop souvent évitée. Je présente donc ici une très sommaire description de ma vision, sans doute chargée d'émotion - je ne me revendique pas de l'anarcho-pragmatisme - de ce que pourrait représenter une société émancipée et idéale. Si vous approuvez ce qui est écrit ci-bas, vous êtes peut-être, dans une certaine mesure, anarchiste. Si vous haussez les épaules en disant que ça ne vaut même pas la peine d'essayer, vous êtes peut-être cynique, ou déjà confortable.
Cette société idéale serait une société de don, de convivialité, d'empathie, d'agnosticisme, de décroissance économique, et de débat égalitaire. Pas de capitalisme d'État, ni de capitalisme de corporation, ni aucun autre capitalisme. Aucune règle sinon celles adoptées par des collectivités de population réduite et libre. Aucune propriété privée ni accumulation de "richesses", aucune richesse. La tomate pourrie serait comprise comme une tomate de moins, et la pollution comme facteur coercitif. Des cultures, certes, mais plus de nations, plus de gouvernements. Si quelqu'un veut mettre son pays en guerre, il devra prendre lui-même une arme et s'exposer au danger et à la haine de tous et toutes. La responsabilité. L'égalité. Le médecin ne serait plus un terminal ou un guichet automatique dispenseur de santé, mais un membre d'une communauté. Une médecine publique, mais non étatique. Le grand professeur et l'artiste seraient des voyageurs hébergés dans les maisons des mécènes du quotidien. La science n'aurait d'autre but que la science. L'art n'aurait pour but que l'art. Le savoir n'aurait pour but que le savoir. L'amour pour l'amour. Le travail pour le plaisir. Plus aucune notion d'utilité, en autant que chacun-e soit nourri-e, soigné-e, aimé-e. Chacun-e, même en ville, aurait son petit potager sur le toit d'un édifice ou dans la rue (désertée par les voitures), et les banlieues seraient transformées en grands jardins, remplis de bosquets hirsutes de fines herbes et de fleurs. Les insectes boufferaient tout mais on s'en câlisserait parce qu'on boufferait des insectes aussi.
J'encourage maintenant le lecteur ou la lectrice à mettre au jour ses désirs les plus profonds. Cet exercice est selon moi un moyen de lutte fondamental. La meilleure arme des dirigeant-e-s, c'est d'imposer des limites dans les cerveaux de leurs sujets. La prison est plus efficace si elle est intérieure que si elle est matérielle. Mais une fois les cages démolies, toute soumission perd son support.
Cette société idéale serait une société de don, de convivialité, d'empathie, d'agnosticisme, de décroissance économique, et de débat égalitaire. Pas de capitalisme d'État, ni de capitalisme de corporation, ni aucun autre capitalisme. Aucune règle sinon celles adoptées par des collectivités de population réduite et libre. Aucune propriété privée ni accumulation de "richesses", aucune richesse. La tomate pourrie serait comprise comme une tomate de moins, et la pollution comme facteur coercitif. Des cultures, certes, mais plus de nations, plus de gouvernements. Si quelqu'un veut mettre son pays en guerre, il devra prendre lui-même une arme et s'exposer au danger et à la haine de tous et toutes. La responsabilité. L'égalité. Le médecin ne serait plus un terminal ou un guichet automatique dispenseur de santé, mais un membre d'une communauté. Une médecine publique, mais non étatique. Le grand professeur et l'artiste seraient des voyageurs hébergés dans les maisons des mécènes du quotidien. La science n'aurait d'autre but que la science. L'art n'aurait pour but que l'art. Le savoir n'aurait pour but que le savoir. L'amour pour l'amour. Le travail pour le plaisir. Plus aucune notion d'utilité, en autant que chacun-e soit nourri-e, soigné-e, aimé-e. Chacun-e, même en ville, aurait son petit potager sur le toit d'un édifice ou dans la rue (désertée par les voitures), et les banlieues seraient transformées en grands jardins, remplis de bosquets hirsutes de fines herbes et de fleurs. Les insectes boufferaient tout mais on s'en câlisserait parce qu'on boufferait des insectes aussi.
J'encourage maintenant le lecteur ou la lectrice à mettre au jour ses désirs les plus profonds. Cet exercice est selon moi un moyen de lutte fondamental. La meilleure arme des dirigeant-e-s, c'est d'imposer des limites dans les cerveaux de leurs sujets. La prison est plus efficace si elle est intérieure que si elle est matérielle. Mais une fois les cages démolies, toute soumission perd son support.
mercredi 3 septembre 2008
Comment l'anarchie est-elle possible? - Parenthèse au sujet des libertariens.
Le terme "anarchie capitaliste" ne vaut pas, il va s'en dire, la moitié d'une tripe de cochon. (Martin Masse, qui se dit "libertarien" et "électron libre", fait partie de cette mouvance. Il parle souvent de la "liberté véritable", et l'oppose à celle des "parasites", c'est-à-dire les étrons libres comme moi. Il prétend que le laisser-aller économique finira par venir à bout de tous les totalitarismes, mais il ne s'oppose toutefois pas à la répression de l'État, des corporations et de leurs paramilitaires, qui marchent toujours main dans la main; il dit être un opposant au pouvoir établi, mais il est passé par les rangs du Reform Party dans les années 90; il a défendu l'étalement urbain et la voiture aux dépens de la vie civile; il est bref une bonne caricature de ce que représente un anarcho-capitaliste.) Les anarcho-capitalistes ne peuvent pas être considérés comme libertaires parce qu'ils ne reconnaissent pas le pouvoir coercitif de la propriété privée, et surtout du capital. Ils agissent devant leurs divines corporations un peu comme les Maoïstes devant la Chine communiste; ils ne reconnaissent pas leurs crimes, ou pire encore, félicitent la répression du droit de libre-expression et d'information. Citons par exemple Martin Masse, qui parle ici des SLAPPs (les procès contre la parole publique), pratique courante chez les capitalistes du Québec: "Les groupes écologistes qui se font poursuivre pour diffamation l'ont bien mérité." Son collègue, Marc Meunier, renchérissait: "Les entreprises s'autoréglementent toutes seules." Je vous renvoie à mon précédent article concernant les perles de ces bonzes du libertarianisme, d'ailleurs à peu près tous lancés en affaires. Considérant les lois économiques comme infaillibles, les désirs comme immuables, la plupart des anarcho-capitalistes ne peuvent se considérer vraiment comme anarchistes. Ce sont des intégristes, qui croient au dieu du libre-marché capitaliste*, et le veulent comme unique monarque. Selon eux, seul ce règne invisible leur permettra d'être libres. Or, ils n'hésitent pas à faire l'éloge de la coercition quand elle vise à protéger la propriété privée des fortuné-e-s ou des entreprises assassines.
Pourquoi certains capitalistes se réclament-ils donc de l'anarchisme? Les capitalistes ont toujours agi par syncrétisme. Sous la Monarchie de Juillet, les bourgeois avaient des places de premier rang; Ils avaient ainsi absorbé l'idéologie royale, même si celle-ci était théoriquement à l'inverse de leur pensée. Ailleurs dans le monde, les capitalistes ont prospéré dans presque toutes les dictatures, mêmes à l'intérieur de certaines prétendument communistes. C'est que, depuis l'Antiquité, le régime le plus populaire est resté la ploutocratie, qui peut s'installer peu importe le fonctionnement des élections et le type de représentation. Ainsi, il est naturel d'entendre les capitalistes appuyer une idéologie dite anarchiste, simplement parce que antiétatique. Mais il ne faut pas se fier à leur bonne foi. Ils ne sont pas près d'abandonner le pouvoir.
Le capitalisme ne peut se rapprocher de l'anarchisme. La spéculation est l'essence même du capitalisme; elle permet aux banquiers de faire de l'argent avec de l'argent. Or, quand un riche ou un groupe de riches vient à s'accaparer une ressource dans le but de la revendre plus cher, il acquiert un pouvoir potentiellement coercitif sur la population, si cette ressource est jugée essentielle. Il peut retenir la vente, faire cesser sporadiquement la production, provoquer des fluctuations dans les prix qu'il contrôle et qui l'avantagent. Il peut menacer les consommateurs et consommatrices sans crainte de tomber lui-même dans la pénurie. Il n’y a pas de libre-contrat possible entre un puissant et son sujet.
De plus, pour conserver une vaste accumulation de propriétés privées, il faut au minimum bâtir un système complexe de protections employant des salarié-e-s intégré-e-s dans une milice ou une police privée. Si la simple jouissance de la propriété privée du capitaliste n'est donc théoriquement pas, sauf en période de pénurie, une démonstration violente de pouvoir, le fait de posséder une armée, et la reproduction à petite échelle des structures répressives de l'État, eux, seraient des démonstrations violentes de pouvoir.
Un capitaliste, dans un système aux structures étatiques abolies, ne peut prêter de l'argent sans compter brimer la liberté d'autrui pour des raisons punitives. La répression de la loi de l'État est actuellement un des principaux facteurs qui pousse les gens à rembourser leurs dettes. Comment, sans elle, les capitalistes parviendraient-ils à maintenir le mode de fonctionnement de leurs finances? Sans doute à l'aide d'une force de répression corporative dont l'armature reproduirait celle de l'État.
Bref, les anarcho-capitalistes utilisent incorrectement le terme « liberté », comme le terme « anarchisme »; le modèle qu’ils proposent et dont les paramètres sont tous déjà réglés à l’avance (comme si tout allait nécessairement bien se dérouler en suivant à la lettre LEURS directives) ne saurait nous émanciper, ni nous valoriser; il serait la ligature de l’expression, la castration de l’individu, et l’abdication de la raison et de la compassion face à la loi de l’offre et de la demande. Il n'y aurait nul endroit où se réfugier, sauf peut-être dans le consumérisme le plus absurde (prions pour qu'il soit d'ailleurs encore accessible, dans ces conditions, à plus de 1% de la population).
Pour un autre avis anarchiste (plus complet et érudit, surtout) sur la question.
*Il existe de nombreuses définitions du marché et du libre-marché. On parle spécifiquement du marché capitaliste ici. La précision n’a pas été ajoutée pour rien. J’élaborerai une autre fois là-dessus, parce que ce sujet est un bourbier et que ça m’écoeure.
Pourquoi certains capitalistes se réclament-ils donc de l'anarchisme? Les capitalistes ont toujours agi par syncrétisme. Sous la Monarchie de Juillet, les bourgeois avaient des places de premier rang; Ils avaient ainsi absorbé l'idéologie royale, même si celle-ci était théoriquement à l'inverse de leur pensée. Ailleurs dans le monde, les capitalistes ont prospéré dans presque toutes les dictatures, mêmes à l'intérieur de certaines prétendument communistes. C'est que, depuis l'Antiquité, le régime le plus populaire est resté la ploutocratie, qui peut s'installer peu importe le fonctionnement des élections et le type de représentation. Ainsi, il est naturel d'entendre les capitalistes appuyer une idéologie dite anarchiste, simplement parce que antiétatique. Mais il ne faut pas se fier à leur bonne foi. Ils ne sont pas près d'abandonner le pouvoir.
Le capitalisme ne peut se rapprocher de l'anarchisme. La spéculation est l'essence même du capitalisme; elle permet aux banquiers de faire de l'argent avec de l'argent. Or, quand un riche ou un groupe de riches vient à s'accaparer une ressource dans le but de la revendre plus cher, il acquiert un pouvoir potentiellement coercitif sur la population, si cette ressource est jugée essentielle. Il peut retenir la vente, faire cesser sporadiquement la production, provoquer des fluctuations dans les prix qu'il contrôle et qui l'avantagent. Il peut menacer les consommateurs et consommatrices sans crainte de tomber lui-même dans la pénurie. Il n’y a pas de libre-contrat possible entre un puissant et son sujet.
De plus, pour conserver une vaste accumulation de propriétés privées, il faut au minimum bâtir un système complexe de protections employant des salarié-e-s intégré-e-s dans une milice ou une police privée. Si la simple jouissance de la propriété privée du capitaliste n'est donc théoriquement pas, sauf en période de pénurie, une démonstration violente de pouvoir, le fait de posséder une armée, et la reproduction à petite échelle des structures répressives de l'État, eux, seraient des démonstrations violentes de pouvoir.
Un capitaliste, dans un système aux structures étatiques abolies, ne peut prêter de l'argent sans compter brimer la liberté d'autrui pour des raisons punitives. La répression de la loi de l'État est actuellement un des principaux facteurs qui pousse les gens à rembourser leurs dettes. Comment, sans elle, les capitalistes parviendraient-ils à maintenir le mode de fonctionnement de leurs finances? Sans doute à l'aide d'une force de répression corporative dont l'armature reproduirait celle de l'État.
Bref, les anarcho-capitalistes utilisent incorrectement le terme « liberté », comme le terme « anarchisme »; le modèle qu’ils proposent et dont les paramètres sont tous déjà réglés à l’avance (comme si tout allait nécessairement bien se dérouler en suivant à la lettre LEURS directives) ne saurait nous émanciper, ni nous valoriser; il serait la ligature de l’expression, la castration de l’individu, et l’abdication de la raison et de la compassion face à la loi de l’offre et de la demande. Il n'y aurait nul endroit où se réfugier, sauf peut-être dans le consumérisme le plus absurde (prions pour qu'il soit d'ailleurs encore accessible, dans ces conditions, à plus de 1% de la population).
Pour un autre avis anarchiste (plus complet et érudit, surtout) sur la question.
*Il existe de nombreuses définitions du marché et du libre-marché. On parle spécifiquement du marché capitaliste ici. La précision n’a pas été ajoutée pour rien. J’élaborerai une autre fois là-dessus, parce que ce sujet est un bourbier et que ça m’écoeure.
samedi 30 août 2008
Comment l'anarchie est-elle possible? (Introduction)
J'écrirai cette série de textes essentiellement pour répondre à ceux et celles qui pensent le projet peu réaliste. La crainte vient surtout de la gauche social-démocrate, essentiellement nationaliste. Quant à une certaine droite, elle croit pouvoir profiter, du moins à moyen terme, de l'abolition de l'État. Nous verrons donc dans les prochains jours/semaines pourquoi je crois qu'elle se trompe.
Peu importe ce qu'en penseront les théoriciens marxistes ou chomskyistes, j'ose interpréter sémantiquement le terme "anarchie": a(n), en grec, signifie "absence de" et archè "commandement", ou "pouvoir". Cette simple définition est suffisante pour décrire l'état dans lequel vit une société anarchiste. Imposer avec certitude toute précision supplémentaire, c'est de la masturbation intellectuelle contraire, justement, à l'idée de l'anarchisme: c'est lui imposer des paramètres et des dogmes, alors qu'elle se doit d'être libre. Au plus, nous pouvons proposer ou imaginer des modèles de société anarchiste, ou en écarter quelques autres, sans marcher sur la gueule des gens qui ne souhaitent pas marcher sur la nôtre, comme le font, je dirais, presque la moitié des individus se décrivant comme "anarchistes". Ces derniers, prêchant la liberté mais agissant parfois en véritables dictateurs, ne valent pas mieux qu’un Pape qui parle de l'amour du prochain tout en massacrant ses fidèles.
Le premier texte de cette série, je vous l'annonce tout de suite, critiquera le point de vue des ploutocrates se prétendant anarchistes.
Peu importe ce qu'en penseront les théoriciens marxistes ou chomskyistes, j'ose interpréter sémantiquement le terme "anarchie": a(n), en grec, signifie "absence de" et archè "commandement", ou "pouvoir". Cette simple définition est suffisante pour décrire l'état dans lequel vit une société anarchiste. Imposer avec certitude toute précision supplémentaire, c'est de la masturbation intellectuelle contraire, justement, à l'idée de l'anarchisme: c'est lui imposer des paramètres et des dogmes, alors qu'elle se doit d'être libre. Au plus, nous pouvons proposer ou imaginer des modèles de société anarchiste, ou en écarter quelques autres, sans marcher sur la gueule des gens qui ne souhaitent pas marcher sur la nôtre, comme le font, je dirais, presque la moitié des individus se décrivant comme "anarchistes". Ces derniers, prêchant la liberté mais agissant parfois en véritables dictateurs, ne valent pas mieux qu’un Pape qui parle de l'amour du prochain tout en massacrant ses fidèles.
Le premier texte de cette série, je vous l'annonce tout de suite, critiquera le point de vue des ploutocrates se prétendant anarchistes.
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