lundi 30 janvier 2012

La pr0nographie d'Anne Archet.

L'écrivaine anarchiste Anne Archet (qui tient aussi deux blogues[1]) m'a gentiment remis une copie numérique de son livre, Pr0nographe, fragments érotiques, afin que je puisse en faire la critique sur mon blogue. J'ai tout d'abord pensé publier celle-ci en exclusivité sur mon blogue littéraire[2], prévu à cet effet, mais ça n'aurait pas du tout rendu justice à l'auteure.

J'avais déjà lu son recueil de sirventès, constitué de petits poèmes satiriques et disponible gratuitement sur Internet. Ce recueil, rempli d'audace, est modifié régulièrement par Anne Archet, qui en est maintenant à sa version 2.2. Il est par ailleurs possible de lire les textes directement sur son blog flegmatique.

Je considère important de consacrer une longue introduction à l'auteure avant de me lancer dans la critique de pr0nographe.

L'auteure, sa démarche, son anarchisme

Anne Archet est une des plus anciennes blogueuses encore actives que je connaisse. Une entrevue datant de 2004 est d'ailleurs toujours disponible ici. Quand elle a commencé, c'est à peine si je connaissais ma propre adresse courriel par coeur: c'est pas peu dire. Ça n'en dit cependant pas long sur son contenu, qui est selon moi resté frais et original pendant toute cette période. Elle a su se renouveler.

J'ai déjà cherché à régler des comptes avec Anne au cours de mes tribulations. Après qu'elle eût parlé des Dogons, un peuple qui m'énerve profondément, j'avais dit : « Être un-e universitaire pédant-e n'est pas une condition essentielle à la liberté. » Bien entendu, je pense aujourd'hui le contraire de ce que je pensais d'Anne Archet alors[3]. Je considère que la pédanterie d'Anne Archet, dans ce qu'elle a de volontairement caricatural et provocateur, sert essentiellement à combattre la sincère pédanterie d'aristos trop raffiné-e-s pour parler de sexe.

Le premier contact avec les textes d'Anne Archet peut être difficile. Elle apparaît au premier regard franchement trop tournée vers elle-même. Mais si vous avez lu suffisamment d'autofiction - et pas juste Nelly Arcan - vous ne serez pas choqué-e-s par des histoires qui, de manière dominante, la mettent en scène. C'est le cas dans ses Cahiers, et c'est aussi le cas dans son livre (qui reprend beaucoup des mêmes textes) : elle se transforme, par ses récits érotiques ou introspectifs, en objet de désir. Ça a pour plusieurs quelque chose de choquant. Mais une fois que cet inconfort est dépassé, et qu'une partie des inhibitions morales sont tombées, on apprécie mieux la qualité strictement littéraire des textes et la valeur, que je qualifierais de sans doute libératrice, du contenu. Anne Archet réécrit pratiquement la définition du politiquement correct et de l'indécence. Les références parfois érudites décourageront aussi les gens trop prudes de la considérer comme la quintessence de la vulgarité. Que l'auteur-e le prétende ou non, il n'y a pas QUE de la baise dans sa littérature.

Anne Archet est anarchiste. J'ai récemment parlé d'Anne Archet à quelques ami-e-s actifs/ives dans le milieu libertaire à Montréal. Plusieurs ne la connaissent pas, d'autres ne savent pas quoi penser d'elle. Elle-même suggérait dans l'entrevue citée plus haut que les anars étaient trop « pudibonds ». On pourrait en dire vraiment beaucoup sur le sujet.

Ce que j'ai entendu sur elle, venant de lecteurs/trices anars plus ou moins assidu-e-s, relève sinon généralement de l'ignorance ou d'un vague rejet : on a même évoqué des rumeurs selon lesquelles elle serait folle et/ou mythomane. Le fait est que peu de gens semblent la connaître personnellement (du moins à Montréal), et que de toute façon, les anars un peu individualistes[4] sont plus ou moins bien vu-e-s par un milieu fortement influencé par des communistes (libertaires). Et le fait est que la fiction elle-même, comme la poésie et l'art, ne sont pas encore très à la mode dans l'orbite anarchiste québécois, assez drabe merci. On le voit lors de chaque Cabaret Anarchiste : parmi les rares gens qui se présentent au DIRA à cette occasion, j'en reconnais peu qui se présentent autrement à des manifs ou à des assemblées. Cette tendance peut sans doute expliquer mieux que la pudibonderie l'absence de reconnaissance de la part de beaucoup de lecteurs/trices anarchistes, et c'est triste, surtout considérant l'effervescence entourant toujours le Salon du livre et le Festival de Théâtre, qui ont lieu en mai. Mais c'est un autre débat.

L'éloge du sexe sous toutes ses formes

Pr0nographe est une sélection des meilleurs textes d'Anne Archet, auxquels il faut ajouter de l'inédit, notamment une mise en contexte amusante dans laquelle son amante tombe par accident sur ses Cahiers. C'est sans doute dans ces paragraphes dédiés aux explications hésitantes d'Anne qu'on retrouve le plus de sincérité : il y a là-dedans une sorte d'introspection sur son approche et des accusations, on le sent, que l'auteure se lance à elle-même afin de se mettre à l'épreuve. Le reste du livre est une suite parfois discordante de textes relativement courts (une page en moyenne) et hilarants. Anne Archet disserte sur tout et joue tous les rôles : dominée, dominatrice, observatrice, cocufiée, cocufiante, baisée par un chien, etc. Elle a en outre une innombrable quantité d'orgasmes. Elle n'oublie presque rien ni personne, même si les hommes homosexuels et les transgenres ne sont définitivement pas son sujet de prédilection.

Elle traite de sexualité avec une aisance qui désarçonne. Les écrivain-e-s avorté-e-s comme moi savent très bien à quel point il peut être difficile d'écrire une bonne scène de baise sans la surcharger ou au contraire sans paraître trop mécanique. Anne connaît le dosage parfait.

Trop mais.

La faiblesse la plus importante du recueil est sans aucun doute son ambition. Pr0nographe, c'est 160 pages de récits de baises successifs. Je n'y vois pas vraiment de répétition, ce qui est en quelque sorte un exploit. Mais cependant, je vous suggère d'essayer de le lire en petites doses quotidiennes[5]. Pr0nographe n'est pas une oeuvre qu'on peut lire le soir et dont l'intrigue nous transporte, et qui nous empêche de dormir. C'est un livre qu'on peut lire entre ami-e-s, tout haut, ou en toute intimité; quelques pages par jour.

C'est aussi un livre qu'on pourra relire.

***

Il est possible de se procurer le Ebook d'Anne Archet pour 5$ en contactant directement l'auteure ou en l'achetant sur
Amazon ou Smashbooks. Visitez son site web pour connaître plus de détails, je vous envoie pas de liens directs.

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[1] Soit Lubricités: Les cahiers d'Anne Archet et Le blog flegmatique d'Anne Archet.
[2] Je me promets de régler la question de mon blogue littéraire prochainement.

[3] Après mon insulte grave à son égard, je me suis excusé, étant moi-même une sorte d'universitaire pédant. Mais cette critique ne porte pas sur ma relation avec l'auteure, alors allez lire vous-mêmes.
[4] individualistes dans le sens de Stirner.

10 moisissures sattellites:

  1. Elle nous fait de longues absences.
    Faut dire qu'après avoir eu une image plutôt négative de l'auteure, ma perception d'elle est partie en sens inverse.

    Mais bon, ma relation amour/haine avec les femmes est assez glorieuse.

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  2. Je ne sais pas si ce schéma peut s'appliquer aux relations entre bloggeurs/euses.

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  3. À priori on pourrait croire que non, mais disons que j'y arrive assez bien.

    Le terme est peut-être un peu fort, mais c'est pas mal le même phénomène, à échelle réduite.

    À la limite j'ai aussi été ambivalent face à David, donc ce n'est pas juste avec les blogeuses. Mais bon.

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  4. J'imagine que tu lis les deux blogues d'Anne Archet?

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  5. En fait, les cinq, maintenant que je suis sur Terreur!Terreur!

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  6. Merci pour ce compte rendu de lecture, M&M. J'ai maintenant l'impression que quelqu’un, quelque part, me prend un peu au sérieux.

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  7. «Les écrivain-e-s avorté-e-s comme moi savent très bien à quel point il peut être difficile d'écrire une bonne scène de baise sans la surcharger ou au contraire sans paraître trop mécanique.» Ou tremper ladite scène dans un bain parfumé à la rose, où flottent encore une généreuse quantité de pétales, n'est-ce pas ?
    J'ai fait lire «Marx, Schopenhauer et moi» à deux ou trois camarades nanars. Même réaction d'incrédulité un peu outrée au début, se muant lentement, comme à contre-cœur, vers une fascination coupable. Quoi qu'il en soit, «l'ouverture d'esprit n'est pas une fracture du crâne», héhé.

    J'ai bien aimé ta pique sur la participation aux cabarets. En espérant que la tendance fluctue un peu...

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  8. Ouais. C'est peut-être une question de visibilité interne aussi, je sais pas. Mais comme je vois plus d'anars de ma connaissance aux vins et fromages de l'asso d'histoire de l'UQÀM qu'aux cabarets, eh bien il m'arrive de me poser des questions: mais qu'est-ce qu'illes foutent donc?

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