vendredi 20 juillet 2012

Une troisième voie ? [3]

Dans cette série de billets, nous avons pu constater un bon nombre de choses. Tout d'abord, nous avons vu que la droite conservatrice pouvait partager un vocabulaire et des constats communs avec la gauche socialiste. Est-ce une preuve de collaboration? Absolument pas. L'Église catholique, par exemple, a toujours combattu une gauche radicale qu'elle jugeait dangereuse et mécréante[1]. On pourrait d'ailleurs voir dans leur utilisation du langage ouvrier un signe de la peur de plus en plus vive du communisme. Et il fallait bien en concurrencer le modèle.

À ce propos, j'ai remarqué que près de chez nous, à l'oratoire Saint-Joseph, des murales gigantesques dépeignent l'époux de la Vierge Marie comme le « protecteur des travailleurs ». Une des peintures reprend des thèmes proches du réalisme socialiste. Coïncidence?

Nous avons aussi vu que le corporatisme était un courant bien distinct de celui des idéologies typiques de la gauche. On ne prêche pas, à travers elles, un contrôle ouvrier sur les moyens de production, mais bien une association des travailleurs de différents corps de métier, souvent forcée, et un arbitrage ou un patronage de l'État ou du clergé. Dans aucun cas, les propriétaires capitalistes des entreprises ne perdent vraiment leurs privilèges, même quand l'industrie est mise au service de l'État. Ce corporatisme, contrairement au socialisme, ne provoque pas la disparition des classes sociales. Au contraire, il cristallise l'ordre établi et hiérarchique, organise une collaboration entre les classes.

Nous avons aussi vu que les fascistes, bien qu'ils soient considérés comme étant de gauche par plusieurs individus un peu tordus, ont toujours cherché des alliances en priorité avec la droite. La plupart du temps avec succès.

Nous avons vu que la troisième voie était souvent utilisée par la droite ultraconservatrice ou l'extrême-droite pour se placer sur le spectre politique, entre la déception du communisme et l'injustice capitaliste. Si ce «spectre» existait réellement, voulait décrire les interactions entre ces idéologies et pouvait se résumer par un seul trait de crayon, ce ne serait pas un cercle, ni une ligne droite, mais bien un triangle.

Et finalement, nous avons pu voir que ce n'est pas l'emprunt du discours de gauche qui caractérise le plus les fascismes. Ce sont essentiellement deux choses:
- l'autoritarisme
- l'ultranationalisme
C'est évident. C'est un lieu commun. Tout le monde le sait.

Mais alors, pourquoi personne ne le dit...

La CLASSE là-dedans?

La CLASSE ne partage aucune de ces valeurs. Ses idées témoignent au contraire d'une prudence face au nationalisme québécois (pratiquement jamais de mention à la question nationale dans les textes de l'ASSÉ et de la CLASSE)[2], tout en irritant la presse par son modèle de démocratie décentralisée. Et plus largement, le mouvement de contestation printanier entier en est un de désobéissance, alors que l'extrême-droite fait la promotion de l'ordre, de la discipline et de la hiérarchie.

Pour le reste, il y a une explication simple. Pourquoi l'Église catholique, une partie (l'aile gauche) de l'extrême-droite et la gauche ont-ils partagé une même critique du libéralisme économique? Eh bien simplement parce qu'ils ne sont pas libéraux sur le plan économique. Inversement, l'Église catholique, l'extrême-droite et les libéraux tiennent un discours presque identique sur la question du communisme. Parallèlement, l'Église catholique, les libéraux et les communistes critiquent les fachos à peu près de la même manière.

Faut-il s'en étonner?

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[1] Des exemples de collaboration, il y en a quelques-uns, en revanche. Nazis et communistes étaient par exemple en faveur de la grève des transports de Berlin en 1932. Cependant, au lendemain des élections, les Nazis donnèrent l'ordre aux travailleurs de retourner au travail alors même que les syndicats augmentaient leurs moyens de pression. Simone Weil qualifia ce comportement de « démagogie révolutionnaire ». (La Révolution prolétarienne, 8e année, n° 140, 25 novembre 1932.) Les élections de juillet montrent aussi à quel point le parti national-socialiste allemand (NSDAP) était alors dégoûté par la gauche. Des négociations avaient alors apparemment lieu entre Schleicher (haut-gradé et chancelier à partir de décembre) et l'aile gauche des Nazis pour agir « contre tout moyen d'action offensive que les "gauchistes" pourraient prendre après les élections parlementaires du 31 juillet » (Richard Breitman, « On German Social Democracy and General Schleicher 1932-33 ». Central European History, vol 9, no 4, déc. 1976, p. 355). On parle ici d'une action conjointe de militaires et de paramilitaires.

[2] Louis Fournier annonce avec stupeur que la CLASSE ne fait pas la promotion de l'indépendance dans un article du Devoir, qui a choqué l'UCL. Selon Louis Fournier, ce silence sur la question nationale serait relié au fait que des groupuscules anarchistes mystérieux y seraient influents...

jeudi 19 juillet 2012

Une troisième voie? [2]

Normand Lester, dans son texte imbécile que j'espère être de tout coeur plein de deuxième degré (mais j'en doute), cite Jacques Doriot, fasciste français, afin de faire le rapprochement entre la démocratie directe et Mussolini. Mais voyons, c'est évident que la démocratie directe est l'apanage du fascisme! Clair comme de l'eau de roche.

Le problème, c'est que Lester ne dit pas d'où vient cette citation. Je n'ai pas réussi moi-même à la retrouver. Si vous savez d'où elle vient, merci de le signaler.

Il faut aussi connaître l'histoire de Doriot et de son parti, le Parti Populaire Français (PPF). Et surtout une de ses composantes idéologiques majeures qui est fondamentale au fascisme: l'exaltation de la Nation. Par ailleurs, il est essentiel de noter que Doriot n'est pas qu'un ancien communiste (à l'instar de plusieurs autres membres de son parti): c'est aussi un anticommuniste véhément dans les années 30. Certaines de ses citations illustrent très bien ce que j'essaie de prouver à l'intérieur de cette série de billets:

« Il faut lutter sur deux fronts. Contre les deux cents familles capitalistes et contre l'état-major communiste, parfois complices contre le pays.»[1]


Comme l'Église catholique avant lui, il s'attaque donc aux deux autres voies et n'épargne surtout pas le libéralisme politique. La solution de son parti? Le corporatisme. Le spécialiste Jean-Paul Brunet cite Loustau, un autre théoricien du parti: « La solution est dans une collaboration des patrons et des ouvriers, dégagée des influences politiques et soumise à l'arbitrage d'un État inspiré du souci de l'économie nationale et de la justice sociale. [2] » Bien entendu, cette collaboration ne s'obtient pas sans l'abolition du droit de grève. Notons également que le PPF a sévèrement dénoncé le Front Populaire, cette coalition de gauche - menée par Léon Blum - arrivée au pouvoir en France en 1936.

Selon Wikipédia: « L’objectif selon le leader du Parti populaire français est de défendre les libertés prétendument bafouées par le Front populaire »... par une alliance des droites.

En résumé des deux derniers billets: les fascistes des années 30 ne sont pas de gauche, ni socialistes. Beaucoup sont cependant issus des milieux communistes et socialistes; pourtant, ils ne gardent que peu de liens avec leurs idéaux de jeunesse, sauf le rejet du capitalisme libéral.  Par ailleurs, beaucoup de fascistes proviennent aussi de milieux conservateurs, ultramontains, de droite, etc. Ça, on en parle moins. La mécanique de la montée en puissance de cette idéologie n'est pas aussi simple que le croient plusieurs partisan-e-s de la droite. Simon Sabiani, un bon pote de Doriot, disait d'ailleurs: « Ni gauche, ni droite: France d'abord! » Tous ces autoritaires, issus des milieux bourgeois ou prolétaires, se rejoignent sur un point:

La nation! Pour le reste, c'est flou. Sans doute volontairement.

La Troisième Voie ressuscitée

Aujourd'hui, plusieurs mouvements ont revendiqué cette appellation de "troisième voie", ou du moins occupé ce rôle d'alternative située entre le gauchisme d'orientation socialiste ou sociale-démocrate, et la droite libérale ou conservatrice. Le populisme est un des attributs principaux de ces regroupements. On n'a qu'à mentionner le Crédit social au Québec, et son descendant lointain l'ADQ.

Mais plus récemment, cette expression a été revendiquée par des groupuscules bien plus radicaux. Très nationalistes et racistes, ils se disent néanmoins solidaristes. Ici, aucune comparaison à faire avec Québec Solidaire. Les solidaristes sont des nationalistes révolutionnaires qui, comme leurs prédécesseurs fascistes, populistes, corporatistes chrétiens, etc., refusent à la fois le communisme et le libéralisme économique et s'imposent comme une voie non pas intermédiaire comme les centristes classiques ou les modéré-e-s, mais comme alternative, située sur un autre plan. Leur utilisation du terme «socialisme» a la même valeur que son utilisation dans le mot «nazi». C'est un socialisme sans internationalisme, sans aide aux immigrant-e-s, contre l'émancipation des femmes, pour la famille et les valeurs traditionnelles, et qui ostracise tout ce qui bouge. Ce n'est en bref pas du socialisme.

Plusieurs contestent la xénophobie et le néonazisme de Troisième Voie. C'est ridicule. Troisième Voie (France) vient d'annoncer un week-end d'activités pendant lequel se tiendra un concert du groupe français Lemovice.Voici un des extraits d'une de leurs chansons:

« Depuis le débarquement des Alliés
La France est endoctrinée
Mai 68 et guerre d'Algérie
La population blanche est meurtrie
[...]
Mais nous ne baisserons pas les bras
Les gauchistes ne vaincront pas.»

Cela n'empêche pas Troisième Voie Québec et Alain Soral d'appuyer le mouvement étudiant pour des raisons assez spéciales. Un appui qui dépasse bien entendu la question de l'accessibilité aux études, et que Soral transforme en guerre de civilisation qui ferait rage entre modèle anglo-saxon et pan-francisme. Un appui, finalement, qui ne sort pas d'un certain cadre racial. Détrompez-vous. Il ne s'agit pas d'un appui réel, mais d'une tentative de récupération.

Rappelons aussi que de nombreux néonazis, en revanche, menacent le mouvement de contestation depuis le début de la grève étudiante. Nous en avons déjà parlé. Il ne faut pas non plus se leurrer: les fachos ne sont pas du côté des gauchistes. Pratiquement jamais. Leur socialisme, s'il y a lieu, n'est pas de gauche. Pour mieux l'illustrer, l'ancêtre d'un organisme fasciste français, le Parti Solidaire français, se nommait Droite Socialiste.

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Pour en savoir plus sur Troisième Voie Québec.
Pour en savoir plus sur le Parti Solidaire.

Dans le prochain article, la conclusion de cette série de billets.
 
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[1] « Notre lutte », éditorial de Doriot, L'Émancipation (de Saint-Denis), 4 juillet 1936. Cité dans Jean-Paul Brunet, un fascisme français: le Parti Populaire Français de Doriot (1936-1939). Revue française de science politique, 33e année, no 2, 1983, pp. 255-280.
[2] Ibid, p. 262.

mardi 17 juillet 2012

Une troisième voie? [1]

Depuis toujours, l'expression revient sur la table afin de proposer une alternative à deux autres idéaux politiques et qui se trouve quelque part à mi-chemin entre ces deux opposés sans nécessairement être au milieu. L'ancienne ADQ est un excellent exemple de troisième voie. De droite, nationaliste, conservatrice, mais en même temps d'un populisme à faire pâlir Chavez et qui vise à instrumentaliser des ensembles qui ne sont pas nécessairement financièrement confortables. Proche de la bourgeoisie, mais surtout de la petite; proche du peuple, mais surtout de la classe moyenne, que Dumont appelait le « vrai monde ». On pourrait discuter longtemps de ce que signifie ce « vrai monde ». Banlieusard-e-s sans soucis sévère, autre que la circulation sur le pont et le fait que leurs taxes servent à payer des fonctionnaires incompétent-e-s? Hommes blancs hétéros qui aiment le hockey et qui passent la tondeuse en bedaine? Everyday Normal Guy[1]?

Les deux autres « voies » sont généralement toujours les mêmes idéologies opposées: le capitalisme, mêlant idéaux libéraux et conservateurs, et le socialisme ou ses déclinaisons plus modérées. La troisième voie offre une possibilité aux gens qui se sentent lésés dans les deux schèmes idéologiques. Et c'est exactement pour cela qu'elle se surnomme elle-même la « troisième voie ».

Les riches sentent qu'illes n'ont absolument rien à gagner dans la perspective de la création d'un État socialiste. Inversement, les pauvres ne bénéficient pas du libre-marché capitaliste. En revanche, les classes moyennes peuvent avoir peur de disparaître sous un régime capitaliste sauvage, et de perdre leurs privilèges en cas de révolution socialiste ruinant l'économie. Voilà bien pourquoi la social-démocratie a remporté autant de succès par le passé! Mais qu'arrive-t-il quand on perd confiance en cette social-démocratie, ou que cette option n'existe tout simplement pas dans le cas de figure présenté? Vers qui peuvent se retourner les classes moyennes?

Séduire ce public, c'est ce à quoi aspire la troisième voie.

L'exemple le plus ancien et le plus inspirant pour les troisièmes voies contemporaines est sans doute contenu dans le Rerum Novarum[2], encyclique du Pape Léon XIII, qui date de la fin du XIXe siècle. On peut affirmer avec assez certitude que les solidaristes d'aujourd'hui, genre de néonazis soft, et les nationaux révolutionnaires qui tiennent un discours prolétarien sont d'authentiques héritiers spirituels de cette vision. Même l'ADQ partageait parfois des accents avec ce courant fondateur.

Le RERUM NOVARUM? De quessé?

Le Rerum Novarum est un texte assez long publié en 1891. C'est un des manifestes, en quelque sorte, de la Doctrine sociale de l'Église, qui aurait eu pour objectif, chez le clergé catholique, de réduire la misère sociale. Le postulat de départ est très clair:

« Les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue accroître encore le mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l'Église, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et d'une insatiable cupidité. À tout cela, il faut ajouter la concentration entre les mains de quelques-uns de l'industrie et du commerce devenus le partage d'un petit nombre d'hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. »

Il faut donc réagir promptement, se dit le clergé. Non seulement en raison de cette injustice, mais aussi et surtout par appréhension d'un conflit de classes. Même si le constat de départ contient plusieurs données communes à celui des socialistes de tout crin - le champ lexical est pratiquement identique - les solutions ne sont pas du tout les mêmes, et le Rerum Novarum se hisse en critique acerbe de la gauche, tout particulièrement socialiste.

Pour le clergé, en effet, la propriété est un droit sacré:

« Mais, et ceci paraît plus grave encore, le remède proposé [par les socialistes] est en opposition flagrante avec la justice, car la propriété privée et personnelle est pour l'homme de droit naturel. »

Les socialistes nient, selon l'encyclique du pape, ce droit naturel et divin de disposer de soi-même. Il n'y a absolument rien de bon dans le socialisme: « Ce serait la confusion et le bouleversement de toutes les classes de la société, l'asservissement tyrannique et odieux des citoyens. La porte serait grande ouverte à l'envie réciproque, aux manoeuvres diffamatoires, à la discorde. Le talent et l'esprit d'initiative personnels étant privés de leurs stimulants, la richesse, par une conséquence nécessaire, serait tarie dans sa source même. Enfin le mythe tant caressé de l'égalité ne serait pas autre chose, en fait, qu'un nivellement absolu de tous les hommes dans une commune misère et dans une commune médiocrité. »

Pour éviter ces conflits, l'Église propose un tout autre mode de fonctionnement. Elle fait appel à l'alliance entre les classes sociales. Elle propose aussi que les ouvriers de tous les métiers puissent être libres de s'associer et de former des « corporations »: 

« Si donc, comme il est certain, les citoyens sont libres de s'associer, ils doivent l'être également de se donner les statuts et règlements qui leur paraissent les plus appropriés au but qu'ils poursuivent. »

 Cette citation en apparence libérale rejoint le discours de Jacques Doriot, cité par Normand Lester qui n'indique pas sa source: « Notre vision, c’est celle d’une démocratie directe sollicitée à chaque instant. » Sauf qu'il y a un hic. En effet, dans le Rerum Novarum, « Les évêques, de leur côté, encouragent ces efforts et les mettent sous leur haut patronage. » C'est réellement un corporatisme géré par l'Église que propose la jeune Doctrine sociale. Il y a certes une sorte de « démocratie ouvrière », mais elle est parrainée par des autorités qui rejettent l'égalité de fait entre les êtres humains, et reconnaît la préséance des gens de lois et des gens de guerre sur le peuple et les capitalistes[3]. Et c'est là le principal point qu'il faut saisir de ce texte. Hiérarchie. Chez les fascistes, c'est plus ou moins la même rengaine.

Malgré le constat de départ semblable, le projet de l'Église est fondamentalement différent de celui des socialistes. Il ne s'agit pas de donner le pouvoir aux soviets. Il ne s'agit pas de renverser l'ordre établi. Il s'agit de réconcilier les classes sociales par le patronage. Les rôles sociaux sont inchangés. L'homme reste le chef du foyer. Le patron reste le patron, le flic reste un flic, le pauvre reste pauvre. Seulement, une structure autoritaire chapeaute les relations entre les différentes classes qu'on ne se risquerait jamais à qualifier de « médiation ». Et cela permettrait en principe aux ouvriers de voir leurs droits respectés, comme aux patrons de se débarrasser de la menace socialiste.

L'application de la doctrine sociale de l'Église

Cette Doctrine sociale a été mise en pratique de manière diverse. Au Québec, on ne peut nier le rôle qu'ont joué les syndicats catholiques dans l'histoire ouvrière. Moins connu: les coopératives, parfois fondées ou parrainées par des prêtres. Et bien entendu les Caisses pop. Dans le catéchisme des caisses populaires, l’abbé Peters, par exemple, cite directement Léon XIII[4]. De la même manière, Jean Toussaint fait référence au même pape pour justifier son recours à la création de coopératives, cette fois-ci de producteurs[5]. Ce ne sont que des exemples d'une vaste opération dont nous avons encore des échos maintenant.

Aujourd'hui, le modèle coopératif est revendiqué par la gauche, souvent proche du socialisme. Les mutuelles et le mutuellisme, dont les principes sont très proches, ont été défendus par un célèbre contemporain de Léon XIII: Proudhon. L'implication du clergé dans les coopératives et dans les syndicats semble naître d'un mauvais compromis originel consenti par la religion aux classes ouvrières, malgré que plusieurs curés se soient lancés avec grand enthousiasme dans la promotion de ce modèle.

En revanche, ces initiatives ont cohabité avec une vision radicale et parallèle du saint patronage de l'Église telle qu'imaginée dans le Rerum Novarum, qui s'inscrirait en opposition totale avec le socialisme: c'est le corporatisme fasciste de Mussolini[6], qui ne tire pas ses origines que dans les encycliques du pape. C'est une autre troisième voie qui rejette à la fois le socialisme, et à la fois la libre-entreprise du capitalisme. Sauf que dans le cas de l'Italie, ce n'est pas le saint patronage de l'Église qui tyrannise le secteur économique, mais un État autrefois conspué par le pape susmentionné.

À suivre...

Prochainement: 
- la « troisième voie » ici, aujourd'hui.
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[1] Je sais que je sors du contexte mais je trouve ça marrant. Dans ce clip de rap, Jon Lajoie se positionne non pas en tant que type moyen, mais bien en tant qu'homme ayant une vie beaucoup moins confortable que la moyenne. Le salaire médian au Québec est en effet bien au-dessus des 12$ de l'heure que son personnage gagne (il se tenait autour de 17$ en 2007, alors que le salaire horaire moyen est de 24$ en 2010). Et par ailleurs, il souffre de douleurs récurrentes au dos.

[2]Léon XIII.  Rerum Novarum, lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Léon XIII.  Vatican, 1891. 

[3] Lest termes exacts:  « A tout prix, il faut des hommes qui gouvernent, qui fassent des lois, qui rendent la justice, qui enfin de conseil ou d'autorité administrent les affaires de la paix et les choses de la guerre. A n'en pas douter, ces hommes doivent avoir la prééminence dans toute société et y tenir le premier rang, puisqu'ils travaillent directement au bien commun et d'une manière si excellente. »

[4] Lefranc, Jean-Philippe.  Catéchisme des caisses populaires.  Imprimerie Laflamme, deuxième édition, Québec, 1918.  p. 7.

[5] Toussaint, J.  Les coopératives des pêcheurs de la Gaspésie, p. 78.

[6] Wikipédia en fait une belle synthèse: « Le corporatisme est institué : un système de guildes qui encadre les relations patrons/ouvriers et salariés afin qu'ils planifient l'économie dans l'intérêt général : ministère des Corporations, Conseil national des Corporations, Chambre des Faisceaux et Corporations.»

Le manifeste de la CLASSE et Normand Lester.

Sans doute dans l'objectif de se faire de la publicité, le «journaliste» Normand Lester a décidé de comparer la CLASSE aux fascistes italiens dans une de ses chroniques publiées sur Yahoo. Il relève quelques prétendus points en commun entre le Manifeste de la CLASSE et le discours de Mussolini, dont des références à une certaine critique du capitalisme. Très choquant et qui vaut aussi la peine d'être noté: la moitié de l'article, ou presque, qui vise à dénoncer le féminisme.

Je n'ai pas l'intention de reprendre l'argumentation de Lester point par point: elle est de toute façon pitoyable. Je souhaite seulement rappeler qu'au cours des derniers mois, on a reproché à beaucoup de personnes appuyant les contestataires de faire un rapprochement entre Hitler et Charest, une comparaison qui est, bien certainement, également exagérée. Ce rapprochement, notamment fait sur Twitter par des quidams, mais aussi par les Justiciers Masqués sous le couvert de l'humour, a fait réagir les médias de masse. Des manifestant-e-s ont aussi fait des saluts nazis aux policiers pour dénoncer leurs abus. Plusieurs ont trouvé ça inacceptable, dont le B'nai Brith, sans surprises.


Mais il me semble maintenant que les anti-printemps devraient se regarder en face. Leurs tenant-e-s, libéraux/ales ou pas, utilisent aussi ce type de comparaison quotidiennement[1]. Cette enflure verbale a déjà fait l'objet d'un article du Devoir sur lequel Lester aurait peut-être dû méditer, bien que l'auteur, Antoine Robitaille, tourne décidément les coins rond et manque de profondeur dans ses analyses[2]. La différence la plus majeure? Eh bien les anti-printemps qui se livrent à cet exercice méprisant sont souvent des personnalités publiques qui écrivent dans de grands quotidiens. Vachement plus visibles que quelques individus avec trois abonné-e-s sur Twitter, ou même Dan Bigras.

Quelques détails sur la gauche et le discours fasciste

Ceci est une très courte synthèse de ce que je pense des supposés liens entre la gauche et les fascismes. Désolé de ne pas être davantage documenté.

Faire un rapprochement entre quelques éléments de discours n'est pas suffisant pour déterminer si une institution est l'héritière du fascisme. Tout d'abord parce que les fascismes sont nombreux et les écrits phares de ces courants divers comportent des incohérences multiples. Les fascismes tirent dans tous les sens. Les fascismes détestent tout, incluant le capitalisme... qu'ils pratiquent pourtant, dans les faits, avec entrain.

Par ailleurs, cette critique du capitalisme est ostentatoire mais pas mise en pratique. Elle est essentiellement de nature démagogique et sert d'outil de séduction des classes populaires. (Et pourtant, selon Bourrin - et repris ici par Wikipédia - ces classes populaires étaient sous-représentées dans l'électorat nazi. Ce sont en effet les classes moyennes qui semblent le plus attirées par ce type de discours haineux et manipulateur, de même que certaines élites, dont les étudiants de l'époque - qui provenaient bien entendu pour la plupart de milieux aisés; rappelons que nous sommes dans les années 30).

Pour en finir avec les gauchistes et les nazis, on suggère un peu partout que plusieurs des membres du KPD (Parti Communiste d'Allemagne) faisaient des allers-retours entre leur parti et le parti national-socialiste avant la prise de pouvoir par Hitler. Selon plusieurs, c'est suffisant pour affirmer que, hors de tout doute, « les extrêmes se rejoignent ». Or, lors des jeux d'alliance de partis politiques qui ont caractérisé les années 30 en Allemagne, seule la gauche (SPD et KPD) s'est réellement opposée à Hitler. Qu'ont fait la droite conservatrice et le centre catholique? Eh bien ils se sont ralliés à lui et à son parti, votant en faveur de la loi des pleins pouvoirs. Dire que les « extrêmes se rejoignent » est selon moi un sophisme. J'ai une autre théorie: il y a plus qu'un axe dans le spectre politique. Le célèbre Political Compass que je ressors des boules à mites se limite à deux[3]: l'axe gauche/droite bien sûr, mais aussi l'axe autoritaire/antiautoritaire. Si vous êtes un-e autoritaire, que vous êtes un peu à gauche ou à droite et que par-dessus tout, vous êtes nationaliste et un peu con-ne, il y a de fortes chances pour que vous soyez en mesure de fréquenter, dans la même mesure, des néonazi-e-s et des stalinien-ne-s. Parce que ce qui vous touche, en fait, ce n'est pas vraiment la justice sociale ou la prétendue libre-entreprise, mais l'Ordre. Les extrêmes qui se rejoignent n'est qu'une vue de l'esprit. Les autoritarismes se rejoignent. C'est tout. Mais tous les « extrémistes » n'en sont pas.

D'autres cas

La droite - et parmi elle Normand Lester - associe souvent Mussolini à la gauche, notant sa jeunesse pendant laquelle il s'affiche socialiste. Un tel argument est assez pathétique, voire irrecevable, d'autant plus que le célèbre Duce a été expulsé du Parti Socialiste Italien. Et il semble lui avoir rendu la monnaie de sa pièce: comme Hitler plus tard, il exécute les gauchistes, les force à l'exil. Je ne nie pas que plusieurs gauchistes - dont beaucoup de «socialistes» - aient pu être mouillés dans des affaires dégueulasses sous son règne. Mais on retrouve réellement chez la dictature fasciste italienne les éléments de la gouvernance de droite habituelle: complaisance des autorités traditionnelles, séduction de la grande bourgeoisie, glorification irrationnelle du patriotisme, colonialisme, loi et ordre.  Dire que Mussolini était de gauche, et faire de la CLASSE son nouvel avatar, c'est d'un ridicule absolu.

Et qu'en est-il du fascisme à la Franco? Pendant la guerre civile espagnole, les camps étaient bien divisés: la gauche était anti-franquiste. Mais qu'était Franco au juste, à l'origine? Ah oui, j'avais oublié.

Un simple nationaliste conservateur.

La question cruelle


Si on veut comparer la CLASSE à Mussolini et autres fascistes, il faut en quelque sorte faire fi du contexte et donc du canyon qui sépare 1924, 1933 et 1939 de 2012. Mais si on faisait un pont?

Alors il faudrait peut-être se poser la question: est-ce que la CLASSE aurait appuyé Mussolini en 1924? Aurait-elle été du côté de Franco? Aurait-elle engagé ses manifestant-e-s dans une grande marche de chemises brunes en Allemagne?

La réponse, c'est que c'est fort peu probable. La CLASSE s'est toujours posée en ennemie de l'autoritarisme. Et elle n'aime pas les chefs; surtout pas les siens. Elle ne cherche pas à prendre le pouvoir et ne soutient aucun parti politique. C'est d'ailleurs ce qu'on lui reproche le plus souvent - par incompréhension, mais aussi par conservatisme. Souvenons-nous que même une faiseuse d'opinion de centre-gauche a enjoint la CLASSE à abandonner la démocratie directe afin de mettre tous les pouvoirs dans les mains de Gabriel Nadeau-Dubois, ce qui est d'une stupidité rare.

Et si on poursuivait la transposition? Si un-e leader charismatique se présentait aux élections en désignant un groupe ethnique quelconque comme responsable de nos souffrances et/ou prônait le retour à l'Ordre, à grands renforts de flics et de militaires, qui serait susceptible de l'appuyer? Qui est assez parano, déconnecté-e et assoiffé-e de répression pour se laisser prendre? La gauche?

Ou...

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[1] Un autre exemple: rappelez-vous l'article ignoble de Joseph Facal, suggérant qu'il serait condamné à mort sous le régime de Québec Solidaire.
[2] Il aurait été par exemple honnête d'avouer que d'authentiques néonazis ont encouragé le recours à la violence contre les grévistes, dont le fameux haut-fonctionnaire dont plus personne ne parle depuis qu'il a été « sanctionné », des militaires canadiens, d'autres individus un peu glauques, etc. Et puis des informations récentes nous révèlent qu'Alain Soral, ce néonazi qui s'assume très mal, « soutient » le mouvement de contestation, essentiellement pour des raisons raciales. Il y aurait en effet une guerre de civilisation entre « monde anglo-saxon » et « système égalitaire chrétien catholique à la française ». Adaptant Hitler, il fait la promotion du pan-francisme, et dépeint la lutte étudiante comme héritière du Gaullisme, une troisième voie rejetant à la fois le soviétisme russe et le capitalisme anglo-saxon! Nous reparlerons peut-être de cette notion de 3e voie.
[3] Mais on pourrait en ajouter plusieurs.

vendredi 13 juillet 2012

Les assemblées de quartier

Je vous encourage à faire un tour à vos assemblées populaires autonomes de quartier. Il y en a un peu partout, surtout à Montréal.

Je me présente habituellement à l'assemblée de Villeray, qui fonctionne (encore, heureusement) sous une forme qui est à mi-chemin entre assemblée générale et forum. Ce mode de fonctionnement encourage les initiatives et la participation à un point que je ne pouvais absolument pas m'imaginer auparavant. L'assemblée n'ayant pas (encore) de pouvoir décisionnel, l'autorité est dissoute au maximum.  Et jusqu'à maintenant, ce n'est pas du tout ennuyant. En fait, c'est amusant. Et c'est surtout un formidable lieu de débats et d'échanges.

Nous avons formé plusieurs comités à Villeray. Certains se chargent de communications, d'autres ont pris la décision de rédiger un manifeste. Pour ma part, je fais partie d'un comité évaluant la possibilité de fonder un Centre Social Autogéré dans le quartier. Je ne sais pas si ça aboutira un jour, mais le seul fait d'en parler me semble un immense pas en avant.  Ça fait longtemps que j'y pense.

Les assemblées de quartier sont la suite des casseroles. Souvenez-vous: pendant quelques semaines, les gens ont commencé à se parler dans les rues, à faire connaissance, à faire des choses qui sortaient de l'ordinaire, à s'exprimer au coin de la rue en face de chez eux. C'était plaisant, non?

Eh bien, c'est encore comme ça. Dans les assemblées de quartier! Où les gens parlent des enjeux qui touchent leur milieu de vie, font librement des propositions, font avancer les choses indépendamment du gouvernement municipal, provincial ou fédéral.

Devant la mauvaise volonté des puissant-e-s, le «Printemps Érable» ne peut rien amener. Il ne faut rien attendre de ces ploucs, ni d'élections futures. D'ailleurs, après un mouvement de contestation gigantesque, c'est toujours pour l'ordre et la sécurité que les votant-e-s votent. Si vous vous attendez à autre chose, vous serez déçu-e-s.

Il est possible que ces assemblées, en admettant qu'elles survivent, soient la seule victoire réelle du mouvement, notre seul gain. Une nouvelle preuve que l'anarchie, ça fonctionne et que c'est bon.

Venez donc. Et s'il n'y en a pas dans votre quartier, vous pouvez en organiser. Vous pouvez chercher de l'aide en contactant d'autres assemblées.

mardi 3 juillet 2012

Le comité femmes GGI sur le CHI.

Je me permets de diffuser le texte du Comité Femmes GGI, qui est à l'origine de la controverse entourant le spectacle du CHI. Je n'ai pas trouvé le lien original: assez ironiquement, j'ai trouvé ce texte sur l'Axe du Mad après avoir suivi le lien fourni par Le Globe.

En complément: une entrevue avec des membres du comité et Jeanne Reynolds qui commence cependant à dater.

Je pense que ce serait le temps que des féministes organisent un show d'humour qui contrebalancerait les niaiseries de Nantel, Mercier et du reste. Un show qui serait audacieux et hilarant, et qui servirait à financer quelque chose de politique.

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Le 18 juin dernier, on le sait, la Coalition des Humoristes Indignés (CHI), gracieusement, présentait un spectacle d’humour dont les profits iraient entièrement à la « cause étudiante ». Les Indigné-e-s s’attendaient certainement à subir les invectives de quelques franges de la société, en désaccord avec leur prise de position. Ils ne s’attendaient certainement pas à se faire fustiger par ceux et celles-là mêmes qu’ils prétendaient aider. Des féministes ont en effet décidé d’être présentes le jour du spectacle, à l’entrée, déguisées en mimes, afin de dénoncer entre autres le sexisme de plusieurs des humoristes au programme, Mike Ward, François Massicotte, Maxim Martin, pour n’en nommer que quelques-uns. La figure du mime fut choisie parce qu’elle symbolise à nos yeux un humour vivant et une résistance à la censure. Tandis que le mime choisit le silence afin de mettre en valeur ou de dénoncer certaines attitudes et certains gestes, la société patriarcale l’impose aux femmes, tout particulièrement à celles qui tentent d’exprimer publiquement des critiques féministes. Lorsqu’ils aperçurent les mimes et apprirent par la suite que des étudiantes avaient entamé des procédures pour faire en sorte que la CLASSE refuse de recevoir sa part du butin, les Indigné-e-s s’indignèrent à nouveau. Mordre la main qui te nourrit, même si la nourriture est au final indigeste, gorgée de sucs pourris jusqu’à la moelle, qu’on y est mortellement allergique ou encore que sa consommation à long terme entraîne le cancer de l’âme, ça ne se fait pas, point à la ligne. Les médias de masse ont abondamment parlé du sujet, mais en surface, et mal. Un très mauvais tableau de toute la situation fut dépeinte, rien d’étonnant là-dedans. Le court texte que voici, écrit à plusieurs, provient des femmes qui sont à l’origine de la vague de protestation contre la CHI. Il a pour humble visée deux choses : expliquer nos motivations et rétablir certains faits.

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Pourquoi attaquer les humoristes alors que les bravos fusent de partout est la première question qu’on nous a posée : c’est un pied-de-nez à Gilbert Rozon, puisque le spectacle est chapeauté par ses soeurs, qui affirment ne pas partager les visions réactionnaires de ce dernier sur le conflit étudiant. Enfin de l’humour engagé au Québec. La culture et la lutte sociale, après s’être courtisées sous la forme de carrés rouges fièrement arborés par nos artistes québécois, se sont finalement embrassées, scellant leur union idyllique pour le meilleur et pour le pire. La CLASSE annonce l’événement sur son site, puisqu’il y a convergence dans les intérêts. Qui affirme défendre la cause étudiante est forcément un allié, n’est-ce pas? Fortes de leur rôle notoire de casseuses de party, des féministes ont cependant décidé de mettre un frein à ce mielleux enthousiasme. Un rapide coup d’oeil à la liste des humoristes indignés suffit en effet à procurer une insoutenable nausée. Il semble en effet que ceux et celles s’enthousiasmant à l’idée de cet événement aient la mémoire courte. Plusieurs d’entre eux ont en effet bâti leur carrière sur de l’humour dégradant. Sexisme, homophobie, hétérocentrisme, classisme, âgisme, racisme et racisation. On fait des jokes de grosses, des jokes sur les B.S., des jokes sur les gens qui ont des handicaps, des jokes sur le fait que c’est donc bien plate quand ta blonde veut pas avaler, des jokes sur les vieilles qui sont folles d’avoir peur des agressions sexuelles puisqu’elles ne sont plus baisables. Ce sont des blagues, nous rétorque-t-on. Nous ne pensons pas ce que nous disons, larmoie-t-on. Il faut prendre l’humour au deuxième degré, renchérit-on. De plus, même si on pensait vraiment ce qu’on disait, on aurait le droit de le dire. Ça s’appelle la liberté d’expression.

Nous pensons que les blagues qui se servent de stéréotypes et de clichés afin de faire rire ne sont pas une simple « expression ». En fait, nous ne pensons pas qu’il existe une telle chose qu’une simple « expression ». Nos dires et discours ont des conséquences tangibles sur le monde qui nous entoure. De reprendre des clichés sur les personnes assistées sociales, par exemple, contribue à maintenir une image négative et homogène de ce groupe. Une blague sur un B.S. qui crosse le système masque la réalité et a pour effet d’en rendre un portrait tronqué. Nous vivons dans un système qui est construit par différents rapports de domination. Ce que nous dénonçons, c’est que, presque systématiquement, les cibles des blagues des humoristes sont des groupes opprimés. L’humour au Québec se fait très souvent une courroie de transmission de l’oppression, puisqu’au lieu de la dénoncer, elle la renforce. En tant que féministes, nous ne pouvons tout simplement pas nous associer à ces gens. Comment pourrions-nous encore dormir en sachant que nous avons accepté l’argent de ceux et celles qui trouvent drôle d’imaginer que Jean Charest se fait violer en prison (blague faite lors du spectacle de la CHI), alors que le viol est un outil de domination patriarcale que nous dénonçons, à corps perdu, depuis toujours, et que cette  « blague » banalise perversement la chose? La liberté d’expression est certes quelque chose qu’il faut se battre pour conserver, et nous nous battrons effectivement jusqu’au bout pour pouvoir conserver le droit de dire que les humoristes québécois, dans leur vaste majorité, ne sont pas drôles et que leurs propos mettent des bâtons dans les roues au progrès social. Il est à notre sens hautement incohérent de se prétendre indigné de manière ponctuelle, alors que l’ensemble de notre oeuvre est au contraire une ode lyrique à la beauté du statu quo et de la reproduction de l’injustice. Il est par ailleurs très important de rétablir un fait, qui fut oublié par la couverture médiatique mainstream : la CHI n’a jamais pris position en faveur du mouvement étudiant. Daniel Thibault, un des cerveaux à la source du spectacle, dans son entrevue à Medium Large, rappelait judicieusement que la seule et unique cause d’indignation des humoristes était la loi 78, qui muselait la liberté d’expression. Les humoristes s’indignaient donc tout simplement que leur précieux droit de tout dire à tout moment et n’importe comment soit entaché. Peut-être pas si incohérent que ça, comme geste, finalement…

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Rétablissons maintenant qui nous sommes. Nous ne sommes pas la CLASSE. Nous sommes des femmes, des féministes, qui militent dans un comité de mobilisation féministe qui existe et agit à l’extérieur des structures de la CLASSE. Nous n’avons pas de porte-parole, pas de comité média, pas de représentante élue. Nous sommes un comité de mobilisation créé en novembre passé, parce que plusieurs femmes étaient insatisfaites du comité de mobilisation élargi de la CLASSE qui s’affairait à préparer la grève à venir. Division sexuelle de la répartition des tâches, prises de parole majoritairement masculines et reproches de diviser le mouvement lorsque des critiques féministes s’élevaient ne sont que quelques-uns des exemples qui poussèrent les féministes à s’organiser entre elles.

Autre fait à rétablir, largement passé sous silence : la cible de notre action du 18 juin était double. Déguisées en mimes, nous étions près de l’entrée de la salle. Sur des pancartes, des citations sexistes d’humoristes au programme. Mais également une bannière où était inscrit « Y’a personne comme la CLASSE pour marchander ses principes féministes », en référence au slogan de la CHI, « Y’a personne comme un humoriste pour savoir que la farce a assez duré ». Notre colère avait en effet été déchaînée par la promotion du spectacle que les exécutants et exécutantes de la CLASSE, les gens élus, avait faite sans consulter qui que ce soit. Nous avons donc pris le relais et déclenché un débat public nous-mêmes. Il aura fallu que nos critiques s’élèvent en vacarme pour que l’annonce soit finalement retirée du site internet. Or, La CLASSE se présente publiquement en tant qu’organisation démocratique, combative et féministe, notamment en raison des revendications sensées orienter sa pratique. L’ASSÉ, à la base de la CLASSE, se positionne en effet en paroles « contre toute forme de promotion d’un idéal féminin et masculin standardisé » et contre « tout concept relié à la femme-objet ». Même chose pour l’idéal hétérosexuel standardisé, qui est également à décrier. Or, lors du fameux spectacle, le public eut droit à une longue tirade sur le fait que Louis-José Houde semblait ne pas avoir de pénis. Un spectateur se fit même apostropher : « Avoue, toi, que t’aurais pas peur que ta blonde parte avec Louis-José Houde ! » Pourquoi ? Parce qu’il ne correspond justement pas à cet idéal masculin hétérosexuel standardisé. Ce spectacle, nous y avons effectivement assisté, et, à dire vrai, ce à quoi le public eut droit, ce fut à un cours 101 sur les idéaux masculin, féminin et hétérosexuel standardisés. Un humoriste, lors du spectacle, nous suggère de remplacer le carré rouge par le carré pénis, une solution marketing pour revamper le conflit. L’avantage ? Tous les pénis sont différents. Et si jamais on a déjà vu deux pénis pareils, c’est qu’on en a trop vu. Encore, encore, cette image de la salope. On vous passe le reste du champ lexical phallique de la soirée. De la déjection culturelle réchauffée, redondante, de mauvais-goût, puérile, insipide, de profonds ressacs de redites ânonnées, certes, certes. Mais le problème est loin d’être d’abord et avant tout celui-là.

Si vous ne devez retenir qu’une chose de ce texte, retenez la phrase suivante : la problématique cruciale de ce type d’humour est qu’il est dégradant et qu’il brise tout simplement des vies. On ne parle pas seulement des blagues rabaissantes, qui affectent réellement l’estime de soi d’un large pan de personnes, mais aussi de celles qui entendent édicter les normes de ce qu’est une femme, de ce qu’est un homme et de la manière dont nous devrions vivre notre sexualité, le refus d’obéir à ces diktats étant une faute assez grave pour devenir la risée des bien-pensants et bien-pensantes de l’humour industriel. Mais, surtout, et ce sur quoi nous insistons plus que tout : les blagues de ces humoristes légitiment et renforcent plusieurs formes de violence envers des populations opprimées. Cette situation de collaboration étroite entre l’humour et la reproduction et la légitimation de la violence fait des humoristes des complices des crimes qu’ils banalisent, et ils sont en ce sens des ennemis de la justice sociale que nous n’aurons par conséquent de cesse d’attaquer, jusqu’à ce que leur tribune s’écroule.

Par la suite, des féministes déposèrent une proposition en congrès à l’effet que la CLASSE refuse d’encaisser l’argent que les décideurs et décideuses avaient accepté par une entente écrite en bafouant ses principes démocratiques et féministes. Alors, il y eut débats dans les assemblées et en congrès. Mais si le groupe externe de féministes que nous sommes n’avait au préalable rien dit ni rien fait, l’histoire se serait déroulée tout autrement, et il y a fort à parier que les coffres de la CLASSE se seraient regarnis. C’est du moins ce que le courriel d’un ancien exécutant de la CLASSE en réponse à nos protestations laissait envisager : « Si nous ne voulons pas faire faillite et pouvoir continuer notre lutte, nous avons besoin d’amasser énormément d’argent dans les prochains mois. En ce sens, nous ne pouvons nous priver d’aucun don provenant d’individus ou de groupes qui nous appuient. » Au prix de nos principes. La marchandisation, c’est exactement ça. Et c’est ce contre quoi on se bat.

La beauté de la chose, c’est que l’attitude scandaleuse d’élu-e-s de la CLASSE nous a raffermies dans notre volonté de demeurer indépendantes vis-à-vis de celle-ci. En aucun cas ne nous tairons-nous. Nous ne marchanderons jamais nos principes pour de l’argent, encore moins pour l’appui populaire. Nous continuerons de dénoncer ce que nous croyons devoir dénoncer, même s’il faut pour cela s’attaquer aux organisations dont nous sommes membres. À plus forte raison, en fait, si c’est le cas, car critique bien ordonnée commence par soimême. Aux nombreux reproches de diviser le mouvement que nous avons dû encaisser pour avoir osé prendre parole, nous répondons ceci : si la CLASSE avait décidé d’accepter l’argent et d’aller de l’avant avec sa vision capitaliste de la survie, c’est elle qui aurait divisé le mouvement, puisqu’elle se serait alors privée de l’appui de plusieurs personnes vivant des oppressions spécifiques et qui s’investissent activement dans le mouvement depuis le début. Il est absolument certain que nous n’aurions pas été les seules à déserter. Une organisation saine et réellement progressiste, si ce mot veut encore dire quelque chose, en est une qui favorise la confrontation d’idées, et, plus que tout, qui ne brandit pas l’épouvantail de la division du mouvement au moindre signe de dissension. Nous avons bel et bien le sens de l’humour, et nous savons reconnaître une bonne blague lorsqu’elle se présente. Ainsi, une chose aura été drôle dans toute l’histoire : que nous soyons celles accusées de censure alors qu’un processus dialectique riche et complexe est en train de se faire mettre à mort par la bureaucratie institutionnelle et par un désir pathologique du consensus et de l’harmonie.Des féministes en grève, membres du

Comité femmes GGI